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Politique

Fakir espionné par LVMH

Quand les grands patrons ne possèdent pas les médias, ils les espionnent !

Selon les rapports d'un cabinet privé obtenus par Mediapart, François Ruffin et le journal Fakir ont été espionnés de 2015 à 2016 sur ordre de la multinationale LVMH, propriété de Bernard Arnault. Visiblement, quand la première fortune de France ne détient pas les journaux, il fait espionner ceux qui pourraient lui porter préjudice...

mardi 21 mai

« On a vite repéré la taupe, que nous avons surnommée ’Le Libanais’, explique un article mis en ligne sur le site de Fakir en décembre 2016. Mais à la place de le démasquer, nous l’avons utilisé comme un moyen d’intoxication : on lui passait des faux documents, des infos bidons. Derrière, il les faisait remonter aux deux Bernard [Arnault, et Squarcini, ndlr], qui convoquaient des escadrons de CRS, de RG, devant chez Dior ou aux Journées particulières pour que dalle. C’était assez rigolo de balader les policiers comme ça. De mettre à nu le lien, manifeste, entre le patronat et l’Etat. » En 2016, L’Obs dévoile ce que la rédaction avait deviné : une taupe qui se fait appeler Marc Foll, s’est infiltré à Fakir. Un premier cabinet a ainsi investigué sur le canard amiénois avant 2015.

La nouveauté ? D’après Mediapart, un autre cabinet privé, I2F, aurait sévi entre mars 2015 et février 2016, sous les ordres de LVMH. D’après les témoignages et documents qu’a recueilli le media d’investigation, certains éléments portent clairement sur la vie privée de Ruffin et son entourage. Cette note par exemple : « Le suivi de Fakir depuis ce début d’année, à travers plusieurs réunions internes ou publiques, amène à penser que François Ruffin a désormais une liberté totale dans ses opérations. En effet, E., coordinateur de Fakir, a finalement démissionné à la suite de désaccords avec François Ruffin. C’est désormais J., la compagne de François Ruffin, qui coordonne les actions de Fakir ». Mediapart précise que les identités de E. et J. sont complètes à l’intérieur des rapports.

Dans Merci Patron !, Ruffin fait apparaître les Klur comme acteurs principaux. Sans emploi suite à un licenciement alors qu’ils travaillaient chez un sous-traitant de LVMH, ce couple qui croule sous les dettes ne peut alors plus manger à sa faim. C’est cette réalité abrupte - dans le système capitaliste, une minorité de parasites s’engraisse sur l’écrasante majorité de la population - incarnée par un LVMH qui délocalise en licenciant à tour de bras pour faire plus de profits, que Bernard Arnault veut cacher à tout prix.

I2F aurait ainsi facturé près de 160 000 euros son « suivi » sur Fakir. Une somme qui va bien au-delà du budget du film. L’enquêteur privé Jean-Charles Brisard, « expert » en terrorisme dans les émissions du petit écran, a confirmé à Mediapart avoir enquêté en 2015 sur Fakir (réalisation de trombinoscope des membres de l’équipe ou calendrier d’événements à venir). Ainsi, si Bernard Arnault ne possède pas Fakir, jugé trop dangereux, il le fait espionner.

A qui appartiennent les medias dominants ?

Canal + et C News ? Propriétés de Vincent Bolloré. TF1 ? Dans la besace de Martin Bouygues. Le Figaro ? Possédé par le groupe aéronautique et d’armement Dassault. Le point commun entre Libération, L’Express, RMC et BFM TV ? Tous ces médias appartiennent au milliardaire Patrick Drahi. Bernard Arnault, la première fortune de France est quant à lui, actionnaire majoritaire au sein des groupes de presse Le Parisien/Aujourd’hui en France et les Echos.

Evidemment, la chimère de l’impartialité de la presse, et de sa déontologie en prend pour son matricule. Prenons l’exemple du Parisien, bien que les articles qui ont tout de publi-communiqués (et/ou à l’inverse de censures) sont monnaie courante dans les autres medias non-indépendants. Fin 2016, le quotidien d’Ile-de-France titre « Osons l’optimisme ». C’est le slogan de la campagne de communication de Carrefour d’alors, dont Arnault est actionnaire.

A l’inverse, François Ruffin et Fakir, ont subi par deux fois la censure du Parisien. Alors que la presse est dithyrambique au sujet de Merci Patron !, qui recevra au printemps 2017 un César, silence radio dans les colonnes des Echos et du Parisien. « On n’a pas fait notre travail de journaliste », disent certains au sein de la rédaction. Dans un communiqué, les syndicats SNJ, SNJ-CGT et FO ainsi que la Société des rédacteurs du Parisien « ont dénoncé cette censure ». Sous la pression, le quotidien finira par écrire un article sur le film. C’est ensuite une demande de publicité pour le film qui sera censurée.

La presse, un outil pour contrer le discours hégémonique

Mais le cas des medias privés, appartenant à des groupes ou des grandes fortunes, n’est pas le seul cas de figure où l’impartialité est souvent mise de côté. Il suffit pour cela de penser aux événements récents autour du mouvement des gilets jaunes, et au « mépris des médias dominants ». De la fake news relayée comme un seul homme par toutes les medias publics (comme France Info) ou privés sur la prétendue attaque de la Pitié-Salpêtrière, aux chiffres ridicules du nombre de manifestants annoncés par le ministère de l’intérieur et balancés en cœur, en passant par le silence assourdissant aux débuts du mouvement autour des violences policières.

Ce contexte rend plus central que jamais l’existence de médias indépendants, capables de contrer le discours hégémonique porté par les grands médias. La presse « du bon côté de la barricade » telle que Fakir, Mediapart ou Révolution Permanente, ou des journalistes indépendants comme Gaspard Glantz sont indispensables pour mener la bataille pour une contre-hégémonie, et montrer sans cesse la vérité de l’exploitation et des oppressions qui s’abattent tous les jours sur les classes populaires, les femmes, les personnes racisées, les minorités de genre ou la jeunesse.

Avec la hausse de la conflictualité de classe, ces médias seront certainement d’autant plus attaqués par l’Etat et le patronat, à l’image de la répression judiciaire que Matignon a tenté d’abattre sur Mediapart. Une perspective qui invite à se battre avec encore plus de détermination.

Crédit photo : D. MEYER/H. LUCAS/AFP




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