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Justice de classe

Récits. Les juges humilient et condamnent par centaine des jeunes interpellés pendant les révoltes

« Votre faiblesse intellectuelle rend nécessaire une peine ferme ». C'est avec ce genre de phrases qu'à Marseille, Toulouse, Bobigny, Pontoise, Nanterre, Créteil, les juges ont distribué à la chaîne des années de prison ferme à des jeunes ayant participé ou non aux révoltes. Des correspondants de Révolution Permanente ont assisté aux audiences. Récits.

Louisa Eshgham

5 juillet 2023

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Récits. Les juges humilient et condamnent par centaine des jeunes interpellés pendant les révoltes

Recel de fromage ou vol de jean, les peines de prison ferme se multiplient

Dans la lignée de la volonté du ministre de la justice Eric Dupond-Moretti et des premières comparutions immédiates qui ont débuté vendredi dernier, les jeunes comparaissent à la chaîne et on assiste ces derniers jours à une répression judiciaire particulièrement intense. Ce sont au moins 990 personnes qui ont été déférées devant la justice pour des faits liés aux émeutes depuis le 30 juin, dont 380 incarcérations selon les chiffres du 4 juillet. Des correspondants de Révolution Permanente sont allés assister aux comparutions dans des salles remplies de soutiens et de proches des personnes jugées.

À Marseille, une centaine de personnes ont comparu entre lundi et mercredi. Les scènes que rapportent également l’avocat Rafik Chekkat, sont complètement ubuesques :
« Nous jugeons aujourd’hui des personnes qui ont participé à des actions pour s’enrichir et faire tomber la société », s’exclame la procureure. Les fortunés en question sont poursuivis pour recel de vol de fromage et de lunettes, vol de vêtements Foot Lockers ou encore de pièces de 50 centimes. Ils écopent quasiment tous de peines de prison ferme. Certains n’ont même pas pris de vêtements, comme cette jeune femme de 19 ans qui est simplement rentrée dans le magasin Snipes. Mais qu’importe, elle était sur place et est condamnée à 4 mois fermes. Même sort pour cet homme de 58 ans, qui a ramassé des objets par terre trois heures après les pillages, qui est condamné à 1 an ferme.

Du côté de Créteil mardi après-midi, une grande majorité des personnes jugées écopent aussi d’un mandat de dépôt et dormiront donc en prison. Vol d’un carton de bouteilles de whisky, participation à un « groupement en vue de commettre des violences », « violences sur personnes dépositaires de l’autorité publique (PDAP) », les dossiers sont particulièrement légers. Plusieurs sont condamnés sur le seul fondement de procès-verbaux de policiers. C’est par exemple le cas de trois jeunes, à qui sont reprochées des violences sur PDAP, qui sont condamnés à des peines de 8 à 18 mois de prison ferme sur la base des déclarations des policiers, qui indiquent dans leur PV d’interpellation « Ces sauvageons sont pris en charge ».

« J’ai fait ça pour venger Nahel, parce que c’est une injustice »

En dépit d’une volonté des magistrats et des médias de dépolitiser les affaires, les échanges dans les couloirs des tribunaux et les salles d’audience sont éminemment politiques. La colère contre une police qui humilie, qui blesse et qui tue est saillante. À Bobigny, c’est dans une atmosphère lourde et une salle anormalement pleine que les audiences débutent en ce mardi après-midi. Un jeune homme comparait pour avoir été présent lors de la destruction du commissariat de Villepinte. Il explique clairement : « J’ai fait ça pour venger Nahel, parce que c’est une injustice ».

Même chose pour ce jeune de 18 ans qui comparaissait lundi à Pontoise et qui explique : « Je suis sorti faire du bruit pour Nahel. » Ses amis, venus en nombre le soutenir, s’indignent : «  Il n’y a pas de justice pour nous ». Ils racontent les violences policières qu’ils subissent au quotidien, les garde-à-vue pendant lesquelles « les policiers crachent systématiquement dans ta gamelle, ton verre d’eau ». Tous évoquent Nahel, l’injustice ignoble d’un monde dans lequel les policiers peuvent tuer impunément et dans lequel leur ami, 18 ans, sans casier judiciaire, risque lui 12 mois de prison pour avoir exprimé sa tristesse.

À Toulouse aussi, les dossiers sont particulièrement vides. Deux jeunes, étudiant et lycéen, comparaissaient mardi pour « dissimulation du visage » et « groupement en vue de », pour simplement avoir eu un cache-cou ou un caillou sur eux. Face à la faiblesse des dossiers, la procureure pourtant sévère est obligée de demander la relaxe de l’un d’eux, reconnaissant qu’aucun délit ne peut lui être reproché. Le second écope quand même de 6 mois de sursis et d’un stage de citoyenneté, à ses frais, « à titre d’avertissement ».

Lire aussi : « Il n’y a pas de justice pour nous » : à Pontoise, l’écrasement judiciaire de la révolte se poursuit

À Nanterre, où les comparutions immédiates ont débuté vendredi dernier, seule une affaire pour faits liés à la révolte était jugée mardi. Il s’agit de deux jeunes poursuivis pour un live Tik Tok, au cours duquel l’un d’eux a dit : « les chicken on va les éteindre, regardez sa tête de Michel qui tue des enfants [en montrant une photo d’un acteur qui pose pour une mutuelle de policier]. Ça va être comme en 2005, Justice pour Nahel !  ». Alors que le procureur lui demande pourquoi il a prononcé ces propos, il explique : « moi aussi j’ai été insulté de sale arabe et menacé par des fachos pendant le live. Ils m’ont dit "on va brûler ta maison" ou "mon père est flic... tictactictac !" ». Il écope de 12 mois de prison avec sursis, tandis que le second qui se serait simplement connecté au live est relaxé.

À Créteil, un jeune de 18 ans qui s’apprêtait à débuter sa formation d’électricien est accusé d’avoir attaqué un commissariat. Il explique sa colère suite au décès de Nahel. «  Vous n’étiez pas au courant qu’il y avait une marche blanche plutôt ? Ce sentiment d’injustice n’a pas lieu d’être puisqu’une affaire judiciaire est en cours concernant la mort de Nahel  », plaide la procureure. Il n’a pas de casier, il implore : « Monsieur le juge, je ne suis pas prêt à aller en prison, j’ai un avenir à construire  ». Il est finalement condamné à 3 ans de prison, 18 mois assortis d’un sursis probatoire, et 18 mois fermes.

La question des violences policières est omniprésente. Pour cause, très nombreux sont les prévenus dont les blessures causées par les policiers lors de leurs interpellations sont encore visibles.

C’est notamment le cas de deux jeunes de 20 ans qui comparaissent mardi après-midi à Bobigny, poursuivis pour tirs de mortier et violences sur PDAP. L’un d’eux a été blessé par un tir de flashball, l’autre s’est fait casser deux incisives lors de sa violente interpellation. Ils contestent les faits : «  On est simplement sortis manger un grec ce soir-là  ». « On est quand même dans une société où on peut tout se faire livrer, pourquoi vous êtes allés manger un grec dehors en période de violences urbaines ? », rétorque la magistrate.

Ce qui dérange, comme dans de nombreuses autres affaires, c’est bien le simple fait d’être sorti en cette période de révolte, d’avoir été là. L’un d’entre eux sera relaxé, mais le second condamné à 10 mois fermes. «  Force à toi ! », lance un soutien dans la salle.

La veille, devant le même Tribunal, trois hommes interpellés vendredi à Saint-Denis comparaissaient pour « participation à un groupement en vue de » et « outrage à agents », pour avoir dit « on déteste la police ». Les plaies béantes sont visibles sur leurs visages tuméfiés, l’un d’eux ne voit plus de l’œil gauche à cause des coups reçus lors de l’interpellation et du transport. L’avocat explique qu’il est traumatisé et annonce qu’il portera plainte. Ils demandent le renvoi de leur affaire, mais en attendant l’un des trois dormira en détention provisoire.

Un nouveau prévenu de 31 ans entre dans le box. Son poignet est gonflé et son doigt de pied a triplé de volume. Il dénonce : «  tout le monde était cabossé au commissariat », « ils m’ont fait pleurer  ». Son avocat rappelle que le dossier ne contient pas de preuves : « Tous ceux qui étaient dehors ont été arrêtés ! ». En revanche, il correspond au descriptif raciste des policiers :« africain ». Cela semble suffisant, il est condamné à 8 mois fermes pour avoir supposément volé des cigarettes et une caisse enregistreuse dans un bar-tabac de Neuilly-Sur-Marne.

À Créteil aussi, beaucoup des prévenus ont été blessés par la police. À un jeune livreur blessé par un tir de flahsball, le juge demande : « Pourquoi vous ne vous êtes pas réfugié chez vous après le tir de flashball ? ». Il est finalement condamné pour violence sur policier.

Un proche d’un jeune condamné s’indigne : « On ne comprend pas, il est juste sorti le soir pour aller à la supérette, il portait même ses Crocs, et il s’est fait arrêter. Qui n’aurait pas fui à la vue de la police ? À faire des choses comme ça, ils attisent la haine ! Et puis ces quatre jours en détention, ça se voit que ça l’a traumatisé, il a séché, il n’a dû rien manger pendant ces quatre jours ».

« Votre faiblesse intellectuelle rend nécessaire une peine ferme »

Ce qui frappe en assistant à ces audiences, c’est aussi le mépris hors norme des juges et parquetiers.

À Bobigny, un prévenu peine à entendre les questions de la juge dans son box en plexiglas. « Vous avez des problèmes de vue mais aussi d’audition non ? », se moque la juge en faisant référence à son handicap d’un œil qui l’empêche de voir à 80%.

« Vous pensez que vos parents sont fiers de vous ? Peut-être qu’ils ont honte ? », poursuit-elle. Les parents se signalent dans la salle, mais elle leur demande aussitôt de se taire. « Vos parents sont aide-soignante et ambulancier, ils aident les gens, comme les policiers et les magistrats, ça ne vous a pas inspiré ? », demande-t-elle. Malgré l’absence de casier judiciaire, il est condamné à 6 mois fermes avec mandat de dépôt, « votre faiblesse intellectuelle rend nécessaire une peine ferme », insiste la juge. La mère du condamné, sous le choc, crie : « C’est ça la justice française ? 6 mois pour mon enfant aveugle pour une poubelle brulée ? »

Derrière les condamnations, la violence de l’institution judiciaire

À côté du déploiement inédit des forces armées du RAID, de la BRI, c’est une justice d’exception qui s’abat sur les révoltés. Ce traitement s’explique par la volonté de l’État de briser le plus vite et violemment possible la révolte qui a débuté le 27 juin suite au meurtre de Nahel et qui a de quoi effrayer un gouvernement déjà fébrile.

Mais il s’agit surtout du traitement qui est celui réservé aux habitants des quartiers populaires. Si en période de révolte cette violence judiciaire est exacerbée et dévoilée de manière plus brutale, il ne s’agit que de la continuité du traitement judiciaire habituel des populations qui subissent la répression pénale et la prison.

Loin d’une justice parfois décriée par ceux qui ne la subissent pas comme étant « laxiste », c’est cette même institution qui œuvre au quotidien à briser la vie de nombreuses familles, accablées de voir un proche partir en prison, et à priver des centaines d’individus de notre classe de leur liberté, pour avoir ici ou là commis un vol, conduit sans permis ou vendu du shit. Il s’agit d’une justice de classe, de bourgeois qui jugent du haut de leurs estrades du sort des gens de notre camp social, souvent les plus précaires d’entre nous, issus des quartiers, sans papiers ou sans domicile, avec tout le mépris et la condescendance que cela implique.

« Vous avez passé votre bac mais vous n’avez pas fait de vœux sur Parcoursup ? », s’ébahit une procureure à Pontoise. « Vous ne faites rien de vos journées, c’est cela, vous fumez du shit ou vous jouez à la Play ? ». « Utilisez des termes que tout le monde comprend », s’énerve une procureure à Nanterre, feignant de ne pas comprendre le langage du jeune qu’elle accable. «  Arrêtez ce cinéma tout de suite, sinon on vous colle un outrage », ose dire une policière aux abords de la salle d’audience du Tribunal de Pontoise, à une mère qui explose de colère, effondrée par le départ de son fils en prison.

Cette justice est profondément raciste, puisqu’elle est l’appareil d’oppression d’un État qui marginalise et déshumanise les étrangers et les personnes issues de l’immigration, en les traitant comme des individus de seconde zone à corriger par la privation de droits les plus élémentaires. C’est tout ce mépris et cette violence auxquels on assiste ces derniers jours, dans les salles de comparutions immédiates.

Pour ces raisons, la revendication de l’amnistie immédiate pour tous les révoltés incarcérés doit être une revendication impérative de l’ensemble des organisations politiques de gauche et des syndicats. Il faut que la force du mouvement ouvrier organisé se joigne à la lutte des collectifs de quartiers populaires pour exiger qu’aucun des jeunes révoltés ne soit condamné, que ceux qui le sont déjà sortent de détention, et que la police ne puisse plus ôter la vie des habitants des quartiers populaires.


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