^

Politique

Razzia dans les budgets...

« Radio France 2022 » : opération casse de l’audiovisuel public

Le ministre des comptes publics Gérard Darmanin a annoncé en mars dernier vouloir supprimer la redevance télé. Une décision corrélée à celle de Radio France, première radio publique, qui prévoit ainsi de faire 60 millions d’économies sur 3 ans, ce qui correspond à l’annonce d’un nouveau plan social dans un contexte où le gouvernement poursuit la privatisation de tous les secteurs publics, au détriment de leur gratuité et de la vie des salariés.

mercredi 5 juin

« Pour réussir tous ensemble, il nous faudra faire des choix »

Sybile Veil, placée à la direction de Radio France depuis 2018, a présenté ce lundi le nouvel objectif du groupe baptisé « Radio France 2022 : une nouvelle ambition de service public ». Ce plan prévoit la réduction de 60 millions d’euros sur le budget d’ici 2022, et ce alors que France Inter, l’une des chaînes de Radio France, est récemment devenue le canal le plus écouté devant RTL et enregistre 650 millions de chiffre d’affaires. Alors que l’État veut supprimer la contribution à l’audiovisuel (CAP, aussi appelée redevance télé), la direction refuse d’apporter des précisions sur les restructurations et les financements à venir en évoquant un « pacte social », qui prévoit en revanche 25 millions d’euros de réduction sur les « charges sur le personnel ». Alors que 57 % du budget du groupe est attribué à la masse salariale, le Syndicat National des Journalistes (SNJ) dénonce la suppression de 285 postes, qui se traduira par la mise en concurrence entre les salariés, l’application de méthodes managériales brutales, et aussi par un contrôle renforcé sur la ligne éditoriale de la chaîne. Car aux dires de la PDG, le groupe devrait également lutter contre les « Fake News », dans la lignée de la loi annoncée par Macron en janvier dernier. Et Sybile Veil n’est pas placée là par hasard : diplômée de Sciences Po et de l’ENA, elle s’était déjà illustrée en 2010 en travaillant pour Martin Hirsch qui menait alors le programme de privatisation de 37 hôpitaux, un secteur pourtant éloigné de l’audiovisuel.

La direction de Radio France cherche à « miser sur la proximité des français » par la mise en place de matinales filmées, en se lançant dans la création d’un contenu régional et journalier pour la chaîne télévisée France 3, ce que le groupe s’apprête à financer pour 20 millions d’euros. Le dispositif, qui implique les 44 plateformes du réseau, est déjà testé à Toulouse et à Nice mais est loin de faire l’unanimité, car le rapport délivré par la direction préconise un « projet d’accord de gestion des emplois et des parcours professionnels » qui permettrait soit-disant d’accompagner « certains des collaborateurs qui pourraient souhaiter quitter volontairement l’entreprise ». Cette réorganisation, qui viserait à la « lutte contre la précarité » en réduisant notamment le recours aux contrats CDD, reste cependant floue sur sa mise en place, ce que souligne le SNJ :« la suppression de congés, ce n’est pas dit concrètement, mais on sait bien que ça va arriver. Disons qu’on nous le laisse entendre ». Ce qui veut dire que pour « lutter contre la précarité », Radio France cherche à rogner sur les temps de travail et les contrats en misant sur les « compétences individuelles » pour effectuer son tri, ce qui revient à troquer la précarité contre les licenciements et la souffrance au travail.

« Alors que notre politique était d’informer, d’éduquer et de divertir, voilà que l’on doit maintenant réfléchir à la rentabilité. »

Ce mercredi 29 juin des journalistes et des salariés de France Bleu, une autre chaîne de Radio France, sont entrés en grève pour dénoncer ces restructurations. Plus de deux journalistes sur trois étaient absents de l’antenne pour exiger le renoncement du projet, un préavis ayant été déposé par cinq syndicats (SNF, CFDT, CGT, Sud et l’Unsa), face à la direction qui maintient que la « transformation s’accélère et qu’elle emmène tous les secteurs de la maison ». Mais de quelle transformation s’agit-il ? Aujourd’hui, les supports traditionnels de la radio se font concurrencer par les tablettes et les smartphones, ce qui implique une transition vers les plateformes numériques, elles-mêmes déjà prises d’assaut par les marchés privés.

L’enregistrement de musiques, de films ou de livres audio relayés sur des plateformes indépendantes et de plus en plus nombreuses y seront en libre-service, ce qui signifie que le contenu, payant, sera déterminé au gré des tarifs des propriétaires. Alors que 20 millions d’euros ont ainsi prévus d’être générés par la publicité, qui a déjà engrangé 46 millions d’euros de recettes sur les radios publiques en 2017, le délégué Sud de Radio France dénonce ainsi « une forme de privatisation de la production de nos contenus […] alors que notre politique était d’informer, d’éduquer et de divertir, voilà que l’on doit maintenant réfléchir à la rentabilité. » et soulève « l’incompréhension totale des salariés » au vu des résultats du groupe.

Et la direction semble également nier les aspects pratiques les plus élémentaires, car pour faire de la radio 7j/7, 24h/24, il n’y a déjà que sept journalistes ; or si deux sont nécessaires pour filmer, il ne reste que 5 personnes pour effectuer le reste du travail. De même le droit à l’image, qui devrait être un choix, rendrait le processus impossible s’il était refusé par les journalistes. Or la direction n’en a que faire, puisqu’à Guéret et Lille, les prochaines villes à expérimenter ces matinales, l’avis des journalistes n’a pas été sollicité. En pleine privatisation, Radio France, qui dominait jusqu’à présent sur le formats des podcast, veut ainsi s’assurer par la force du contrôle de la diffusion, et ce alors que les gouvernements successifs détruisent toutes les protections des travailleurs depuis les années 70, à la faveur de la libre concurrence et de la course au monopole.

Et c’est dans ce contexte que Gérard Darmanin a proposé ce 29 mars de supprimer la contribution à l’audiovisuel, qui rapporte pourtant 3,2 milliards à l’État, sans toutefois préciser par quels biais ces montants seraient remplacés. Ce désistement de l’État du financement de l’audiovisuel public est également porté avec verve par la ministre de la culture, Françoise Nyssen, qui préconisait même que cette redevance devrait être « déconnectée de la détention d’un téléviseur » aux côtés de la députée LREM Aurore Bergé, qui invectivait cette politique devant le parlement en octobre 2018. Cette redevance, à hauteur de 139 euros par foyer en France (83 en outre-mer), contribue actuellement à la gratuité de ces services publics, et représente 88 % des revenus de France Télévisions et 100 % de celles de Radio France. Cela va avoir des impacts évidents sur la politique interne en vue de la concurrence : la restructuration des services, l’ouverture aux contenus publicitaires comme sources de revenus sotn autant de logiques du privé intégré dans les services publics. D’autres secteurs publics en ont fait les frais, avec les vagues de suicides qui commencent à être dénoncées à ma SNCF et qu’a déjà connu France Télécom à l’époque de la marche forcée vers Orange, entreprise privée. C’est au tour du cœur du service public, l’audiovisuel, l’éducation, la santé hospitalière d’être liquidé par un gouvernement qui souhaite ouvrir un peu plus les vannes aux acteurs privés.




Mots-clés

Culture   /    France Telecom   /    france télévisions   /    Austérité   /    médias   /    Politique