Lectures en temps de confinement

Récit. John Reed : « Le Pays de la mort »

Philippe Alcoy

Récit. John Reed : « Le Pays de la mort »

Philippe Alcoy

A propos de l’épidémie ravageuse de typhus en Serbie pendant la Première Guerre mondiale.

On estime que juin 1915 marque la fin de l’épidémie meurtrière de typhus qui avait ravagé la Serbie pendant plusieurs années. Au moins 150 000 morts pour un pays de 4,5 millions d’habitants à l’époque. Un taux de mortalité qui a atteint entre 60 et 70 pour cent au moment de son pic. Les conditions hygiéniques dégradées, la pauvre alimentation de la population, les infrastructures détruites par la guerre et une très grande partie de médecins réquisitionnés pour les besoins de l’armée, n’ont fait que préparer le terrain propice pour que la maladie se répande comme une traînée de poudre.

La Serbie se trouvait dans une situation de guerre pratiquement permanente depuis 1912 lors de la première guerre balkanique. Une guerre réactionnaire qui préfigurait les rivalités des puissances impérialistes qui entreraient en guerre quelques années plus tard. De plus, en 1914 le puissant Empire Austro-hongrois lui avait déclaré la guerre suite à l’assassinat du prince héritier à Sarajevo (Bosnie-Herzégovine). Mais face au désastre sanitaire, l’armée austro-hongroise avait été dissuadée d’envahir le pays de peur de voir son armée contaminée et que celle-ci ramène l’épidémie dans son propre territoire.

C’est ce pays dévasté que le célèbre journaliste nord-américain et militant communiste, John Reed, décrit si brillamment dans l’extrait que nous publions ci-dessous. En effet J. Reed avait été envoyé par le journal Metropolitan pour couvrir la guerre sur le front est. Dans ce cadre, il a séjourné en Grèce, en Serbie, en Bulgarie, Roumanie et finalement en Russie où il est arrivé quelques semaines avant la révolution d’Octobre en 1917. Les observations versées sur son journal de bord ont donné lieu à son livre La guerre dans les Balkans paru en 1916 d’où nous sortons notre extrait. Plus précisément du chapitre « Le pays de la mort ».

La situation est décrite avec une très grande habileté et avec des détails très parlants. Un récit qui préfigurait son excellent et plus connu livre, Les dix jours qui ébranlèrent le monde, sur la prise du pouvoir par les Bolcheviks en Russie. Ironie de la vie, John Reed lui-même allait être emporté par le typhus en 1920 après sa participation très importante au congrès de peuples d’Orient à Bakou la même année. Un journaliste-écrivain, perspicace et exquis, parti trop tôt sans aucun doute. En ces temps de confinement et de pandémie, ses écrits deviennent une source de réflexion face à la situation que nous traversons.

Le pays de la mort

« Enduits d’huile camphrée des pieds à la tête, les cheveux oints de kérosène, nos poches et nos bagages bourrées de boules de naphtaline, nous sommes montés dans un train tellement saturé de formol que nous avions l’impression d’avoir les yeux et les poumons attaqués par de la chaux vive. Les Américains de la Standard Oil de Salonique étaient venus nous faire leurs adieux.

— Quel dommage, a dit Wiley. Et si jeunes ! Quelles sont vos dernières volontés ? Voulez-vous qu’on rapatrie vos corps ou souhaitez-vous être enterrés sur place ?

C’étaient les précautions habituelles de tout voyage en Serbie, le pays du typhus - du typhus intestinal, de la fièvre récurrente mystérieuse et brutale, fièvre accompagnée de taches qui tuent cinquante pour cent de ses victimes et dont le bacille n’a pas encore été découvert. Les médecins pensent que celui-ci est véhiculé par les poux qui se nichent dans les vêtements, mais le lieutenant du service de sante de sa Gracieuse Majesté britannique qui voyageait avec nous était sceptique.

— J’ai passé trois mois là-bas, et ça fait longtemps que je ne prends plus de précautions particulières, à l’exception d’un bain quotidien. Les poux, on prend l’habitude de passer des soirées paisibles à se les enlever manuellement.

La naphtaline l’a fait renifler :

— En fait, vous savez, ils adorent ça. La vérité, c’est que le typhus, personne ne sait rien sur lui, sauf qu’un sixième de la nation serbe en est mort…

Avec l’arrivée de la chaleur et la fin des pluies de printemps, l’épidémie avait faibli et le virus faisait moins de ravages. Il n’y avait plus désormais que quelque cent mille malades dans toute la Serbie et seulement mille morts par jour - auxquels il fallait ajouter les cas de la redoutable gangrène post-typhique. Février avait dû être effroyable : des centaines d’agonisants déliraient dans la boue des rues, faute de place dans les hôpitaux.

Les missions médicales étrangères n’avaient pas été épargnées. Cinquante prêtres avaient succombé après avoir donné l’absolution aux mourants. Des quatre cents médecins environ que comptait l’armée serbe au début de la guerre, il en restait moins de deux cents. Et le typhus n’était pas le seul. Variole, rougeole, scarlatine, diphtérie se propageaient le long des routes jusqu’aux plus lointains hameaux, et il y avait maintenant des cas de choléra, qui ne pouvaient que se multiplier avec l’arrivée de l’été dans ce pays ravagé ; les champs de bataille, les villages et les routes étaient empuantis par les morts mal enterrés, et les cours d’eau étaient pollués par les cadavres des hommes et des chevaux.

Notre lieutenant appartenait à la mission médicale de l’armée anglaise envoyée combattre le choléra. Il était sanglé dans un uniforme impeccable et trimballait une énorme épée qui lui pendait entre les jambes et le gênait affreusement. Il l’a jetée dans un coin en hurlant :

— Je ne sais pas quoi fait avec ce foutu machin. Il y a belle lurette qu’on ne porte plus l’épée dans l’armée. Mais rien à faire : si on n’a pas d’épée, les Serbes refusent de croire qu’on est un officier…

Tandis que le train grimpait lentement entre les hauteurs dénudées en suivant les eaux jaunes du Vardar, il nous a raconté comment les Anglais avaient persuadé le gouvernement serbe d’arrêter tout trafic ferroviaire pendant un mois, afin de prévenir l’extension du fléau ; après quoi ils avaient fait prendre des mesures sanitaires dans les villes gorgées d’immondices, imposé la vaccination contre le choléra et commencé à désinfecter une partie de la population. Les Serbes ricanaient : naturellement, ces Anglais étaient des lâches. Lorsque le colonel Hunter, dans l’impossibilité d’obtenir des quartiers convenables, avait menacé les autorités de quitter la Serbie au cas où un seul de ses hommes mourrait du typhus, il avait déclenché une tempête de sarcasmes : le colonel Hunter était un lâche ! Et les Américains étaient des lâches, eux aussi : après avoir eu la moitié de leurs unités touchées par la maladie, ils avaient abandonné Ghevgheli. Pour les Serbes, prendre des mesures de prévention était une preuve de pusillanimité. Ils contemplaient les immenses ravages de l’épidémie avec une sorte de fierté mélancolique : de la même manière que l’Europe médiévale regardait la Peste noire. (…) »

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