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Culture et Sport

A bas les actionnaires

Rachat des Cahiers du cinéma. La rédaction démissionne et dénonce un risque de conflit d’intérêts

Le 27 février, le comité de rédaction du magazine Les Cahiers du cinéma annonçait que l’ensemble des rédacteurs quittent le mensuel suite à son rachat par plusieurs nouveaux actionnaires, dont des producteurs et des hommes d’affaires.

mercredi 4 mars

Parmi ses nouveaux acquéreurs, se trouvent effectivement, en plus de la déléguée générale de la Société des Réalisateurs de Films (SRF) et 8 producteurs de cinéma, plusieurs personnalité de la finance telles que Xavier Niel, patron de Free et copropriétaire du Monde, Alain Weill, patron du groupe SFR et propriétaire de BFM TV, ainsi que le fondateur et ancien PDG de Meetic, Marc Simoncini.

L’ensemble de la rédaction de la revue, craignant alors de perdre son indépendance à la fois par rapport au milieu du cinéma et par rapport au gouvernement a eu recours à la clause de cession, qui leur permet de quitter le mensuel lors d’un rachat, et ont publié un communiqué affirmant que « ce serait dénaturer les Cahiers que d’en faire une vitrine clinquante ou une plateforme de promotion du cinéma français ». En effet, si rien que la présence d’hommes d’affaires et de producteurs comme nouveau propriétaire des Cahiers suffirait à laisser craindre un conflit d’intérêt vis-à-vis de la rédaction souhaitant conserver son indépendance critique, ce rachat s’accompagne en plus d’une annonce en interne disant que la revue allait « se recentrer sur le cinéma français » et devenir « conviviale » et « chic », renforçant les craintes de la rédaction.

De plus, la rédaction, revendiquant une « revue critique engagée », ne voit pas d’un bon œil la présence « d’hommes d’affaires proches du pouvoir » dans ses actionnaires, et affirme « à l’heure où toute la presse a été rachetée par les grands des télécoms, et les patrons de Meetic, de Free, de BFM jouant aux business angels, nous refusons cette concentration dans les mains des mêmes de titres jadis libres ».

Vers la fin de l’héritage historique des cahiers ?

Cette nouvelle, du rachat de la revue jusqu’au départ de la rédaction, n’est pas sans avoir une certaine importance dans le paysage cinématographique français, voire mondial. Les Cahiers du cinéma, c’est la revue de critique de film animé, à ses débuts dans les années 50, par les plus importants futurs réalisateurs de la nouvelle vague : Godard, Rohmer, Truffaut, et d’autres. Ce sont eux qui ont impulsé la ligne éditoriale particulière des Cahiers, dont un symbole reste l’article de Truffaut en 1954 « Une certaine tendance du cinéma Français », que revendique par ailleurs la rédaction sortante des Cahiers dans sa déclaration.

Dans cet article, François Truffaut attaque toute une partie du cinéma français, celle qui, bien en sécurité au sein des institutions de production traditionnelles bourgeoises de l’époque, se contentait de « montrer la vie telle qu’on la voit d’un quatrième étage de Saint-Germain-des-Prés », en déconnexion avec la réalité qu’elle prétendait dépeindre.

« Défendre un cinéma contre un autre »

Bien sûr, cette ligne éditoriale était celle à la fois d’une certaine époque, et d’une phase particulière de la vie de la revue, qui a vu plusieurs tournants, rachats, et conflits entre la rédaction et ses actionnaires dans son histoire. Pour autant, l’identité si forte qui lui a été impulsé dans ses premières années a pesée au point que Les Cahiers du cinéma auront gardé une place particulière dans la scène de critiques de films ; la place de la revue qui revendiquait encore en 2012 de « défendre un cinéma contre un autre » dans un édito, qui aura consacré des éditions aux étudiants et aux jeunes réalisateurs souvent invisibilisés par le système de diffusion, qui aura dénoncé, notamment pendant le mouvement des Gilets Jaunes les tournants sécuritaires et répressifs des dernières années, a soutenu l’occupation du cinéma La Clef à Paris, et qui aujourd’hui, dans son communiqué annonçant le départ de la rédaction, dénonce la concentration en quelques mains de l’ensemble de la presse.

« L’indépendance de l’art, pour la révolution… »

Pourtant, le fait que les Cahiers aient réussi, jusqu’à aujourd’hui, à garder une forme d’indépendance dans leur ligne éditoriale relève du miracle, étant donné que cette revue est soumise, depuis ses débuts, à la pression de l‘actionnariat. Son triste destin aura au moins eu le mérite de poser la question de l’indépendance, non seulement de la presse, mais également de la production artistique. En effet, si le constat est que la bourgeoisie, en s’appropriant les moyens de production (et d’édition, diffusion etc) culturelle, tend à nécroser l’art, alors l’art qui désire s’épanouir devrait exister contre la bourgeoisie et chercher à s’en émanciper. A ce sujet, Trotski écrivait, avec Breton : « L’indépendance de l’art, pour la révolution ; la révolution, pour la libération définitive de l’art ! »




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