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Pierre Brossolette, Germaine Tillon, Geneviève de Gaulle Anthonioz et Jean Zay…

Quelle Résistance pour leur Panthéon ?

Jean-Patrick Clech « Aux grands hommes la patrie reconnaissante ». Passé le temps des cérémonies, l’heure est au bilan. Positif, pour Hollande, qui ne moissonne pas que des bonnes nouvelles depuis le début de son quinquennat. En se posant, une nouvelle fois, en rassembleur, il a même réussi à respecter la parité pour cette dernière cérémonie de panthéonisation, en inscrivant son quinquennat dans le sillage de la Résistance. Mais quelle Résistance ?

samedi 30 mai 2015

A la différence de l’Elysée, qui ne s’est pas privé d’instrumentaliser la mémoire des combattant-e-s de « l’armée de l’ombre », par-delà la question du bilan qu’il y aurait à faire de ce que la Résistance a signifié, politiquement, pour les classes populaires de l’Hexagone et hors de l’Hexagone, à la Libération, l’enjeu n’est pas de juger, ici, du courage individuel ni de la cohérence politique des quatre panthéonisés du 27 mai. Là où la grande majorité de la classe politique française avait fait le choix de se ranger derrière Pétain, Laval et les collabos, alors qu’un Mitterrand, (re)fondateur, en 1971, du Parti Socialiste dont François Hollande a longtemps été Premier secrétaire, a tour-à-tour été Croix de Feu, dans les années 1930, puis vichyste, décoré par le Maréchal de la Francisque, en 1943, Pierre Brossolette, Germaine Tillon, Geneviève de Gaulle Anthonioz et Jean Zay avaient fait un choix radicalement distinct, à l’instar de Jean Moulin, autre résistant entré au Panthéon, sous de Gaulle, en 1964. C’est d’ailleurs leur intransigeance politique qui les a menés à la mort, sous les balles de la Milice ou torturé par la Gestapo, ou encore à la déportation, à Ravensbrück, d’où de Gaulle Anthonioz et Tillon revinrent, miraculeusement.

Se souciant de l’Histoire comme d’une guigne, Hollande a choisi de panthéoniser ces quatre hommes et femmes en fonction d’un agenda personnel et politique des plus mesquins. Tout d’abord, le choix consiste à inscrire sa présidence dans la figure du « président-rassembleur-au-dessus-des-clivages » qui est l’essence même de l’Exécutif gaulliste cinquième républicain. Mais n’est pas de Gaulle qui veut, et passé l’instant médiatique, il n’est pas certain que son discours restera dans les annales, comme celui de Malraux, pour la cérémonie d’hommage à Jean Moulin.

D’autre part, au risque de biaiser des trajectoires individuelles et politiques, Hollande et ses conseillers en communication n’ont pas hésité à faire entrer Brossolette, Tillon, de Gaulle Anthonioz et Zay dans les petites cases fonctionnelles aux éléments de langage que nous ont resservi membres du gouvernement et représentants de la majorité et du PS ces derniers jours : Pierre Brossolette, journaliste socialiste, proche de Jean Moulin, était censé représenter la liberté, Germaine Tillon, anthropologue et contact de Combat Zone Nord, l’égalité, de Gaulle Anthonioz, fondatrice d’ATD Quart-Monde après la guerre, la fraternité, alors que le ministre de l’Instruction publique sous le Front Populaire, le radical socialiste Jean Zay, la laïcité.

Dernier travestissement de l’Histoire, l’Elysée a tenu à faire entrer les cercueils dans la capitale en passant par la Porte d’Orléans, en hommage à la Deuxième Division Blindée du Général Leclerc, bras-droit de de Gaulle et au premier rang de la lutte contre-insurrectionnelle en Indochine, dès juin 1945. La Résistance, pour le coup, n’apparaît ainsi que comme un ensemble monolithique, univoque et patriote. Sont exclu-e-s de l’Histoire tou-te-s celles et ceux qui, par delà les directives du Parti Communiste Français, pilier du Conseil National de la Résistance, n’ont pas pris les armes pour « la patrie » ni sauver la mise à la bourgeoisie française mais se sont battus, à l’inverse, pour que la lutte contre le nazisme et la collaboration soit synonymes de libération sociale et de révolution : exit, donc, les Manouchian, les Guingouin, tou-te-s les FTP et résistant-e-s de gauche dont le combat ne s’inscrivait pas, de facto, dans la ligne stalino-gaulliste de conciliation de classe.

Mais ce qu’il y a de plus scandaleux dans cette histoire, co-rédigée par le ministère de l’Education, avec la cérémonie en Sorbonne du 26 mai, reste, enfin, l’opération d’appropriation et de consensualisation mémorielles orchestrée par Hollande et les siens, qui s’inscrivent en faux, depuis 2012, contre toute idée de « résistance ».

Ce même gouvernement assassin de Rémi Fraisse, complice de l’Etat génocidaire d’Israël, qui réprime, révoque ou pourchasse celles et ceux qui, aujourd’hui, résistent, des condamnés pour avoir manifester en passant par Yann Le Merrer ou les enseignant-e-s du collège Bellefontaine de Toulouse, se drape dans les principes de la Résistance.

Pour couronner le tout, à l’image du gouvernement gaulliste-socialiste-communiste de 1945, qui le jour même où était célébré la capitulation du 8 mai bombardait Setif et Guelma et s’apprêtait à lancer ses opérations de maintien de l’ordre colonial, en Indochine et ailleurs, Hollande n’a pas manqué d’utiliser la Résistance pour masquer les crimes impérialistes perpétrés, tous les jours, par l’armée française, sur l’ensemble des théâtres d’opération dans laquelle elle intervient, du Mali à l’Irak en passant par la Centrafrique.

Non, décidemment, nous n’avons pas les mêmes valeurs. Nous leur laissons leur « Résistance » ainsi que « leur patrie reconnaissante ».

28/05/15