Nos vies valent plus que leurs profits !

RATP et Coronavirus : briser l’omerta

Flora Carpentier

Ahmed Berrahal, CGT RATP Bus, secrétaire CSSCT CSE 2

RATP et Coronavirus : briser l’omerta

Flora Carpentier

Ahmed Berrahal, CGT RATP Bus, secrétaire CSSCT CSE 2

Face à la crise du Coronavirus, la tension monte à la RATP. Plongés dans le flou depuis des semaines, les agents se sentent laissés pour compte par la direction, alors qu’ils sont particulièrement exposés et qu’au moins 8 d’entre eux ont été testés positifs au virus.

Alors que le gouvernement a annoncé cette semaine une série de mesures pour limiter la propagation du virus et que la phase 3 de l’épidémie vient d’être déclarée, aucune mesure digne de ce nom n’a été prise dans les transports publics. Les chauffeurs de bus sont particulièrement exposés, puisqu’ils transportent chacun 300 à 2000 usagers par jour, et continuent à vendre des tickets à bord. Peu à peu, l’anxiété laisse place à la colère parmi les agents face à la désinformation et aux consignes contradictoires. Ne plus serrer la main à ses collègues, mais continuer à vendre des tickets aux usagers... avec des consignes pareilles on voit bien que notre sécurité n’est pas leur priorité.

La santé des machinistes et des usagers tient-elle dans une lingette ?

Dans son alarme sociale déposée le 3 mars, la CGT RATP a réclamé une série de mesures comme la distribution de gel hydroalcoolique, la mise à disposition de masques FFP2, l’autorisation de conduite avec des gants, l’arrêt de la vente de tickets et la désinfection quotidienne des bus et des locaux du personnel. La RATP a débouté quasiment toutes ces demandes en affirmant qu’elles n’étaient pas justifiées. A ce jour, les seules mesures mises en place sont la conduite avec la vitre anti-agression et la distribution d’un « kit de survie » aux machinistes... mais accrochez-vous bien : 3 lingettes microscopiques et un petit flacon de gel hydroalcoolique, pour nettoyer le poste de conduite à la prise de service : ils se foutent de nous ! En séance extraordinaire du CSE2, on a demandé à la direction si la personne qui avait élaboré ce kit avait vu à quoi ressemblait un bus et si elle avait un contrat avec Afflelou ! A côté de ça, la direction s’est contentée d’annoncer des nettoyages quotidiens, mais uniquement du poste de conduite, et des renforts de nettoyage des locaux du personnel. Mais des paroles aux actes, il y a un fossé. A ce jour on n’a pas vu de grand chamboulement : les bus sont toujours aussi sales et les barres de maintien ne sont même pas nettoyées. Inutile de dire que la direction n’a réalisé aucun test de dépistage sur ses agents. Pire que ça, la RATP a répondu que « les démarches individuelles » n’étaient pas autorisées. Il faut comprendre que si le machiniste prend ses propres précautions en venant travailler avec un masque ou des gants, la tôle n’hésitera pas à le sanctionner. Mais dans quel monde vit-on ? Ces gens-là qui travaillent haut perchés, confinés au 5e étage de Lyby [siège de la RATP à Bercy], ou en télé-travail, on voit bien le mépris qu’ils ont pour nous qui faisons tourner l’entreprise...

Quand on voit les moyens déployés en Corée du Sud ou ailleurs, avec des agents en combinaison complète pour désinfecter des bus, on se rend bien compte que la RATP ne prend pas du tout la menace au sérieux. Ils nous demandent de tenir une distance de sécurité avec nos collègues, par contre ils refusent que l’on arrête de vendre des tickets. Pourtant, la médecine du travail a insisté sur le fait qu’il y avait un risque d’être contaminé par la monnaie. D’ailleurs dans les transports privés comme Transdev et Veolia, suite à un droit de retrait massif des conducteurs, un accord a été trouvé pour qu’il n’y ait plus de vente de tickets et que les usagers entrent par l’arrière du bus. C’est le minimum ! Mais quand j’ai interpellé le président du CSE2 sur une possible suspension des transports et l’arrêt de la vente des tickets, il m’a répondu qu’on était là pour travailler au service de la Nation ! Alors on espère qu’il s’en rappellera en 2024 quand ils comptent vendre la RATP en l’ouvrant à la concurrence ! Comme quoi la Nation c’est quand ça les arrange. Dégommer nos acquis et nos retraites, c’est pour le bien de la Nation aussi ? Le plus absurde c’est que la vente de tickets à bord des bus n’est pas ce qui rapporte le plus à l’entreprise. Mais si elle s’entête à la maintenir, c’est surtout pour éviter d’avoir à généraliser la gratuité des transports sur l’ensemble du réseau RATP. C’est ce que démontrent les tweets scandaleux d’IDF Mobilités et de Valérie Pécresse, relayés par la RATP, qui expliquent aux usagers comment acheter leurs titres de transport autrement qu’à bord des bus ou aux guichets. En d’autres termes, ils reconnaissent le danger mais ils font porter aux usagers la responsabilité de la transmission du virus. On voit bien encore une fois que c’est la logique du profit qui prime sur la santé des salariés et des usagers.

Voilà le mépris avec lequel la RATP traite ses salariés, à la veille du passage au stade 3 de l’épidémie ! Pour nous ça veut juste dire « roule et ferme ta gueule ! » On se demande bien à quoi servent les réunions de crise qu’ils organisent tous les jours en ce moment, auxquelles ils n’invitent même pas les secrétaires CSSCT. A croire qu’ils ne sont pas à l’aise avec le sujet... on constate une véritable omerta et une prévention qui n’est pas du tout au niveau de ce qu’elle devrait être à ce stade de l’épidémie. Et les choses risquent de ne pas aller en s’arrangeant. Les agents ont bien compris qu’ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes et la RATP fait face à une déferlante d’arrêts de travail qui, cumulée aux arrêts liés à la garde d’enfants, va conduire à une exposition encore plus importante pour les machinistes qui resteront en service.

« Je travaille la boule au ventre ». Anxiété et colère gagnent les agents

Face à la gravité de la situation, les agents se sentent complètement délaissés et méprisés. En tant que secrétaire de la CSSCT du CSE2, je reçois des mails et des appels tous les jours, de machinistes qui voient bien que la situation est dramatique mais ne reçoivent aucune consigne. Ils ont peur d’être contaminés et de contaminer leurs parents ou leurs enfants. Il ne faut pas oublier qu’il y a eu 8 cas d’agents RATP testés positifs au coronavirus, et ce n’est que la face émergée de l’iceberg : il y en a sûrement beaucoup plus, puisqu’aucun dépistage n’a été réalisé à ce jour.

Le dépôt de bus d’Aubervilliers a eu 2 cas, un machiniste et un chef. On sait que le machiniste a serré la main à ses collègues, qu’ils ont joué au foot ensemble, mais aujourd’hui aucune mesure de dépistage n’a été prise. Les collègues continuent à conduire comme si de rien n’était, on leur a dit que tant qu’il n’y avait pas de symptôme il n’y avait pas à s’inquiéter. Sauf que le jour où les symptômes apparaissent c’est que c’est déjà trop tard, et qu’une bonne partie du dépôt aura déjà été contaminée !

J’ai contacté plusieurs machinistes de Flandre pour avoir leur ressenti et ils sont très en colère. Tout le monde se rend compte que la direction est plus préoccupée par l’oseille que par la santé des agents. Pour se faire une idée, voilà des extraits de témoignages qu’on m’a envoyé :

« Je travaille la boule au ventre. Quand je vois des collègues à qui on refuse les droits de retrait en les mettant en code 800 (absence injustifiée), soi-disant parce qu’ils ont fait ce qu’il faut en nous donnant des lingettes et du gel périmé... mais c’est quoi ça ? La direction se sent intouchable. Pour eux c’est ’kilomètre-kilomètre-kilomètre’, on n’a droit à aucune considération ».

« Je viens travailler avec mon écharpe autour du visage, je ne m’approche pas de mes collègues tellement j’ai peur de ramener le virus à ma fille ou à mon père qui a plus de 80 ans et qui a déjà des problèmes de santé. Je me dis que s’il lui arrive quelque chose à cause de moi je m’en voudrais toute ma vie. Pour moi la RATP ne fait pas du tout le nécessaire. Quand on voit qu’à Transdev ils ne vendent plus de tickets et montent par l’arrière, à la RATP on ne se sent pas respectés »

« Je suis écœurée et outrée par la direction de la RATP. C’est inadmissible qu’on ne fasse rien pour nous alors qu’on est en contact avec la clientèle... On voit très bien que si un chauffeur de bus chope ce virus et en meurt on continuera de rouler car pour eux nous sommes remplaçables... donc moi j’ai un conseil pour les machinistes de Flandre, si on ne fait rien pour nous on se rassemble au dépôt, on fait un droit de retrait et qu’ils nous ramènent quelqu’un pour nous dépister »

Ces témoignages retranscrivent bien l’ambiance qui règne dans les centres bus aujourd’hui. Pour les collègues inaptes rien n’a été fait non plus, alors que ce sont des personnes vulnérables, avec des pathologies graves ne leur permettant plus de conduire des bus. J’avais préconisé qu’on leur donne du travail à l’intérieur des dépôts pour éviter de les exposer, comme des tâches administratives, mais ça a été un refus catégorique de la direction, qui continue à leur donner des missions à l’extérieur, comme le contrôle des bus ou des terminus, quitte à mettre leurs vies en danger. Mais ça ne m’étonne pas de leur part vu le respect qu’ils ont pour les inaptes.

Les femmes machinistes sous pression

Pour les collègues enceintes ou qui ont des enfants, la situation est tout aussi chaotique. Après les annonces du gouvernement sur la fermeture des établissements scolaires, la RATP a mis à disposition des agents une « attestation sur l’honneur d’intention d’absence pour garde d’enfant ». Sauf que derrière, la direction de Flandre s’est donné la peine d’appeler une par une les machinistes femmes qui ont fait la demande, pour voir si leurs maris ne pouvaient pas assurer la garde des enfants. Le coup de fil en lui-même c’est une pression managériale et une forme d’intimidation, surtout sur les plus jeunes. C’est honteux, ils n’ont aucun scrupule !

Là encore j’ai reçu plusieurs témoignages de femmes machinistes très en colère :

« Le président fait une annonce en disant que les écoles sont fermées, ils te font remplir un papier au boulot, et après ils t’appellent parce qu’ils se rendent compte qu’ils vont être en galère ! Ça veut dire que notre santé ils n’en ont rien à secouer ! »

« Me demander de venir travailler à la place de mon mari mais quelle considération ! Bien sûr qu’on a peur d’attraper le virus et de le ramener chez nous... mais si je le chope j’irai voir la directrice et la PDG pour le partager avec elles ».

« Je suis enceinte de quelques mois et à la RATP il n’y a rien concernant les femmes enceintes par rapport au covid-19, et quand je dis rien c’est qu’il n’y a aucune note, aucune communication pour nous rassurer face à cette pandémie, à part nous apprendre à nous laver les mains... Et de la part d’une grande entreprise comme ça c’est honteux ! Moi j’ai peur d’être contaminée et de contaminer mon bébé ».

L’épidémie n’arrête pas la répression

Le plus scandaleux dans toute cette crise c’est que la direction continue sa logique répressive. Plusieurs droits de retraits ont été refusés avec des menaces de sanctions lourdes. Au dépôt de Pleyel un machiniste s’est mis en droit de retrait le 2 mars parce qu’il n’avait pas reçu le kit d’hygiène préconisé, et la direction lui a répondu par une menace de sanction. Suite à ça il a déclaré un accident du travail pour « trouble psychologique et situation anxiogène ». Un autre collègue de Belliard avait exercé son droit de retrait parce qu’il conduisait une navette non équipée de vitre anti-agression, et là pareil, on lui a mis la pression en le menaçant de sanction s’il ne reprenait pas le travail, pour soi-disant « abus du droit de retrait ».

La répression est même assumée par la Régie sur les réseaux sociaux. On a vu tourner par exemple le tweet d’une usagère qui se plaint qu’un chauffeur de bus ait refusé de lui vendre un ticket, et le Service Client lui répond que ce n’est pas normal, en demandant exactement où ça s’est passé pour pouvoir sanctionner le machiniste. Il faut croire que la BSP [Brigade de Surveillance du Personnel] ne leur suffit pas, ils sont aussi capables de sanctionner des collègues sur la base d’un tweet, comme ils l’ont déjà fait par le passé. La répression est devenue monnaie courante, donc il ne faut pas s’étonner, dans ce climat anxiogène, que les machinistes craquent et se mettent en arrêt de travail. Ils sont au bout du rouleau et la direction en est la seule responsable. Autant dire que les conditions sont loin d’être réunies pour faire face à une crise comme celle que nous vivons aujourd’hui. Sans parler de la communication auprès des usagers, qui est tout simplement inexistante : aucune consigne n’est donnée pour limiter les risques de contamination... c’est à se demander où est passée notre mission de service public.

Face à cette situation gravissime, lors de la séance extraordinaire sur le coronavirus qui a eu lieu ce vendredi 13 mars, les élus du CSE2 (qui rassemble 6 dépôts de bus) et la CSSCT ont déposé un droit d’alerte, par une résolution votée à la quasi-unanimité, en vue de porter plainte contre la direction du CSE2 pour « manquement à l’obligation de résultat par manque de mise en place de moyens », précisant que « des moyens supplémentaires doivent être adaptés pour les personnes plus vulnérables par leur état de santé ou leur pathologie ». Face à la menace de poursuites en justice, la direction nous a immédiatement proposé une réunion pour ce lundi. Comme quoi ils ne sont pas sereins.

Nos vies valent plus que leurs profits !

Alors que le stade 3 de l’épidémie vient d’être déclaré, avec l’annonce de la fermeture de l’ensemble des commerces et lieux « non indispensables », on s’étonne qu’aucune mesure ne soit prise pour protéger les salariés des transports publics et les usagers. On nous parle de l’intérêt de la Nation, mais en réalité ce qui prime pour la RATP, ce sont avant tout les intérêts du gouvernement et des capitalistes. On voit bien que pour eux, les agents ne sont bons qu’à faire des kilomètres et que leur vie, celle de leurs familles et celle des usagers n’ont aucune valeur. Parce qu’on sait bien que si les transports s’arrêtent en Ile-de-France, ça portera un sérieux coup à l’économie et au porte-monnaie du patronat. Au nom du profit, le gouvernement et la RATP parlent d’une seule voix pour minimiser la gravité de la crise actuelle. Au lieu de remplir sa mission de service public, la RATP n’a plus que le mot « productivité » à la bouche, et cette crise le montre bien aux yeux de tous.

Révolution Permanente lance un appel à témoignages de travailleurs face à la crise du Coronavirus : racontez-nous quelles dispositions sont mises en place ou non par votre employeur, comment est gérée la crise sur votre lieu de travail, vos craintes ou vos colères... en nous écrivant à [email protected]

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