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Culture et Sport

Quand reggae rime avec engagé

Racines, le nouvel album de Tiken Jah Fakoly dans les bacs

{{}} Maria Chevtsova C’est avec l’album Racines que le reggae man Tiken Jah Fakoly confirme son retour sur la scène musicale internationale, après quelques années d’absence pendant lesquelles il a souhaité se consacrer à l’agriculture en Afrique. Tiken signe ici son dixième album, qui est en réalité un hommage aux pionniers du reggae : Bob Marley, Burning Spear et bien d’autres. L’occasion pour nous de revenir sur le parcours et l’engagement du « chouchou » du reggae francophone.

jeudi 24 septembre 2015

Un reggae engagé

Tiken Jah Fakoly, influencé depuis longtemps par le reggae jamaïcain, commence sa carrière musicale en Côte d’Ivoire, son pays natal, avant de venir se produire sur les scènes françaises dès 1998. Dès le départ, son reggae est engagé et il trouve un très bon écho auprès de la jeunesse ivoirienne. Il écrit ses premiers textes politiques dans un contexte particulier : en 1993, après la mort de Houphouët-Boigny qui a gouverné le pays entre 1960 et 1993, se tiennent les premières élections qui donnent lieu à de violentes manifestations. Tiken saisit l’occasion pour dénoncer la situation politique ivoirienne, et prévenir les futurs dirigeants que le peuple ivoirien souhaite avant tout un régime qui permette à chacun de manger à sa faim, d’où le titre de son premier album : Mangercratie, qui sort en 1996.

En décembre 1999, la situation politique ivoirienne se tend suite au coup d’état du général Robert Gueï et à l’annonce de la mise en place d’un Comité national de salut public (CNSP). Un mois plus tard, la junte forme un gouvernement de transition avec, notamment, le Rassemblement des Républicains (RDR) d’Alassane Ouattara et le Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo. Le général Gueï est proclamé président de la République, président du CNSP et ministre de la Défense. Tiken n’hésite pas à dénoncer cette situation politique, devenant en quelque sorte l’emblème de la jeunesse et de la résistance.

En 2002, dans son album Françafrique, Tiken dénonce la corruption des dirigeants politiques qui font des promesses sans jamais les tenir. Dans sa chanson Le balayeur balayé, il chante

Arrivé comme un sauveur
Il est parti comme un voleur
Je l’avais pourtant prévenu
De la déception de mon peuple
Arrivé comme un héros
Il est reparti à zéro
Je l’avais pourtant prévenu
De la présence des vautours autour
Bye bye

Il en profite pour dénoncer la politique impérialiste des pays européens, qui cautionnent la dictature dans le seul but d’affamer les populations et qui pillent les richesses :

Ils ont brûlé le Congo
Enflammé l’Angola
Ils ont brûlé Kinshasa
Ils ont brûlé le Rwanda

À la suite d’un nouveau soulèvement militaire, Tiken Jah se retrouve sur une liste d’hommes à éliminer et est donc contraint à l’exil.

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2004, l’année du Coup de gueule

Mais loin de le faire taire, l’exil lui fait sortir son splendide Coup de gueule en 2004. C’est certainement l’album le plus virulent qu’ait signé Tiken, avec trois titres emblématiques : Plus rien ne m’étonne, Tonton d’America et Quitte le pouvoir. Tiken prend à partie les dirigeants politiques africains et condamne toutes leurs exactions.

Si la musique est douce et que le rythme nous porte tranquillement, les paroles sont assassines :

Tout le Peuple, Tous les gosses, tous les mecs en ont marre
Tu gouvernes mal, ton gouvernement man
Détourne mal les comptes monumentales
Oui ! Tant de mal ! Tu nous fais tant de mal
Il est donc évident quand nous pêche dans le mental
Pas d’évolution, man libère le Peuple
Fais-le vite, fais-le bien
Man libère le Peuple
Rester tout le temps, tu nous pourris le temps
Pas le moindre changement, tu nous pourris le temps
Pas de boulot, pas de job, tu nous pourris le temps
L’avenir fout le camp, tu nous pourris le temps
Une seconde de plus, c’est une seconde de trop
Une minute de plus, c’est une minute de trop
Un cadavre de plus, c’est le cadavre de trop
Le mandat de plus, c’est le mandat de trop
Voilà la porte, et sors dans le calme
Pas de balle, pas de sang, tu sors dans le calme
Voilà la porte, et sors dans le calme

Au fil de cet album véhément, Tiken dénonce tour à tour le partage du monde entre puissances impérialistes, le partage de l’Afrique pendant la période coloniale, le pillage des ressources naturelles, la mise en place au pouvoir de généraux appuyés par les pays européens et la corruption des dirigeants africains. En effet, quand on entend que :

Ils ont partagé Africa, sans nous consulter
Ils s’étonnent que nous soyons désunis
Une partie de l’empire Mandingue
Se trouva chez les Wollofs
Une partie de l’empire Mossi
Se trouva dans le Ghana
Une partie de l’empire Soussou
Se trouva dans l’empire Mandingue
Une partie de l’empire Mandingue
Se trouva chez les Mossi
Ils ont partagé Africa, sans nous consulter !
Sans nous demander !
Sans nous aviser !

On comprend pourquoi Tiken chante « Plus rien ne m’étonne ! ».

Avec ses chansons « Ouvrez les frontières » et « Non à l’excision », Tiken se pose en défenseur des libertés : liberté des peuples à circuler et liberté des femmes à disposer de leur corps :

Nous aussi on veut connaître la chance d’étudier
La chance de voir nos rêves se réaliser
Avoir un beau métier, pouvoir voyager
Connaître ce que vous appelez liberté...
Ouvrez les frontières, ouvrez les frontières
Laissez-nous passer
Ouvrez les frontières, ouvrez les frontières

L’actualité nous montre que des dizaines de milliers de migrants fuient la misère et la guerre, et qu’il est l’heure, plus que jamais, d’exiger l’ouverture des frontières.

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La révolution par l’éducation ?

En 2010, Tiken propose un style différent, à la fois musicalement, mais aussi idéologiquement. Dans l’album African Revolution, il intègre de nombreux instruments traditionnels africains comme la kora et le balafon pour donner naissance à un reggae tout à fait novateur, puisant aux sources des traditions musicales africaines. Dans ses textes, Tiken s’adresse directement au peuple et non plus aux dirigeants politiques africains comme il le faisait dans le passé. Il considère qu’il appartient en propre au peuple africain de faire bouger l’Afrique et d’impulser un réel changement.

Cependant, son discours est moins violent, moins radical que par le passé. Il parle d’une révolution par l’éducation, du besoin immédiat d’accès à l’éducation pour la jeunesse africaine :

We want a revolution
Young people revolution
Intelligent revolution
Must be African education

Tiken Jah considère que l’éducation est la base du développement d’un pays. Il prend l’exemple des pays « développés », dans lesquels l’éducation a joué un rôle considérable selon-lui.

De la même manière, « dans les pays africains, l’éducation va jouer un rôle important dans le réveil des peuples. Quand les peuples africains vont se réveiller, ils vont réclamer leurs droits. Quand les dirigeants, qui sont très critiqués aujourd’hui, verront qu’ils n’ont pas affaire à un peuple d’ignorants, ils devront changer de comportement ».

Cependant, on peut légitimement se demander si l’éducation à elle seule pourra permettre un vrai changement au niveau du continent africain, car c’est tout un système qu’il faut renverser : un système économique, politique et idéologique. D’autant plus qu’il est difficile d’envisager la mise en place d’un système d’éducation critique et accessible à tous sans un affrontement avec la domination impérialiste et le pillage du continent africain.

Le retour en Afrique

De 2010 à 2014, Tiken fait un break musical et décide de se consacrer à l’agriculture en Afrique. Alors que l’Afrique a toutes les conditions réunies pour produire sa propre alimentation, il considère comme une aberration que le continent importe 60% de sa nourriture. Il va donc lancer une campagne contre l’exode rural, et tenter, avec ses propres moyens, de redonner le goût de la terre à la jeunesse africaine, à laquelle il est très attaché.

Il souhaite que son peuple s’empare de la destinée du continent, et appelle les africains à un « retour en Afrique », concept cher aux reggae men et théorisé au début du siècle passé par Marcus Garvey. Leader noir américain du XXème siècle, Marcus Garvey prônait le « nationalisme noir », c’est à dire l’émancipation des noirs face aux blancs. Il affirme que « pendant plus de trois cents ans l’homme blanc a été notre oppresseur, et il ne nous accordera pas de bon gré la vraie liberté… Nous devrons nous libérer nous-mêmes ».

Tout en défendant la perspective stratégique de l’unification de tous les exploités et opprimés sans division par couleur de peau contre la société capitaliste, en tant que révolutionnaires nous ne pouvons que soutenir la lutte du peuple noir (ainsi que celle de chaque secteur opprimé dans cette société) pour sa propre libération.

En 2014, Tiken Jah sort un nouvel album, Dernier Appel, dans lequel il invite explicitement à un « retour en Afrique ». Il imagine un avion avec la devise

Arrêtons de tendre la main
Il faut travailler
Pour sortir ce continent du trou

et continue :

Pour cet avion pas de passeport
Aucun papier n’est demandé
Seulement votre volonté
De voir ce continent sauvé

Avec son dernier album sorti le 25 septembre 2015, Racines, Tiken souhaite à la fois rendre un hommage aux pionniers de la musique reggae jamaïcaine, mais aussi renouer avec les racines africaines et le « retour en Afrique », notamment dans la chanson « Is it Because I’m Black ? », en duo avec Ken Boothe (Mr Rocksteady), reprise du tube de Syl Johnson des années 70 revendiquant l’identité africaine.

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Il est indéniable que Tiken Jah Fakoly est un des chanteurs reggae les plus engagés de la scène actuelle, en plus d’être un show man exceptionnel. Il se revendique comme un « éveilleur des consciences », comme l’a été Bob Marley en son temps et reste très attaché à la jeunesse de son pays. Ce dont Tiken a bien conscience c’est que « personne ne viendra changer l’Afrique à la place du peuple africain ». L’Afrique doit trouver une forme d’unité en faisant tomber les barrières ethniques et les frontières établies artificiellement par les puissances impérialistes.

Au-delà des limites d’un discours autour de la « révolution par l’éducation » et du « retour à la terre » qui tend à nier les rapports de classe qui existent en Afrique, les chansons de Tiken Jah Fakoly inspirent depuis des nombreuses années des jeunes générations sur le rôle de l’impérialisme en Afrique et la nécessité de se battre pour la libération du continent. Et c’est bien par le soulèvement populaire, au sein duquel ces jeunes générations ont un rôle majeur à jouer, que l’Afrique en finira avec la corruption de ses dirigeants qui s’enrichissent sur le dos des travailleurs et des classes populaires. On peut d’ailleurs voir en ce moment même au Burkina Faso, après le coup d’état du 16 septembre, que si les militaires ne désarment pas, la rue non plus.