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Monde

Après les élections en Catalogne

Quatre clés sur le processus catalan

Santiag Lupe depuis Barcelone Les résultats des élections du 27 septembre marquent un point d’inflexion dans le processus catalan. La victoire des forces indépendantistes, la progression de l’indépendantisme de gauche à travers les CUP (Candidatures d’Unité Populaire), le renforcement de l’ultra-espagnolisme de Ciutadans et l’échec de Podemos, représentent des coordonnées fondamentales des mois à venir.

mardi 29 septembre 2015

Les résultats des élections donnent une victoire nette pour les forces partisanes de l’indépendance. Et cette victoire a lieu dans une élection régionale qui a vu un des taux de participation les plus forts : 77,4%.

Son caractère plébiscitaire était un fait. C’est comme ça que les forces indépendantistes l’avaient présentée. Les autres partis le niaient. Mais dans les faits leurs campagnes étaient axées aussi sur le débat sur l’indépendance et le droit à décider. A tel point que le gouvernement central à cherché à ce que les principaux gouvernements mondiaux se prononcent sur ces élections soi-disant « régionales ».

Une victoire de l’indépendantisme

Le plus remarquable c’est évidemment la victoire des forces indépendantistes. L’addition des sièges de Junts pel Sí (JxSí) et des CUP atteint 72, quatre de plus que les sièges nécessaires pour avoir la majorité absolue. En termes de pourcentages de voix, ils en récoltent 48% contre 52% pour le reste des partis.

Cependant, on ne peut pas dire que ce 52% correspond au « bloc du NON ». Car parmi ces 52%, on trouve des partis ouvertement opposés à l’’indépendance et au droit de décider, comme Ciutadans, le PP ou le PSC, qui ensemble récoltent 39,15% des voix. Mais on y trouve également d’autres forces comme Catalunya Sí que es Pot (CSQEP) qui a obtenu 8,9% ou Unió (2,5%), qui n’ont pas une position unanime sur l’indépendance mais qui sont partisans de la tenue d’un référendum.

Les résultats de dimanche ont exprimé électoralement l’exigence du droit à décider et pour l’indépendance que nous avons déjà vu lors des dernières « Diadas » ou lors de la consultation populaire du 9 novembre 2014. Des millions de catalans se mobilisent dans les rues pour l’exiger depuis 2012. Cette expression expose également les limites stratégiques du mouvement lui-même.

Ce sont avant tout Convergencia Democratica (CDC) et Esquerra Republicana (ERC), les représentants politiques de la bourgeoisie catalane, les vainqueurs de l’élection. Il s’agit naturellement de directions qui prétendent continuer à « gérer » le résultat à travers une feuille de route négociée avec l’Etat central et en s’opposant à déclencher la mobilisation sociale nécessaire pour obtenir le droit à l’autodétermination.

Face à cette demande démocratique fondamentale, le régime issu des pactes de 1978 et ses partis n’ont répondu pour le moment qu’avec le « bâton » : mesures de recentralisation, poursuites en justice et menaces. C’est une dynamique qui s’est répété pendant la campagne électorale. La Justice, le gouvernement central, le principal parti d’opposition et tout le corps diplomatique ont travaillé à mener une campagne de peur sur les conséquences d’une victoire des forces indépendantistes.

Cependant, si un processus de négociations s’ouvre après les élections générales de décembre, on ne peut pas écarter que l’on offre une « carotte » (des concessions) dans le cadre de l’un des projets de « régénération » démocratique ou de réforme constitutionnelle qui défend le PSOE mais aussi Podemos.

Si ce scénario se réalise, la déviation envisagée depuis 2012 par Artur Mas, dirigeant de Convergencia Democratica, pourrait trouver une voie pour devenir une réalité. Si ce n’est pas le cas, les possibilités d’une alternative ouvertement réactionnaire augmenteraient. Celles-ci sont les deux menaces principales qui pèsent sur l’évolution du mouvement démocratique.

Le renforcement de la gauche indépendantiste

Les voix pour les indépendantistes progressent légèrement par rapport aux résultats obtenus par CiU, ERC et les CUP en 2012. Si on enlève le pourcentage obtenu par Unió, ancien partenaire électoral d’Artur Mas, ces forces passent de 45,3% à 47,8%. Mais ce qui est le plus significatif, c’est que ce résultat apparait penché vers la gauche au vu des résultats des CUP qui obtiennent le triple de voix qu’en 2012. En effet, en 2012 CiU obtenait 50 sièges, ERC 21 et les CUP 3 ; aujourd’hui Junts pel Sí (coalition entre Convergencia Democratica et ERC) obtient seulement 62 -9 de moins que l’addition de CiU et ERC- et les CUP obtiennent 10 sièges.

Cette poussée des CUP pose la question de qui sera le prochain président de la Generalitat. Pendant la campagne et le soir même des résultats électoraux les porte-paroles des CUP annonçaient qu’ils ne voteraient pas pour l’investiture d’Artur Mas, bien qu’ils n’écartent la possibilité de s’abstenir. Cependant, les résultats ne permettent pas d’adopter cette manœuvre pour laisser Mas se faire élire. Les 62 députés de Junts pel Sí ne sont pas suffisants face aux 63 de Ciutadans, du PSC, du PP et de CSQER qui ont déjà déclaré qu’ils voteront contre l’investiture de Mas. Ainsi, il faudrait qu’au mois deux députés des CUP votent pour Mas.

Les CUP refusent cette option et proposent la formation d’un gouvernement de concertation avec un autre président avec une feuille de route marquée par la désobéissance à la légalité espagnole et un plan d’urgence sociale. Autrement dit, une variante tactique de la même politique « d’ouverture » envers les représentants politiques de la bourgeoisie catalane que les CUP mènent depuis 2012. Ni plus ni moins qu’un gouvernement sans Mas mais avec Convergencia Democratica et ERC, les responsables de la plus grande offensive autéritaire des dernières décennies en Catalogne.

Au cours des semaines à venir les CUP devront choisir entre continuer à être l’aile gauche de la feuille de route de Convergencia Democratique et ERC ou commencer à proposer une alternative d’indépendance politique et axée sur les mobilisations sociales avec la classe ouvrière à la tête pour arracher le droit à l’autodétermination.

Progresse et se radicalise aussi le bloc du Non

Le bloc du Non –Citadans, PP et PSC- n’atteint pas les 40% des voix et arrive à peine à 52 députés. Un résultat qui ridiculise les déclarations de ses dirigeants qui ont « fêté » la supposée défaite des partis indépendantistes.

Cependant, il ne faut pas perdre de vue que ce résultat représente une progression de 5 points et de 4 sièges par rapport à 2012 et que l’option la plus ouvertement espagnoliste en sort renforcée , Ciutadans. Mais le plus inquiétant c’est que les meilleurs résultats des forces du bloc du Non sont obtenus dans les principales villes et quartiers ouvriers de la zone métropolitaine.

Loin de réduire ce fait à l’origine non-catalane d’une grande partie de la classe ouvrière de Catalogne, comme a essayé de faire Pablo Iglesias pendant la campagne, il faut se demander quel est l’impact du fait que ce soient les représentants de la bourgeoisie catalane qui se trouvent à la tête du « processus » et surtout de l’absence d’une position claire d’indépendance de classe au sein de ce processus.

D’une part la politique « d’ouverture » des CUP est vue par des milliers de personnes comme la cinquième roue de la carrosse d’un projet qui ne prend aucunement en compte les revendications sociales des secteurs populaires.

D’autre part, la politique de CSQEP a essayé d’attirer les électeurs du PSC et même de Citadans. Pour cela, il a tenu un discours sectaire envers le mouvement démocratique, méprisant les revendications démocratiques et sans se proposer non plus d’incorporer les travailleurs à la lutte pour le droit à l’autodétermination avec une politique indépendante vis-à-vis de Convergencia Democratica et ERC.

Il est fondamental que cette importante partie de la classe ouvrière de la Catalogne soit partie prenante du mouvement pour le droit à décider. Il faut qu’elle le fasse avec ses propres méthodes et positionnements politiques. Par ailleurs, c’est la seule façon de mettre en marche les forces sociales capables d’ébranler le régime de 78.

La gauche indépendantiste devrait se préparer pour cette tache en refusant tout soutien politique à Junts pel Sí, en rompant avec la politique « d’ouverture » et mettant en avant une feuille de route propre des travailleurs et des secteurs populaires pour obtenir le droit à décider e imposer une issue anticapitaliste à la crise.

Echec de Podemos et doutes sur son projet de régénération du régime

CSQEP, coalition entre Izquierda Unida-écologistes (IVC-EUiA) et Podemos, a obtenu des résultats plus faibles que ceux qu’avait obtenu IVC-EUiA tout seul en 2012. Passant de 9,9% à 8,9. Ils obtiennent deux députés et un point en moins. Ses porte-paroles ont mis en avant pour expliquer le résultat que la campagne était trop polarisée sur la question nationale.

Mais le problème n’est pas là où était mis l’accent du débat mais quelle réponse on donne à cette question. La tête de liste de CSQEP, Lluis Rabell, l’a presque présenté comme une sorte de « distraction » pour ne pas parler des problèmes sociaux. C’est le même discours des partis du bloc du Non. Ce discours ne sert qu’à renforcer les idées « espagnolistes » dans les quartiers ouvriers historiques de la zone métropolitaine.

A l’encontre des prévisions de Pablo Iglesias, cette « politique d’Etat » ne leur a pas permis d’obtenir de bons résultats. Podemos prétendait élargir l’électorat traditionnel d’ICV-EUiA avec des voix obtenues en exploitant les préjugés qui s’opposent à la question nationale parmi les secteurs populaires et ouvriers. Or, ce terrain est déjà occupé : Ciutadans et le PSC ont bien su capitaliser ce vote.

Cet échec de Podemos en Catalogne pointe trois questions très importantes pour le futur même du régime de 78 et le mouvement démocratique catalan.

Tout d’abord, il constate que le projet de Pablo Iglesias prétend être le meilleur remède pour la crise du régime mettant tout son capital politique pour collaborer avec la désamorce de sa principale source d’explosion : le mouvement démocratique catalan.

Comme il l’a bien signifié durant la soirée électorale, il souhaite être le président d’un gouvernement qui parviendrait à maintenir la Catalogne dans l’Etat Espagnol. Mais comment ? La « régénération » du régime à laquelle Iglesias appelle de ses vœux n’offre qu’un nouvel habit constitutionnel pour la Catalogne par le biais d’une réforme constitutionnelle. Sa défense du droit à choisir n’est qu’un vœu pieux, puisque la voie qu’il propose va nécessiter pas moins que les deux tiers des députés des Cours. Ainsi, la seule chose qu’il lui reste, c’est la négociation et quelques offres de « séduisants » en matière de compétences et de fiscalité, ce qui revient à fermer les verrous du droit à l’autodétermination.

Mais pour faire passer des propositions de ce type - les mêmes auxquelles pensent certains secteurs du PSOE et du PP - cela nécessite une position de force sur le terrain, et ce n’est pas exactement l’espace qui est occupé par ICV-EUiA, actuellement affaibli. Il reste derrière le PSC et presque à égalité avec ni plus ni moins que le PP.

Justement, Iglesias se vantait récemment dans une interview du fait que les sondages le situaient devant le PSOE et le PP dans les régions autonomes historiques. Cela mettait sa formation dans une position clé dans la question catalane. Mais finalement, cela ne s’est pas confirmé.

Enfin, l’échec de Podemos en Catalogne après l’Andalousie rend très peu probable que Podemos devienne la force la plus votée lors des élections générales de décembre ou même qu’il puisse dépasser le PSOE. A la différence d’il y a un an, il est possible qu’au niveau national se répète la situation que nous avons vu en Andalousie ou à Madrid : des gouvernements du PP ou du PSOE avec le soutien de Ciutadans. La seule façon pour que Podemos puisse arriver à la Moncloa serait en accompagnant le PSOE.




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