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Jeunesse

Université de Paris

Quel rôle pourraient jouer les étudiants en psychologie dans la crise sanitaire ?

Alors que les facs appliquent la continuité pédagogique et que l’hôpital public est en crise, un certain nombre d’étudiants en psychologie s’interrogent sur le rôle qu’ils pourraient jouer dans la crise. Tatiana et Lamaga, étudiantes en psychologie et psychanalyse à Paris, expliquent comment leurs savoirs et compétences pourraient être mis au service des soignants et de la population.

jeudi 9 avril

Montage photo : Camille Lupo

Une gestion sanitaire catastrophique : la psychiatrie laissée-pour-compte

Avec l’extension de l’épidémie, les hôpitaux sont saturés et vivent une situation de crise : le personnel hospitalier voit son travail augmenter tous les jours dans des conditions déplorables, et manque de tout : de personnels, de masques, de lits en réanimation… Ce qui conduit notamment les médecins à devoir trier les patients. Une situation qui est la conséquence de la casse systématique des services publics par les gouvernements successifs.

Dans cette période de crise sanitaire, la situation est particulièrement complexe dans les établissements et les services de soins psychiatriques et psychologiques qui déjà habituellement manquent de moyens. La quasi-totalité des activités des centres médico-psychologiques (CMP) ont été suspendues et les hôpitaux de jour fermés, les patients sont ainsi livrés à eux-mêmes. Par ailleurs, dans les hôpitaux psychiatriques, les établissements et services ont dû s’organiser pour prendre en charge médicalement et psychologiquement d’éventuels patients atteints du CoVid-19 et pâtissent particulièrement du manque de moyens et de protections.

En ce sens, une infirmière qui a témoigné pour Révolution Permanente raconte qu’« en psychiatrie c’est là où on a le moins de moyens pour se protéger, donc lorsque la vague arrivera [en Bretagne], on va être très touchés et il y a beaucoup qui vont y rester, et tout ça parce qu’on n’aura pas eu les moyens de se protéger ». De la même manière, dans un article du Monde, le docteur Raphaël Gaillard, chef de pôle à l’Hôpital Sainte-Anne, constatait à propos du manque de masques : « Dans la distribution, nous avons tout simplement été oubliés par les autorités sanitaires, comme si la psychiatrie était une spécialité accessoire, un luxe que l’on peut se permettre en temps de paix. ».

Un tableau général de l’état de la psychiatrie qui est d’autant plus préoccupant pour des patients particulièrement affectés par la situation anxiogène pouvant amplifier certains symptômes, et qui sont soit confinés à l’hôpital (avec l’anxiété et l’isolement social que cela engendre) ou peuvent se retrouver sans suivi médical et psychologique pour tous ceux qui ne sont pas internés.

La volonté d’étudiants en psychologie de participer à la gestion de la crise

Avec la crise dans les hôpitaux et le manque de personnel pour faire face à l’afflux des malades, des internes en médecine et des étudiants en soins infirmiers ont très tôt été appelés à « rejoindre la réserve sanitaire », une manière sans le dire clairement de les réquisitionner. Mais un flou persiste pour les étudiants en formation en psychologie, qui aujourd’hui sont confinés à la maison avec du travail en « distanciel » ou/et leurs stages reportés.

En effet, la majorité des étudiants suite à la fermeture des universités sont aujourd’hui confinés chez eux avec comme unique perspective le passage de leurs examens. La mise en place de la « continuité pédagogique », c’est-à-dire d’un suivi et du maintien des cours à distance avec un rythme très soutenu et exigeant, apparaît aux yeux d’un certain nombre d’étudiants en total décalage avec la réalité, celle d’une crise sanitaire qui peut affecter leur santé ou celle de leurs proches, ou encore leur situation économique pour les étudiants salariés qui se retrouvent sans salaire régulier et dans l’incapacité de payer leur loyer.

Dès lors, des étudiants en psychologie confinés chez eux se questionnent sur leur rôle dans la crise voyant que leurs formations et connaissances pratiques ne sont pas du tout mises à profit dans la crise sanitaire. C’est dans ce sens qu’une étudiante en psychologie écrivait récemment dans un groupe Facebook d’étudiants de l’université Paris V : « Je refuse de croire que la seule chose que je suis amenée à faire est d’attendre la fin de la crise et de continuer ma vie comme si de rien était, en ignorant comment nos médecins se battent tous les jours ».

Un témoignage qui révèle, entre autres, la totale opacité qui entoure le fonctionnement des hôpitaux publics, les moyens dont ils disposent (et surtout ce dont ils ne disposent pas) et la colère, la frustration, que cela engendre chez les soignants mais aussi, ici, les étudiants, ces travailleurs de la santé en formation. Quels moyens sont alloués ? Où va cet argent ? Quels matériels sont commandés et où vont-ils ? Comment sont-ils répartis ? Une absence de transparence sur les stocks, les moyens alloués, de la part du gouvernement et des directions des hôpitaux que dénoncent en premier lieu les soignants en première ligne de la crise.

Participer à la resolution de la crise mais pas à l’union nationale

Dans le parcours de psychologie clinique à l’Université de Paris, le cursus initial intègre 1000 heures de stage, réparties entre la 3ème année de licence et le Master 2 professionnel. Aujourd’hui nombre d’étudiants stagiaires ont vu leur stage être annulé, le bureau des stages a ainsi proposé aux étudiants la possibilité de modifier leurs dates de stage, c’est-à-dire de le réaliser plus tard, ou encore quand cela est possible de l’effectuer en « distanciel ». Ceci conduit à confiner des étudiants qui jusqu’à présent travaillaient dans des établissements ou des services psychiatriques.

Alors que les travailleurs de la santé pointent -entre autres- un manque cruel de personnels, dû aux attaques des dernières années, les étudiants en psychologie et en psychanalyse pourraient en lien avec eux, jouer un rôle sur le terrain.

Les étudiants à partir de la L3, qui ont déjà une expérience professionnelle au travers des stages, pourraient la mettre à profit et participer à l’accueil et à la transmission des informations à la famille et aux proches des malades, ils pourraient jouer un rôle d’accompagnement dans les salles d’attente – permettant de libérer d’autres personnels de santé. Les étudiants de L1 ou de L2 pourraient de leur côté contribuer à l’élaboration de campagnes d’informations, à la distribution de ces campagnes de prévention psychologique dans tous les hôpitaux, indiquant par exemple ce qu’est le premier secours psychologique. Ou encore réaliser des enquêtes sur la situation de prise en charge hospitalière des patients contaminés atteints de troubles psychiatriques.

Pour s’assurer que les étudiants ne soient pas confrontés à des responsabilités qui les dépassent, ces tâches doivent être menées en lien étroit avec les professeurs universitaires et les personnels de santé.

Quand le gouvernement appelle à une union nationale et pousse au bénévolat, au service gratuit pour la nation nous devons exiger, au même titre que pour les étudiants infirmiers qui étaient au début de la crise payés 1 euro de l’heure, qu’ils soient considérés comme des travailleurs avec de véritables contrats de travail et payés en conséquence. Et ces augmentations ne doivent pas s’arrêter à cette période de crise mais être appliquées tout au long de l’année pour les stages effectués. Par ailleurs, alors que les stages sont potentiellement repoussés le travail effectué doit être reconnu comme tel et les stages validés pour l’obtention des années, avec l’annulation des partiels obligatoires.

De plus, les personnels soignants du « bas de l’échelle » (aide-soignants, étudiants en formation réquisitionnés) sont ceux qui sont le moins bien protégés et nous devrions exiger que les étudiants réquisitionnés bénéficient du matériel de protection nécessaire.

La reprise en main par les professionnels de santé et les étudiants en formation de la gestion de la crise sanitaire

Les responsables de l’état des hôpitaux aujourd’hui sont pointés du doigt depuis plusieurs semaines. Ces gouvernements successifs qui ont privé les hôpitaux de moyens, ont supprimé des lits, des services et du personnels, et qui n’ont que très tardivement commandé des masques pour faire face à l’épidémie. Ce sont les mêmes qui défendent depuis des années la privatisation de l’université conduisant à la dégradation des conditions d’étude, de travail et du contenu des enseignements. Une situation qui touche particulièrement les UFR de psychologie qui ont vu leurs moyens diminuer d’année en année, leurs filières menacées d’être supprimées et manquent cruellement de personnels C’est dans ce sens qu’il faut exiger avant tout la construction de nouveaux hôpitaux, la réquisition des établissements de santé privés, ou encore l’embauche massive de personnels hospitaliers avec la revalorisation de leurs salaires. Tout cela représente un plan d’investissement massif dans notre système de santé qui devrait être financé par la réintroduction d’un impôt sur les grandes fortunes.

Ce sont des mesures d’urgence pour qu’aujourd’hui les travailleurs de la santé et les étudiants en formation puissent s’organiser collectivement pour lutter contre le gouvernement ainsi que les directions des hôpitaux et des universités à sa solde, et être des acteurs conscients de la résolution de la crise sanitaire et non pas de la « chair à canon ».

Pour résoudre la crise, mettre l’université au service des travailleurs

Ainsi, il n’est pas question que les étudiants servent de palliatif aux manques engendrés par les attaques néolibérales des dernières années. Il s’agit au contraire de commencer à réfléchir comment les savoirs de l’université ne sont pas déconnectés des besoins de la société et de voir qu’étudiants, professeurs, et personnels de santé peuvent commencer à gérer les besoins ensemble.

En tant que futures travailleuses de la santé, on défend l’idée d’être des agents transformateurs de la réalité et de ne pas rester en marge de la société. En ce moment, face à la crise sanitaire qui ravage la France et les autres pays, et la situation intenable dans les hôpitaux publics, il devient nécessaire de se questionner sur le rôle des métiers de la santé.

Nous pensons que notre métier ne se construit pas de manière indépendante de la réalité sociale, économique et politique. Nous pensons qu’il faut lutter aux côtés des travailleur-ses de la santé et d’autres secteurs, qui sont en première ligne de combat contre le covid-19, et non de ceux qui ont organisé la casse du service public, répriment et obligent les salariés à travailler dans de mauvaises conditions et s’inquiètent depuis le début avant tout de l’économie plutôt que la question sanitaire maintenant les secteurs de production pourtant non essentielles.

Étudiantes en psycho, nous invitons tous les étudiants en formation en psychologie et en psychanalyse à exiger la validation automatique des semestres, à exiger des universités qu’elles mettent tous leurs moyens techniques et académiques pour servir à l’affrontement de la crise, à exiger des hôpitaux et du gouvernement des moyens et des embauches massives dans le secteur de la santé avec des conditions de travail dignes.

Aujourd’hui, une chose est sûre, la santé publique est bien trop importante pour être laissée entre les mains de ceux qui maintiennent un système de santé déficient et subordonnent nos vies aux intérêts d’une poignée de personnes et des grandes entreprises.




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