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Jeunesse

Interview

Rafael, CGT Chronodrive : "Il faut un outil pour nous organiser en tant que jeunes précaires"

Interview de Rafael Cherfy, responsable de la section CGT Chronodrive qui revient sur la création de la section syndicale CGT Chronodrive. Alors que Rozenn est licenciée par Chronodrive pour avoir lutté contre le harcèlement sexuel dans l'entreprise, c'est toute la section qui est attaquée par la direction. Ils veulent empêcher l'organisation des jeunes précaires !

lundi 5 avril

Révolution Permanente : La section CGT Chronodrive est la seule section syndicale combative et indépendante de la direction qui existe dans l’entreprise à niveau national. Quand est-ce que vous l’avez lancée et pour quelles raisons ?

Rafael : La section syndicale CGT Chronodrive a été lancée suite au premier confinement avec notamment une première colère qui s’est exprimée par rapport à la prime Covid19. La prime n’a pas été versée pour tous et toutes au même montant de mille euros comme l’avait promis la direction, elle a été donnée au rabais et quelques mois plus tard. Cette prime au rabais a été calculée par rapport au temps de présence sur l’entreprise, ce qui impliquait beaucoup d’injustices : certains salariés avaient été en arrêt maladie parfois pour cause du Covid, de même dès que tu faisais moins de modulation (heures supplémentaires) ta prime pouvait être ajustée. Les temps partiels se sont aussi retrouvés avec beaucoup de primes au rabais de 300 ou 400 euros alors qu’on avait beaucoup travaillé notamment au tout début du confinement et qu’on avait été également exposé au virus. Donc sur la base de cette colère on s’est organisé, non sans difficultés, et on a fait une pétition pour avoir tous et toutes l’intégralité de la prime, une pétition qui a obtenu quand même 14 000 signatures. Comme beaucoup d’autres travailleurs de la deuxième ligne pendant la pandémie on a vu le décalage qui existe entre l’importance de notre travail et nos bas salaires, entre le rôle essentiel qu’on joue au sein de la société et le mépris de la direction et du gouvernement.

La colère autour de la prime a été un premier pas pour une discussion entre collègues sur nos conditions de travail et le manque de reconnaissance de notre métier. Mais dans cette mobilisation il y a eu beaucoup de limites liées à notre manque d’expérience et d’organisation et c’est sur le bilan de ces limites que la section est née. CGT Chronodrive Notre objectif était de se donner un outil pour s’organiser en tant que jeunes précaires qui ont toutes les difficultés, avec les temps partiel et les horaires éclatés, de pouvoir se croiser sur le lieu de travail et de ne pas pouvoir dialoguer avec les autres magasins. On ne voulait pas se résigner à ces conditions de travail, baisser les bras et normaliser ça. Malgré toutes les difficultés liées à la précarité on avait la volonté de ne pas être la génération sacrifiée pour les profits des Mulliez ou n’importe quel autre grand patron qui utilise les jeunes comme variable d’ajustement de son activité.

RP : Comment tu expliques l’absence de section syndicale combative auparavant ?

Rafael :Dans un premier temps parce que le secteur est très difficile en termes syndicaux avec un très fort turn-over et le fait que la conscience des collègues soit celle d’un premier travail dans lequel on ne porte pas trop d’attention aux conditions. Puis on a aussi une direction assez écrasante, qui essaye de faire peur et qui laisse entendre que c’est dur de lutter contre elle. Mais aussi et surtout parce qu’il y a un certain défaitisme des syndicats vis-à-vis de la possibilité d’organiser dans ce genre de secteurs. Les syndicats investissent peu ces secteurs du monde du travail alors que c’est là que se trouvent des milliers de travailleurs parmi lesquels beaucoup sont précaires. Mais aussi l’extrême gauche en général a une tendance à aller davantage vers des secteurs ayant déjà une tradition militante plutôt que de se poser le défi de créer une tradition là où il y en n’a pas du tout. Cette combinaison des difficultés liées au secteur avec la stratégie des syndicats et des organisations politiques faisaient du secteur un désert syndical et politique où la direction pouvait s’imposer sans difficultés. Aussi un facteur qui joue c’est que les élus du personnels qui sont censés nous représenter au CSE sont tous des élus CFTC, un syndicat qui se contente d’accompagner la politique de la direction sans jamais la remettre en cause. Pour exemple, la CFTC nous a laissé sans aucune info, ni contact pendant que la colère sur la prime se faisait ressentir. C’est aussi une explication de l’absence de section syndicale combative car la CFTC joue un rôle de contention de la colère en se faisant le relais de la direction.

RP : Une des caractéristiques de votre syndicat est que vous ne vous êtes pas limités à lutter contre le précarité, vous avez fait une campagne pour lutter contre les violences sexistes au sein de l’entreprise. Tu peux nous en dire plus ?

Rafael : On ne s’est pas limité à lutter contre la précarité parce que ce n’était pas le seul problème que les travailleurs et les travailleuses vivaient dans l’entreprise. Chez Chronodrive 70% des effectifs sont des étudiants donc par exemple la question de la sélection à l’université était aussi un problème à traiter. Autour de la question du sexisme il y a eu aussi une lutte historique au sein de l’entreprise notamment menée par Rozenn. Syndiquée elle aussi à la CGT aujourd’hui elle en paie les frais en étant licenciée. Le prétexte de son licenciement est un tweet dénonçant le gaspillage de Chronodrive mais la vraie raison c’est surtout le rôle qu’elle a joué dans la lutte contre le sexisme au sein de l’entreprise. Cette lutte a été très importante parce qu’en tant que syndicalistes on n’a pas juste parlé des questions économiques (la prime ou le salaire) même si on défend tout un programme sur ça à l’image de la revendication du paiement des temps de pause par exemple. Nous on a des salariés qui sont venus nous voir concrètement pour des cas d’harcèlement sexuel et moral dans l’entreprise. On les a pris en charge sur le plan juridique mais aussi sur le plan politique. C’est-à-dire, on a accompagné bien sûr les victimes dans les entretiens avec la direction, mais on a aussi fait un appel à témoignages qui nous a permis de faire pression sur la direction et faire en sorte que les choses bougent sur ces questions-là. L’appel à témoignages a permis de libérer la parole dans l’entreprise et que les collègues, femmes et hommes conscientisent l’existence de ces conditions de sexisme ambiant, ce qui a pu le faire reculer partiellement.

On a eu à cœur de ne pas se préoccuper que des questions économiques d’autant plus qu’on s’adressait à une jeunesse qui comme toute travailleuse et travailleurs ne subit pas que l’exploitation économique mais aussi la question des oppressions comme le racisme et le patriarcat. En plus des franges importantes de la jeunesse ont récemment participé à des mouvements antiracistes, féministes et écologistes. En tant que syndicat on doit aussi proposer des perspectives politiques autour de ces sujets-là, sinon ça serait tourner le dos aux voies de politisation de la jeunesse et ça installerait une division artificielle entre le lieu de travail et les problématiques politiques et sociales qu’on vit aussi au quotidien dans l’entreprise.

RP : A la naissance de la CGT Chronodrive et avec ses premiers combats, la direction a répondu par la répression. Actuellement Rozenn a été licenciée pour faute lourde.

Rafael : Depuis notre création la direction a eu un comportement méfiant et répressif vis-à-vis de notre initiative parce que de fait notre section a été créée avec l’objectif d’être un outil indépendant de la direction. Cet aspect d’indépendance n’existe pas avec la CFTC qui, avec des élus au CSE, font directement de la collaboration de classe et accompagnent les politiques de la direction. Nous on est nés en opposition à ce syndicalisme d’accompagnement avec une identité de syndicalisme combatif qui défend, avant tout et sans compromis, les intérêts des travailleurs. Donc forcément la première réaction de la direction a été de nous mettre des coups de pression. Moi en tant que responsable j’ai eu affaire à un entretien de la part du directeur régional, il a voulu me faire signer des documents qui m’auraient fait avouer des fautes syndicales qui étaient fausses. En suivant il y a eu tout un processus contre moi parce que j’avais fait respecter le droit du travail notamment sur l’affichage des performances des salariés où la direction mettait le classement des gens pour les mettre en concurrence.

Ça m’avait valu après qu’on me mette des petites sanctions comme des retards injustifiés encore qu’on me mette à pied pour récupérer des tracts qui m’avaient été confisqués. Toutes ces petites choses montrent que la répression était déjà là avant et que le cas de Rozenn n’est que la continuation de ces attaques. La direction veut se débarrasser du syndicat, démoraliser et casser les forces vives qui l’animent et qui le font exister au quotidien. Elle veut revenir un an en arrière pour pouvoir avoir à nouveau les mains libres et faire ce qu’elle veut avec les salariés. Donc aujourd’hui on se bat pour que Rozenn ne soit pas licenciée mais aussi pour que l’ensemble des salariés puissent conserver un outil d’organisation, indépendant de la direction avec lequel on puisse combattre pour améliorer nos conditions de travail et de vie.

RP : La solidarité extérieure et la grève inédite du samedi 27 mars ont démontré que les salariés sont prêts à se battre pour la réintégration de Rozenn ainsi que contre la précarité et le sexisme. Comment avez-vous construit la mobilisation, quel est le bilan que tu tires de cette première journée ?

Rafael : On a eu énormément de soutien de l’extérieur, ce qui à mon avis a beaucoup aidé dans la mobilisation à l’intérieur de l’entreprise. On a vu très positivement qu’on pouvait se mettre en grève à plus d’une vingtaine et sur plusieurs magasins. Pour la première fois de l’histoire de l’entreprise, on a organisé une grève de jeunes précaires parmi lesquels des étudiants en temps partiel. La pétition contre le licenciement de Rozenn qui a eu plus de 22 000 signatures et la caisse de solidarité ont beaucoup rassuré les salariés, notamment les 35h qui craignaient les pertes d’argent. Au-delà de ces facteurs, pour construire la mobilisation on s’est donné une boussole de lutte qui met au centre la question de la grève. On ne s’est pas adapté au défaitisme ambiant selon lequel il serait impossible de se mobiliser dans ce genre de secteurs et notamment sur le terrain de la grève dans l’entreprise. Contre ce défaitisme et pour préparer une mobilisation qui ne soit pas minoritaire avec 5 ou 6 collègues, on a établi un plan scientifique pour discuter avec les centaines de salariés qui sont sur les magasins toulousains pour essayer de les mobiliser sur la base de leurs convictions politiques, de la solidarité avec Rozenn et contre le sexisme. Avec cette boussole, en mettant au centre la nécessité de se battre par la grève et la solidarité, on a réussi à construire une journée de mobilisation exceptionnelle. Pour nous c’est un premier pas pour acquérir de la confiance dans nos propres forces et pour continuer cette mobilisation qui ne va pas s’arrêter à cette journée. Nous on pense que cette grève est une démonstration qui va rester dans l’entreprise pour la conscience des collègues, même des non-grévistes qui maintenant voient qu’il est possible de ne pas accepter les conditions imposées par la direction. Mais au-delà de Chronodrive, on pense aussi que cette grève est une démonstration de la jeunesse précaire qui s’organise et que cela peut être un exemple à reproduire dans plein d’autres lieux de travail et d’entreprises où les conditions pour les jeunes sont dégueulasses. D’autant plus aujourd’hui où nous payons les frais de la gestion pro-patronale de la crise sanitaire et économique.

RP : Quelles perspectives cela ouvre pour la CGT Chronodrive et plus largement pour la jeunesse dans la situation actuelle ?

Rafael : Les perspectives du syndicat dans l’entreprise sont énormes. A partir de la campagne contre le licenciement de Rozenn et de la grève, il y a beaucoup de gens qui nous ont contacté d’autres villes. Ces salariés partagent nos analyses au-delà du licenciement de Rozenn : le mépris de la direction, la nécessité de s’organiser d’une manière indépendante ou encore la méthode par laquelle on lutte avec la grève et l’organisation démocratique des salariés. Plus largement, au niveau de la jeunesse, on pense qu’aujourd’hui on a fait une petite démonstration qui peut être suivie dans d’autres secteurs du travail notamment ceux où il y a une grande proportion de jeunes qui sont obligés de se salarier dans des tafs merdiques pour se payer leurs études. Avec cet exemple pour nous c’est aussi important de transmettre que les syndicats ne doivent pas être les relais de la politique de la direction mais un outil au service des luttes, qui impulsent l’organisation démocratique des salariés afin que ceux-ci se saisissent de leur combat. Mais aussi, comme on disait plus haut, le syndicat ne doit pas s’arrêter aux questions économiques mais s’emparer de toutes les questions qui émergent, portées par les mouvements sociaux, et de manière très dommageable très souvent en dehors du mouvement ouvrier : la question du féminisme, pour prendre le cas de Rozenn, mais aussi la question du racisme et de l’écologie. Sur le féminisme, en tout cas sur les violences sexistes dans l’entreprise, il y avait un enjeu énormément important de s’emparer de ces questions avec le syndicat. Car la direction n’est pas notre alliée pour résoudre les problèmes de sexisme et de harcèlement et ne peut être la solution à tous ces problèmes. « Tu sais Rozenn, on ne peut pas faire quelque chose pour chaque main au cul », ça c’est la réponse qu’avait donné le directeur général du magasin à Rozenn quand elle lui a rapporté les témoignages de ses collègues. Cette réponse montre bien pourquoi c’est seulement les travailleurs et particulièrement les travailleuses qui peuvent prendre à bras le corps ces problème et les régler jusqu’au bout. Pour nous l’objectif avec ce type d’exemples c’est de montrer qui peut gérer ce type de problèmes et qui peut le prendre en charge. Ce ne pas à la direction à qui il faudrait rapporter les problèmes pour qu’ils les gèrent tranquillement derrière, mais au contraire aux salariés et aux personnes concernées de s’organiser pour prendre ces problèmes en charge. Plus largement, cette idée que c’est aux salariés de prendre les choses en main et de dire, eux qui font tourner les boîtes au quotidien, comment les choses devraient être organisées ça rejoint même la question de l’écologie et du gaspillage alimentaire.

On sait bien qu’une direction qui ne poursuit que la recherche de profit comme but ne peut pas empêcher le gaspillage alimentaire parce qu’elle raisonnera toujours en termes de coûts/bénéfices. Aujourd’hui par exemple dans le système dans laquelle on vit c’est toujours plus bénéfique de commander en gros, de faire des achats d’opportunité avec des prix en baisse, quitte après à en jeter une partie. Si nous les salariés on était à la gestion de cette question-là on aurait une rationalité différente qui serait celle de ne pas jeter n’importe comment mais de donner gratuitement aux associations qui font la distribution alimentaire surtout dans ce moment de détresse qui touche particulièrement la jeunesse. Donc un autre exemple qu’on voudrait renvoyer au niveau de la jeunesse c’est qu’on ne doit pas rester passif sur toutes ces questions. Qu’elles soient économiques ou de l’ordre des mouvements sociaux on doit prendre ces problématiques en charge et vraiment ne pas laisser nos directions se les accaparer en faisant du green ou du pinkwashing. C’est à nous, la jeunesse notamment, de prendre en charge ces questions et de lutter pour l’émancipation réelle d’un système nous exploite et nous opprime toujours plus et qui actuellement cherche à nous faire payer ses crises.




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