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Monde

Nos vies pas leurs profits !

Que vaut la vie de milliers de saisonniers roumains pour l’agro-industrie ouest-européenne ?

Désespérés par le manque de main-d’œuvre, les agro-industriels Allemands et Britanniques jouent avec les nécessités de milliers de saisonniers roumains et d’Europe de l’Est mettant en danger leurs vies.

vendredi 17 avril

Un aéroport bondé. Voilà une scène incroyable en ces temps de pandémie de Covid-19. La raison ? Un corridor aérien ouvert entre la Roumanie et l’Allemagne pour permettre à des ouvriers et ouvrières saisonniers d’aller travailler dans les campagnes allemandes pour la période de récolte qui commence dans les prochains jours. Alors qu’en Roumanie même le gouvernement a imposé dès la fin mars un confinement très strict et que l’Allemagne avait fermé ses frontières, voilà que les impératifs économiques permettent de déroger aux précautions sanitaires. Et ceux qui risquent le plus ce sont effectivement ces ouvriers et ouvrières qui face au besoin économique n’ont d’autres choix que de prendre ces risques.

Fini les temps où des journaux remplissaient leurs pages pendant l’été en parlant de la « délinquance roumaine ». Maintenant les grands groupes de l’agro-industrie ouest-européenne s’arrachent les travailleurs roumains… et les Bulgares, et les Polonais, et les Moldaves, et les Ukrainiens, et même les Russes.

Oui, les campagnes ouest-européennes sont durement frappées par les mesures de confinement et de fermeture de frontières prises par les différents gouvernements. Les ouvriers et ouvrières saisonniers venus d’Europe de l’Est et d’Afrique du Nord, qui d’habitude travaillent dans les récoltes, ne peuvent pas se rendre dans les différents pays d’Europe de l’ouest.

En effet, l’Allemagne nécessite 300 000 travailleurs saisonniers chaque année pour mener à bien ses récoltes ; la France 200 000 ; la Grande Bretagne 90 000 ; en Italie ce seraient 370 000 travailleurs nécessaires. L’essentiel de ce travail est réalisé par des ouvriers saisonniers venus de l’étranger. C’est pour cela que le gouvernement allemand a négocié directement avec le gouvernement roumain pour permettre que des milliers de travailleurs ruraux de ce pays se rendent en Allemagne pour la saison de récoltes. Ainsi, depuis le 2 avril, 13 vols ont eu lieu entre les deux pays amenant 18 740 travailleurs vers les campagnes allemandes. Ces deux derniers jours il y a eu cinq vols. Et la Grande-Bretagne a rapidement émulé le gouvernement allemand. Ainsi jeudi dernier un premier vol amenait 150 ouvriers et ouvrières roumains.

Cette situation a provoqué une rupture désorganisée des mesures sanitaires de sécurité, mettant en danger la vie de milliers de travailleurs. Des images ont circulé dans les réseaux sociaux montrant l’aéroport de Cluj en Roumanie où entre 1500 et 2000 personnes s’entassaient pour prendre un vol vers l’Allemagne. Dans un très bon article paru dans The Guardian, Costi Rogozanu et Daniela Gabor décrivent la scène ainsi : « Il s’ensuivit une ruée épique de milliers de travailleurs pour embarquer sur des vols à bas prix spécialement affrétés pour l’immense pont aérien. Beaucoup avaient reçu leurs contrats sur des applications, d’autres ont été embauchés par des intermédiaires habilités, mais tous se sont retrouvés entassés dans les mêmes bus de nuit pour se rendre à l’aéroport. Les images qui ont suivi ont été choquantes : un pays en quarantaine stricte a vu des milliers de personnes sortir des bus bondés pour se rendre dans un petit aéroport régional afin d’embarquer dans les avions. Étant donné que de nombreux travailleurs venaient de Suceava, le hotspot roumain de Covid-19, nous ne pouvons qu’espérer que cela n’aura pas été l’un des événements de super-contamination les plus importants de l’Europe ».

Même si certains petits producteurs embauchent aussi de la main-d’œuvre étrangère pour travailler dans leurs champs, ce sont principalement les grands groupes de l’agro-industrie qui ont besoin désespérément de ces ouvriers. Et leur soif de profit les amène à les mettre en danger. En effet, d’habitude les travailleurs saisonniers venus d’Europe de l’Est et du nord de l’Afrique subissent d’horribles conditions de travail (dans certains pays, on dénonce même certaines pratiques proches de l’esclavage), de très longues journées de travail, des salaires misérables et ils sont logés dans des habitations non adaptées. Dans ces conditions, peut-on attendre que ces patrons se préoccupent des conditions sanitaires des ouvriers et ouvrières saisonniers ?

Les conditions de travail sont à telles point terribles qu’en Grande-Bretagne une campagne de recrutement lancée fin mars a été un échec cuisant : plus de 36 000 personnes avaient répondu à l’appel mais seulement 16% ont participé à un entretien d’embauche en ligne et si 900 personnes se sont vus offert un poste ces dix derniers jours, seulement 112 l’ont accepté. Ces chiffres montrent à quel point les conditions de travail sont inacceptables. Les ouvrières et ouvriers saisonniers étrangers ne les acceptent que parce que dans leurs propres pays les conditions de travail et les salaires sont encore plus dégradés. Ces patrons tirent profit aussi de la misère de milliers de personnes dans le continent.

En ce même sens, l’Allemagne tente de profiter de la précarité d’une partie de la population pour compenser une partie de la main-d’œuvre manquante. Ainsi, la ministre de l’agriculture, Julia Kloecker, a déclaré qu’elle espérait embaucher 20 000 ouvriers dans les prochains deux mois parmi les chômeurs, les étudiants et les demandeurs d’asile. En France des agriculteurs commencent à demander de suivre l’exemple Allemand et Britannique et d’aller chercher des ouvriers agricoles saisonniers en Roumanie et dans d’autres pays de la région.

Cette pandémie est en train de révéler de plus en plus clairement les mécanismes néfastes du capitalisme, ses inégalités, l’exploitation la plus crue. Elle révèle aussi le caractère impérialiste et réactionnaire de l’Union Européenne qui, parmi ses objectifs, cherchait à intégrer les pays de la périphérie européenne à l’Est pour mieux exploiter leur main-d’œuvre, au prix le plus bas possible et aux moindres coûts sociaux. Cette pandémie nous aide aussi à voir clairement le « jeu » des politiciens xénophobes (qu’ils soient d’extrême droite comme ceux de « l’extrême-centre ») dont le commerce politique est fait de préjugés racistes contre les travailleurs étrangers, ce qui sert en même temps à maintenir ces travailleurs dans une position subordonnée. Il y a une alliance évidente entre ces politiciens et ces politiques xénophobes et nationalistes, entre le fonctionnement de l’UE en tant qu’instrument pour redoubler la domination sur les pays de la périphérie européenne, et le grand patronat qui tire profit de cette combinaison pour maximiser ses profits.

Les travailleurs et travailleuses saisonniers sont des « travailleurs essentiels », non seulement maintenant mais tout le temps. Ils doivent jouir de conditions de travail dignes, de protection sociale, de salaires qui correspondent à l’importance de leurs taches. C’est inacceptable que les patrons occidentaux profitent de la pauvreté des ouvriers à l’Est du continent, les poussant à risquer leur vie.




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