Chanter la révolution Place Tahrir

Ramy Essam, la bande originale du printemps égyptien

Jane Mitchell

Ramy Essam, la bande originale du printemps égyptien

Jane Mitchell

« Si je ne peux danser pendant la révolution, et bien je ne ferai pas partie de votre révolution » aurait un jour dit l’anarchiste Emma Goldman. La formule, depuis, a fait le tour du monde, et elle est devenue célébrissime. D’ailleurs, Goldman aurait pu ajouter « pas plus, si on ne peut pas chanter ». Ramy Essam, lui, a chanté pour et pendant la révolution.

Il y a tout juste dix ans, le 11 février 2011, Hosni Moubarak, dictateur-en-chef de l’Egypte et grand ami des démocraties occidentales tombait sous les coups de boutoir d’un vaste soulèvement populaire. Les accords de guitare du chanteur Ramy Essam, alors parfait inconnu, ont contribué à son renversement. En plein centre du Caire, c’est la Place Tahrir, lieu de rendez-vous et de départ de manifestations de centaines de milliers de personnes, qui l’a propulsé sur la scène de la révolution. Depuis, malgré les arrestations, les tortures et les emprisonnements, il n’a cessé de la chanter. Il continue, aujourd’hui, à jouer et à protester depuis son exil, en Suède, où il a été contraint de se réfugier en raison de son opposition au maréchal Al-Sissi, le nouveau dictateur en charge des affaires égyptiennes et grand ami, lui aussi, des démocrates occidentaux, Macron en tête. Dans cet article, publié, à l’origine, en janvier 2012, un an après la chute du « Raïs », sur le site ccr4.org, qui préexistait à RévolutionPermanente.fr, c’est la trajectoire de Ramy Essam et son rôle dans le processus révolutionnaire égyptien, point d’orgue des printemps arabes, qui est mis en lumière. Suivent quelques mots qui parlent d’eux-mêmes et qui sont tirés d’une récente interview du chanteur, donnée en janvier 2021.

***

Lorsqu’il arrive sur une Place Tahrir pleine de manifestants, le 31 janvier 2011, Ramy Essam n’est qu’un simple étudiant de 23 ans inscrit en architecture. A Mansoura, où il suit ses cours à la fac et où il habite avec sa famille, il a déjà participé avec son frère, Shady, aux premières manifestations contre le régime de Moubarak. C’est alors qu’il décide de laisser derrière lui la région du delta du Nil, à quelques encablures du bastion ouvrier de Mahalla, pour faire le voyage de la capitale, en emmenant avec lui sa guitare, et rien d’autre. Par la suite, les dix-huit jours qui secouent l’Egypte transforment également sa vie, comme celle de centaines de milliers d’autres manifestants. En l’espace de quelques jours les chansons de Ramy Essam deviennent celles des manifestants, à Tahrir. Ramy compose, pendant le processus même, la « bande originale » du début de la révolution égyptienne...

Des slogans et une guitare

Enthousiasmé par les slogans lancés en permanence par les manifestants, il commence à les mettre en musique. C’est ainsi que « Irhal » (« Dégage ! ») voit le jour en l’espace de quelques heures. Après le fameux message télévisé du « Raïs » au cours duquel Moubarak affirme sa volonté de rester au pouvoir jusqu’aux élections prévues, alors, en septembre 2011, Ramy monte sur l’un des podiums dressés à la hâte, Place Tahrir. Il improvise, devant la foule, une chanson qui devient, par la suite, un standard de la révolution : « Yasqot yasqot Hosni Moubarak ! – Irhal ! Irhal ! » (« A bas, à bas Hosni Moubarak ! – Dégage ! Dégage ! »).

Après cette soirée mémorable, Ramy prend l’habitude de chanter tous les jours sur le campement de la Place Tahrir. Les mots d’ordre des manifestants sont la toile de fond de ses chansons et les accords de sa guitare donnent du courage aux révolutionnaires.

Il continue à chanter, même lorsque la situation commence à devenir vraiment sérieuse. Le 2 février, les sbires du régime attaquent Pace Tahrir. C’était le jour de la « Bataille des chameaux », dont les images font le tour des télévisions du monde entier. Pris à parti et roué de coups par les « baltagiyya », les hommes de main du régime, Ramy est blessé. Il n’en continue pas moins à chanter, le visage tuméfié. « C’était drôle, déclare-t-il par la suite. J’avais la tête recouverte de pansements, et ceux qui m’écoutaient étaient eux aussi méconnaissables, recouverts de bandages et de compresses ».

Riez ! C’est la révolution…

C’est que Ramy ne manque pas de sens de l’humour. Et au cours de ces dix-huit jours d’occupation et de lutte, Place Tahrir, il fallait aussi être en capacité de rire, pour mieux combattre. La révolution n’est jamais un dîner de gala. Mais ce n’est pas non plus une cérémonie funèbre. « Ed7ako ya Sawra » veut dire « Riez bien, c’est la révolution ! ». Dans cette chanson, accompagné par sa guitare de toujours qui reprend des accords qui ne sont pas sans rappeler une ritournelle rock’n roll des années 1960, Ramy tourne en dérision la propagande contre-révolutionnaire de Moubarak. Dans les médias officiels, le régime accuse en effet les manifestants d’être au service de l’étranger, d’être responsables de la banqueroute économique du pays et d’être payés à coups de hamburgers et de sandwichs. « On vous dit que nous mangeons des menus KFC ? Riez ! C’est la révolution ! », répond, ironiquement, la chanson. Et alors, le public reprend en chœur, entre deux charges de la police.

« Pain, liberté et justice sociale ! »

Le 11 février, lorsque la télévision annonce la démission de Moubarak et que l’information se répand comme une traînée de poudre, partout en Egypte, Ramy reprend « Irhal ! » (« Dégage ! »), Place Tahrir, une chanson qui est devenue, entre-temps, l’hymne de la révolution. La revue Time Out l’a d’ailleurs classée parmi les 100 chansons qui ont changé le monde. Un an après le début du processus, une année émaillée de nouvelles mobilisations ouvrières et de la jeunesse, mais aussi d’une répression brutale de la part des Forces Armées égyptiennes, Ramy n’a pas cessé de chanter la révolution.

En septembre 2011, il sort une nouvelle chanson, intitulée « Pain, liberté et justice sociale ! ». Le titre reprend l’un des slogans scandés par les manifestants en janvier et février et qui continue à animer, aujourd’hui, les protestations, occupations et grèves. En effet, à part la chute du dictateur, rien de ce qui était revendiqué l’année passée n’a été obtenu.

« A bas le régime militaire ! »

Aujourd’hui Ramy comme beaucoup de jeunes Egyptiens révoltés n’a aucune confiance dans le régime militaire qui gouverne le pays. C’est d’ailleurs ces mêmes militaires qui l’arrêtent, le 9 mars 2011, et qui le torturent à l’électricité, au sein même du Musée National du Caire, avec plusieurs dizaines d’autres militants pendant plus de quatre heures. Cette terrible épreuve finit par le convaincre, si cela était encore nécessaire, des desseins réels des Forces Armées.

En novembre-décembre 2011, il appelle au boycott du cirque électoral organisé par le Conseil Suprême des Forces Armées (SCAF) après les bains de sang qui ont émaillé les manifestations de cet automne. Il est parfaitement conscient du fait que les militants doivent être plus vigilants que jamais. « La contre-révolution, dit-il, ne chôme pas, et essaie de regagner du terrain… et nous ne sommes plus aussi unis qu’auparavant. Il ne faut pas que nous perdions ce que nous avons commencé à gagner ».

Ses chansons continuent à rythmer les manifestations. Après l’été 2011, ce n’est plus Moubarak qui est visé par le fameux « Irhal ! » (« Dégage ! »). Ramy change les paroles : « Yasqot, yasqot hokem el a’skar ! – Madineya ! » (« A bas, à bas le SCAF ! – Etat civil ! [par opposition au régime militaire actuel]). C’est la chanson qui est entonnée dans les manifestations. L’espoir, alors, est que le nouveau refrain contribue à accompagner le processus de luttes et qu’il débouche effectivement sur le fameux « Swara hattâ el-nasr ! » (« La révolution jusqu’à la victoire ! ») que scandent les manifestants et Ramy, en chœur.

En guise d’enseignement (2021) : Ramy Essam et Vladimir Lénine

Menacé par le SCAF, ses proches emprisonnés et torturés, Essam a fini par partir. L’espoir et la lucidité sont toujours-là, néanmoins. C’est ce que le chanteur résume, dans une perspective très léniniste, en se remémorant la période au micro d’Aurélie Kieffer et de Claude Ghibal, dans un reportage diffusé, il y a peu, sur France Culture, à l’occasion du dixième anniversaire du début du soulèvement égyptien.

« Quand Moubarak est tombé, le 11 février, souligne Essam, je faisais partie des gens qui étaient tellement heureux. Cela semblait tellement impossible, avant même de chanter, que l’on veuille son départ. Alors, quand ça s’est produit pour de bon, les gens étaient tellement contents. Mais en même temps, on a fait notre plus grande erreur. On a quitté la rue immédiatement après son départ, et on a perdu le pouvoir, à ce moment-là. Car tout le pouvoir était dans les mains du peuple. Si on était restés plus longtemps, si on avait poussé, à ce moment-là, pour des changements majeurs dans le système, on n’en serait pas là, aujourd’hui. Mais on ne l’a pas fait. Lorsque le gouvernement et les médias ont réalisé, juste avant que Moubarak ne tombe, que la rue était en train de gagner, ils ont fait en sorte que le sens de la lutte change : que ça devienne la rue contre Moubarak en tant que personne, et non la rue contre l’ensemble du système. Mais comme on n’avait aucune expérience, la plupart d’entre nous n’étaient pas des militants, avant cette révolution. On était naïfs. (…)

Le système militaire était très préparé, et ils ont tout fait pour nous diviser. La première chose, ce sont les Frères Musulmans qui ont passé des accords avec le SCAF pour entrer au Parlement. Ensuite, les salafistes ont passés des accords, aussi. (…) Tout est parti de travers, dans la rue. C’est devenu un jeu politique dégueulasse entre les militaires et les Frères Musulmans, que les militaires ont fini par gagner [à travers le coup d’Etat contre le président démocratiquement élu, Mohamed Morsi, en juillet 2013]. Et nous autres, les indépendants, qui étions dans la rue, nous ne voulions pas des militaires. Mais on ne voulait pas non plus des Frères Musulmans. Malheureusement, nous étions les seuls, dans cette lutte, à ne pas être en capacité d’apporter une solution alternative, pour le peuple, au moment où l’on se battait. (…)

Si je devais revenir en arrière, je referais la même chose. La révolution égyptienne est la seule vraie chose qui nous soit arrivée. La seule chose qui nous ait donné raison de vivre. Quelque chose qui vaille le coup de se battre. (…) Ce que l’on a commencé en 2011, ce printemps n’est pas fini. (…) Si je pouvais revenir en arrière, j’essaierais de faire mieux, pour que ça se termine mieux. Si je pouvais revenir en arrière, j’essaierais d’apprendre des autres révolutions, pour ne pas faire les mêmes erreurs. Si je revenais en arrière, ce serait pour être mieux préparé, avec un plan alternatif. Ce qu’on a raté, surtout, c’est que l’on n’a pas été en mesure de fournir aux gens, notre solution, ce pour quoi on se battait. On était très doués pour se battre dans la rue, pour être ensemble, pour tout sacrifier, pour mettre en l’air le système. Mais en même temps, on n’a pas fourni d’alternative. La prochaine fois - on ne sait pas quand ça sera, dans un an, dans cinq ans, dans dix ans -, il faudra qu’on soit prêts ».

VOIR TOUS LES ARTICLES DE CETTE ÉDITION
MOTS-CLÉS

[Révolution(s)]   /   [Printemps arabe]   /   [Lénine]   /   [Impérialisme]   /   [Emmanuel Macron]   /   [Proche et Moyen-Orient]   /   [Egypte]   /   [Culture et Sport]

COMMENTAIRES