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Culture et Sport

Reconfinement. Les librairies face à la gestion kafkaïenne du gouvernement

Le mécontentement continue de monter chez les petits commerçants et indépendants face aux mesures de reconfinement. Un exemple de cette colère qui gronde : ce qui s’est joué autour des librairies depuis les annonces de mercredi dernier. Mais cette colère légitime contre le deux poids deux mesures d’un confinement au service du MEDEF ne peut se résoudre par la réouverture des magasins au détriment des mesures sanitaires. En effet, ce confinement nouveau style n’est que l’expression d’une politique plus globale d’un gouvernement au service du grand patronat. Il a donné des milliards pour sauver les grandes entreprises laissant aux petites entreprises des seules miettes.

lundi 2 novembre

Crédits photo : JEAN-CHRISTOPHE MILHET / HANS LUCAS / VIA AFP

Les protestations contre la fermeture des librairies se sont multipliées ces derniers jours, émanant de personnalités culturelles et politiques et des syndicats patronaux du secteur. Finalement, face aux accusations de concurrence déloyale, il a été décidé par le ministère de l’Économie que les rayons livres de la Fnac et des grandes surfaces fermeraient eux aussi. Un exercice d’équilibriste pour l’État qui navigue toujours autant à vue face au regain de l’épidémie de Covid-19.
 
Les petits commerçants et indépendants sont en colère face aux nouvelles mesures de confinement et les annonces de fermetures des commerces non essentiels. Le sentiment d’être floués par rapport aux grandes surfaces, qui elles ne fermeront pas, couve depuis mercredi et les annonces du président Macron.
Parmi eux, les librairies, qui ont dû fermer à nouveau, ont cristallisé une partie de cette colère et nombreux sont ceux qui se sont érigés en soutien. Un enjeu de taille pour le gouvernement, qui a dû rétropédaler vendredi soir dès la fin du premier jour de confinement pour essayer de calmer le jeu. Ce qui est loin d’être gagné.
 

Concurrence déloyale

 
Des libraires en colère qui posent une table devant la Fnac et se mettent à vendre des livres à l’entrée du magasin : c’est la scène qu’on a pu voir vendredi matin à Avignon. En ce premier jour de confinement, quelques libraires de la ville ont posé leurs bouquins devant l’entrée du grand magasin de produits culturels et électroniques pour dénoncer la « concurrence déloyale ». L’enseigne pouvait en effet rester ouverte grâce à ses rayons de « matériel électronique et de télécommunication » dont les vendeurs sont dans la liste des commerces dits essentiels. Et elle pouvait continuer à vendre les livres que les libraires, eux, avaient laissé derrière leur rideau fermé.
 
Une colère légitime face à la concurrence jugée déloyale de la grande distribution, qui elle continue d’engranger du chiffre d’affaire tandis que les plus petites boites craignent pour leur survie, dans un contexte de crise économique.
 
 

Branle-bas de combat : il faut sauver la Culture ! (avec un grand C)

 
Face à cette colère des libraires, les soutiens n’ont pas tardé à arriver, avec plus ou moins de sincérité. Pour cette branche un peu particulière des commerces, l’enjeu a pris une ampleur différente des autres. Il était en effet question de livres, des marchandises qui ont dans la société une valeur symbolique bien plus élevée que des fleurs, des jouets, ou des verres de bières en terrasse de bar. Les livres, des biens culturels qui bénéficient plus que tous les autres du poids de la culture légitime.
Le syndicat de la librairie française (SLF) a lancé une pétition adressé au président Macron, intitulée « Monsieur le président, faisons le choix de la culture en rouvrant les librairies ». Relayée et signée par de nombreuses personnalités publiques, éditeurs, acteurs et écrivains connus, et par exemple l’ancienne ministre de la culture Françoise Nyssen, les librairies y sont présentées comme « un des plus efficaces remparts contre l’ignorance et l’intolérance » et le livre comme « un bien qui doit être défendu par la nation, en toutes circonstances et en tous lieux ».
L’enjeu central pourtant, pour le SFL tout comme pour le très patronal SNE (Syndicat National de l’édition, également signataire) c’est la distorsion de concurrence crée par le maintien de l’ouverture des grandes surfaces : « Nous avons appris que de grandes enseignes, dans tous les circuits, en plus d’internet, restent ouvertes et peuvent donc vendre des livres. Dès lors, que seules les librairies indépendantes soient contraintes de fermer est totalement incompréhensible. »
 
Critiques littéraires, dessinateurs, écrivains, politiques : tous y sont allés de leur mobilisation, notamment sur les réseaux sociaux. La maire de Paris Anne Hidalgo s’est émue de voir le gouvernement de « sacrifier la culture » à travers ces fermetures de librairies. Dans une belle démonstration d’unanimité nationale, son ancienne concurrente à la mairie du Paris, Rachida Dati l’a rejointe sur ce point, ajoutant que la culture était « un enjeu de la lutte contre le séparatisme ». Toujours en Ile-de-France, la présidente LR de la région, Valérie Pécresse, n’était pas en reste, expliquant qu’elle aurait « aimé que les librairies soient inscrites au rang des commerces essentiels ». On a même eu droit à un petit come-back de François Hollande sur le sujet, invité de l’émission « Livres & vous » sur Public Sénat. Bref, il fallait « sauver la Culture », coûte que coûte.
Plusieurs maires de moyennes ou petites villes ont également, plus largement, pris des arrêtés autorisant l’ouverture des commerces non alimentaires, dont les librairies, en dénonçant l’inégalité de traitement face à la grande distribution. Parmi eux, la droite et l’extrême droite ont tenté de se poser comme grands défenseurs des intérêts des petits commerçants et indépendants comme les maires LR de Beaune ou Colmar ou Aliot, le maire RN de Perpignan.
On n’avait bizarrement pas entendu tous ces gens lorsqu’il s’agissait de défendre les travailleurs précaires de la culture, notamment ceux qui ont fait grève ces derniers mois ou ceux qui ont perdu leur emploi à cause de la crise sanitaire, ou de soutenir des librairies qui n’ont pas attendu le coronavirus pour avoir des problèmes, notamment face au géant Amazon. L’accès à la Culture, oui, mais pas n’importe laquelle, et pour ceux qui ont les moyens d’aller régulièrement en librairie : plus rares sont ceux parmi ces personnalités qui mettent en avant le maintien des prêts en bibliothèques ou l’accès aux jeux vidéo.
 

La solution du gouvernement ? Plus de livres du tout pour garantir une concurrence équitable

 
Face à la gronde, le gouvernement a finalement reculé vendredi soir, à la suite d’une réunion en présence du ministre de l’Économie Bruno Le Maire, de la ministre de la Culture Roselyne Bachelot, et de représentants de la grande distribution, des éditeurs, des libraires indépendants ainsi que du groupe Fnac-Darty. Qu’à cela ne tienne : puisqu’il leur était reproché de fermer les librairies et de garder Fnac et grandes surfaces ouvertes, il suffisait d’empêcher les grandes surfaces de vendre des livres ! Fnac et hypermarchés restent donc ouverts… mais en fermant leurs rayons livres. Une décision qui a pris effet dès vendredi soir, pour 15 jour minimum, et qui s’applique aussi aux rayons films-séries, jeu-vidéo et musique de la Fnac.
Décision qui, au niveau sanitaire, n’a aucun sens : ce n’est pas cela qui va désengorger les grandes surfaces et empêcher la propagation du virus. Preuve, s’il en fallait, que le but est bien de laisser les grandes boites vendre et réaliser leur chiffre d’affaire, qu’il s’agisse de boîtes de conserve ou de livres étant indifférent pour les capitalistes de Darty ou Carrefour.
Elle est l’illustration du fait que le gouvernement navigue à vue, et multiplie les incohérences pour prolonger ce reconfinement made in Medef plutôt que de prendre de véritables mesures à la hauteur de la situation sanitaire. Elle a également fait tache d’huile, puisque Castex a annoncé ce dimanche que les rayons de produits non essentiels seraient fermés dans les grandes surfaces, précisant que « la vente des produits qui (...) sont d’ores et déjà interdits dans les commerces de proximité » seraient arrêtée à partir de mardi.
Les librairies auront donc été la première brèche dans l’exercice d’équilibre que tente de jouer l’exécutif. La peur de la colère des petits commerçants motive ces fermetures de rayons, car le gouvernement ne veut pas se retrouver sans base sociale aucune. En fermant des rayons d’hypermarché, le gouvernement restreint encore un peu plus l’accès de la population à autre chose qu’au travail. Il essaie aussi et surtout de répondre à la distorsion de concurrence qu’il a lui même mis en place, exacerbant la contradiction – déjà présente au sein du système capitaliste – entre petit et grand capital.
Ce rétropédalage est l’expression des contradictions de la stratégie sanitaire du gouvernement d’un confinement made in MEDEF. Pour que l’économie continue de tourner, et avec elle les profits des grandes entreprises de l’industrie, du commerce et du bâtiment. Dans tout cela, le grand gagnant est aussi encore une fois Amazon, qui va voir exploser ses commandes en lignes.
Dans ce contexte, les salariés des petits commerces et ceux de la grande distribution, en librairie comme ailleurs, sont dans le même bateau : celui d’une vie sacrifiée sur l’autel de la rentabilité. Ouvertes ou fermées, ceux et celles qui pâtiront en première ligne de la situation des librairies ne sont pas les grands éditeurs, ni les instigateurs de la pétition adressée à Macron. Ceux sont principalement les employés au SMIC au travail déjà exténuant en temps normal, les livreurs, les petits auteurs. Des librairies qui ouvrent dans le contexte actuel, c’est, comme pour les autres secteurs, risquer la santé de celles et ceux qui sont en première ligne, surtout au contact des clients. « Les employé.es des librairies sont fatiguées par un travail physique épuisant et ne veulent pas être exposées inutilement au virus. » témoigne ainsi cette libraire sur twitter :
 

 
 
Face à une crise sanitaire qui s’empire, et avec une crise économique terrible qui va toucher de plein fouet les petites et moyennes entreprises, il est plus qu’urgent que le monde du travail imposer un plan d’urgence par et pour tous les travailleurs et travailleuses, mais commence aussi à poser la question d’un programme à destination des petits patrons qui, en l’absence de réponses face à une politique au service du grand capital, risquent la ruine. Un programme qui poserait comme préalable la nécessité de l’expropriation des grandes banques et l’Etatisation du système de crédit.




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