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Politique

A eux de payer leur crise

Qui paiera les dizaines de milliards que le gouvernement met sur la table pour protéger les entreprises ?

A tout prix, par tous les moyens nécessaires, pas de limite budgétaire. Ces mots étaient bien inhabituels dans la bouche de nos dirigeants. Mais la question se pose : qui va payer ?

samedi 14 mars

La règle des 3 % de déficit semble être une mesure anachronique. L’ensemble de la bourgeoisie semble, en ces temps d’épidémie de Covid-19, unanime à ce sujet. Il faut dire qu’en plus de l’aspect sanitaire immédiat de la crise, celle-ci réanime également un spectre, bien consistant, d’une crise économique profonde et brutale à échelle internationale. Face à cette situation, depuis plusieurs jours, et Macron l’a confirmé dans son allocution jeudi, le gouvernement met en place des système de soutien aux entreprises pour affronter une baisse subite de la demande dans de nombreux secteurs, notamment en lien avec le tourisme, la culture et les loisirs. Nouvelle problématique à la suite de la décision de fermer tous les établissements scolaires et universitaires à partir de lundi : qui va garder les enfants ?

Pour Bruno Lemaire, ministre de l’économie, et la secrétaire d’Etat à Bercy, Agnès Pannier-Runacher (entre deux bonnes affaires à la Bourse à la faveur de cette nouvelle conjoncture qui pourrait ruiner des populations entières selon les pires scenarios), l’objectif est que l’économie tienne, soit capable de supporter la crise pour pouvoir se relancer lorsqu’elle apercevra le bout du tunnel. Le modèle est notamment celui des économies qui ont su faire face à la récession de 2008, notamment en Allemagne où un mécanisme de chômage partiel avait évité des licenciements massifs alors que les États vidaient leurs caisses au profit des banques.

Lemaire a donc déployé un arsenal de faveurs pour les entreprises dont il chiffre le coût à « des dizaines de milliards ». Ainsi, les entreprises pourront reporter les cotisations et impôts sans justification, par un simple appel aux caisses de collecte. La garantie de crédit assurée par BPIFrance sera augmentée de 70 à 90 % pour éviter que les petites entreprises, parfois étranglées par les dettes dues aux banques, ne déposent le bilan. Cependant, ces mesures vendues pour la protection des TPE et PME raviront aussi le grand patronat. Les grandes entreprises bénéficieront aussi de ce régime de faveur et s’il s’agit des créditrices, elles voient l’Etat assurer le retour du capital engagé. D’ailleurs le MEDEF salue ces mesures tout en appelant de ses vœux à ce qu’elles soient appliquées « à long terme », qu’elles appellent des réformes structurelles, comprendre qu’elles restent en place après la crise. L’organisation patronale revendique d’ailleurs « l’exonération automatique et immédiate des charges en cas de baisse brutale du chiffre d’affaires » refusant que le patronat contribue à cette « unité nationale » qu’ils appellent pourtant de leurs vœux pour que les salariés se rangent derrière la raison d’entreprise. Lemaire avance également l’idée d’un fonds de solidarité pour « les entreprises les plus touchées » dont les contours sont à préciser. Pour le grand capital, il existe aussi en dehors des temps de crise, qu’il s’agisse du CICE (Crédit impôt compétitivité emploi) et ou du Crédit impôt recherche qui déverse l’argent public aux gros du CAC40 en les incitant à payer au plus près du SMIC, et leur permet de licencier massivement comme dans al grande distribution avec Carrefour.

Du côté du Ministère du Travail, Muriel Pénicaud, à son habitude, cherche à « protéger les salariés et les entreprises ». Le chômage partiel qui va être mis en place a été pensé en premier lieu pour les entreprises dont l’activité ralentit. Ordinairement lors de période de chômage partiel, l’Etat verse aux entreprises l’équivalent du SMIC horaire net aux entreprises. Ici, elles verseront l’intégralité du revenu prévu, à savoir 84 % du revenu net (ou plus en cas d’accords de branche). Cette mesure dont le coût était chiffré jeudi à 160 millions d’euros pour l’Etat, après que 3600 entreprises (représentant 60.000 salariés) l’ait mise en place, grimpe ce vendredi 242 millions d’euros pour 51.000 entreprises (80.000 salariés) : résultat de l’opération, les salariés ont perdu du salaire, les entreprises n’ont pas sorti un euro de ce côté-là.

Pour un des parents qui doit garder ses enfants, suite à la fermeture des écoles, des arrêts de travail indemnisé sont possibles (l’employeur ne peut les refuser), rémunérés seulement à 50% du salaire de base journalier et accessible pour les parents d’enfants de moins de 16 ans et qui ne peuvent pas « télé-travailler ». Pour les fonctionnaires ces « autorisations spéciales d’absence » garantissent l’entièreté du traitement. Une mesure qui normalement s’applique pour 20 jours mais pourrait être prolongée. Si l’ampleur de la mise en place du télétravail est encore difficile à estime, le gouvernement a mis cette solution en avant, en évacuant un peu rapidement en revanche comment il était possible de travailler à la maison tout en gardant des enfants. Par ailleurs, l’application de cette mesure qui concernerait 1/3 des salariés selon Pénicaud (¼ selon Geoffroy Roux de Bézieux, patron des patrons) reste à la discrétion de l’employeur. En cas de refus, le choix se pose en ces termes : perdre la moitié de son salaire pour aller garder son enfant ou rester travailler pour en conserver l’intégralité.

Alors que l’argent public n’était plus disponible ni pour les retraites, ni pour le chômage dont le deuxième volet de la contre-réforme doit s’appliquer au 1er avril (elle attaque en premier lieu les personnes aux carrières hachées qui vont subir une double peine puisque ce sont les secteurs visés qui sont touchés par le ralentissement suite à l’épidémie de coronavirus à l’image du tourisme ou de la culture) à propos de laquelle le gouvernement se laisse le temps de la réflexion pour éventuellement éviter une hécatombe économique des chômeurs, voilà l’Etat qui ouvre les caisses pour sauver les entreprises. Si aujourd’hui sa charité se tourne vers les petites entreprises, elle sera aussi au rendez-vous auprès des très gros, le CAC40 venant de clôturer la deuxième pire semaine de son histoire, après celle de la fin septembre 2008. A tous les points de vue ce sont les travailleurs qui paient la crise, en perdant du salaire, et en voyant l’argent public dilapider. Car il va falloir se poser la question, à la fin de la crise de qui paiera les dettes engendrées. Le patronat, les gouvernants expliqueront que les caisses sont vides, qu’il faudra se serrer la ceinture, une deuxième fois en une décennie...




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