^

Monde

Offensive turque

Que fait Erdogan en Syrie ?

Malgré une offensive contre les Kurdes honnie internationalement, Erdogan entend peser de tout son poids, quitte à faire chanter ses partenaires occidentaux, afin d’atteindre ses buts en Syrie.

jeudi 10 octobre

Alors que les forces armées turques et leurs alliés syriens lançaient des premières attaques aériennes et d’artillerie contre des villes frontalières mercredi, Ankara est aujourd’hui passée à l’étape "assaut terrestre" de son offensive antikurde. Le nombre de victimes est encore difficile à établir mais certains rapports estiment à 60 000 le nombre de déplacés en à peines 24 heures. Pour le moment, la tactique turque semble être d’attaquer les positions kurdes dans les villes peuplées majoritairement par une population arabe, où on estime trouver moins d’hostilité de la part des habitants, pour ensuite lancer ses opérations contre les zones majoritairement kurdes. Mais que cherche exactement la Turquie en Syrie ; quels sont ses objectifs dans le pays voisins ?

Un premier objectif, de longue date, est évidemment d’affaiblir les organisations politiques et militaires kurdes de Syrie. La construction de la Turquie moderne a impliqué, entre autre, l’oppression nationale du peuple kurde et la négation du droit des Kurdes, qui habitent actuellement dans quatre pays différents (Turquie, Syrie, Irak et Iran), à avoir leur propre État. À la suite de la guerre civile syrienne, les milices et groupes armés kurdes se sont renforcés, notamment du fait de leur lutte contre Daesh et de l’alliance qu’ils ont pu tisser avec les puissances occidentales, à commencer par les États-Unis. Cela leur a permis de créer une région auto-gouvernée de fait, au nord-est de la Syrie, appelée Rojava. Une telle organisation à la frontière turque est intolérable pour Ankara qui voit dans le Rojava kurde un pôle d’attraction pour la population kurde de Turquie. Avec cette offensive, Erdogan prétend instaurer une « zone de sécurité » le long d’une partie considérable de la frontière turco-syrienne, afin de repousser les forces kurdes.

Cependant, l’offensive turque contre les forces kurdes a bien plus d’importance pour Erdogan et son gouvernement ; c’est également son pouvoir qui est en jeu. Comme on peut le lire dans un article de Foreign Affairs : « la stratégie de la Turquie est plus qu’un exercice de géopolitique - pour Erdogan, la guerre touche à sa survie politique. En fait, la politique turque en Syrie a depuis des années été guidée par l’ambition d’Erdogan de consolider son pouvoir personnel dans son pays. La Turquie a soutenu les insurgés islamistes contre Damas quand cela renforçait les qualités religieuses d’Erdogan chez lui. Après un affaiblissement électoral, Erdogan a été contraint de s’associer à un parti d’opposition antikurde et son attention s’est détournée vers le combat contre les forces kurdes de Syrie. Cet objectif est toujours d’actualité, mais il est lentement éclipsé par une préoccupation encore plus pressante : se débarrasser des millions de réfugiés syriens qui se sont déplacés vers la Turquie au cours des années, où ils sont maintenant devenus un fardeau pour Erdogan. Qu’une incursion militaire majeure résolve ces problèmes est loin d’être garanti. Mais Erdogan est déterminé à essayer ».

C’est pour cette raison que le gouvernement prétend installer entre un et deux millions de réfugiés syriens dans cette dite « zone de sécurité » créée à la frontière turco-syrienne. Cet objectif n’est évidemment pas déconnecté du premier, car installer une telle quantité de réfugiés arabes dans une région peuplée majoritairement par des Kurdes reviendrait à y reconfigurer l’équilibre ethnique, rendant ainsi plus compliquée toute velléité d’autonomie, voire d’indépendantisme kurde. Autrement dit, Erdogan essaye d’arabiser la région sur la base d’expulsions, pressions, assassinats et opérations militaires. Le tout sans mentionner les risques accrus de conflits entre Kurdes et Arabes que fait peser cette politique sur la région, sans parler des autres peuples qui y habitent.

Cependant, rien ne garantit que les réfugiés d’autres régions syriennes veuillent s’installer dans le nord-est du pays, ni que leur cohabitation avec les Kurdes soit facile, sans parler de celle avec les autres arabes. Car comme l’explique un habitant de la zone au journal Le Monde : « Tout le monde craint l’arrivée des Turcs dans le secteur, mais, plus encore, celle des Syriens qui combattent pour eux (…) Ceux qui vivent ici sont soit proches des autorités kurdes, soit ont été proches du régime. Nous avons tous quelque chose à craindre s’ils arrivent ». L’arrivée massive de réfugiés opposants au régime pourrait aussi accentuer ces contradictions.

Mais pour Erdogan, cela n’est plus son problème. Il est déterminé à créer cette zone de sécurité et à y installer les réfugiés syriens, y compris contre leur gré. Pour ce faire, il compte faire construire quelques 200 000 logements, des écoles, des stades de football, des hôpitaux. Le tout construit par des entreprises du BTP turques mais financé par l’Union Européenne. En effet, bien que les puissances européennes se soient prononcées contre l’offensive turque, Erdogan dispose d’un moyen de pression ; il compte utiliser la souffrance des réfugiés comme monnaie d’échange avec les gouvernements impérialistes. C’est en ce sens qu’il a lancé une menace directe contre l’UE : « Ô Union Européenne, reprenez-vous. Je le dis encore une fois, si vous essayez de présenter notre opération comme une invasion, nous ouvrirons les portes et vous enverrons 3,6 millions de migrants ».

En pleine « crise migratoire » les gouvernements européens avaient négocié avec le régime turc pour qu’il « contrôle » le flux migratoire des réfugiés fuyant la Syrie pour l’Europe. Des milliards d’euros ont ainsi été versés au gouvernement turc pour qu’il fasse le « sale boulot » des puissances impérialistes européennes. « Sale boulot » qu’Erdogan entend bien utiliser comme carte pour faire plier l’UE, obligée de financer son plan de construction. Ce plan lui permettrait d’ailleurs de donner réinjecter de l’argent dans l’industrie du BTP turque en perte de vitesse.

Ces plans stratégiques du gouvernement turc ont cependant des points faibles. Tout d’abord les forces armées turques et leurs alliés doivent encore atteindre leurs buts militaires. De ce point de vue, rien n’est acquis et tout dépendra du niveau de résistance des milices kurdes et de la population locale à la présence turque. Ensuite, la Turquie se retrouve très isolée dans cette offensive. Si les puissances impérialistes n’ont que faire du sort du peuple kurde, elles craignent en revanche un resurgissement de Daesh ou d’autres organisations hostiles à leurs intérêts. La Russie reste pour le moment assez distante et ne donne pas de signaux très tranchés. Quant aux puissances régionales, que ce soit l’Iran ou les puissances sunnites telles que l’Arabie Saoudite ou les Émirats Arabes Unis, elles voient d’un très mauvais œil l’opération turque. En effet, toutes ces puissances régionales sont en lutte les unes contre les autres pour s’imposer comme la force hégémonique dans la région ; l’avancée de l’une implique le recul des autres.

Le pari d’Erdogan est certes très risqué. Mais le gouvernement turc n’a pas vraiment le choix, c’est en grande partie sa survie qui est en jeu. Le retrait progressif des États-Unis de la Syrie est en train de révéler le caractère néfaste des interventions impérialistes : cela ne signifie aucunement la fin de la guerre mais le début d’autres guerres. En ce sens, des analystes estiment que cette offensive turque constitue la première guerre post-Etats-Unis en Syrie. Toute la solidarité internationale de la classe ouvrière et de la jeunesse doit donc s’exprimer pour la défense du Rojava.




Mots-clés

Kurdistan   /    Recep Tayyip Erdogan   /    Impérialisme   /    Daesh   /    Proche et Moyen-Orient   /    Syrie   /    Turquie   /    Monde