Ce jeudi 24 juillet, Emmanuel Macron a annoncé sa décision de reconnaître l’Etat de Palestine dans les frontières de 1967, qu’il actera officiellement à l’Assemblée générale des Nations unies fin septembre. « Ce faisant », écrit-il dans une missive adressée au président de l’Autorité Palestinienne, Mahmoud Abbas, « la France voudra apporter une contribution décisive à la paix au Proche Orient ». Cette annonce, de la part d’un président qui soutient « inconditionnellement » Israël depuis 20 mois, est en premier lieu le produit du rapport de force international créé par la lutte du peuple palestinien et par le mouvement de solidarité contre le génocide.
Témoignant de l’isolement croissant de l’Etat hébreu à l’échelle internationale, lancé dans une fuite en avant génocidaire, l’annonce a en ce sens suscité un tollé chez les dirigeants israéliens, mais aussi du côté des plus intransigeants soutiens du génocide en France, de Caroline Yadan à Marine le Pen. Et pour cause, alors que l’Etat colonial israélien s’acharne à tuer les Palestiniens de Gaza, par la famine ou les bombes, la lutte pour l’auto-détermination de la Palestine se poursuit, à tel point que certains alliés du régime sioniste sont obligés d’afficher un soutien hypocrite à des mesures symboliques.
Cependant, loin de répondre aux aspirations du peuple palestinien, la mesure proposée par Macron vise surtout à canaliser le mouvement pour la Palestine en remettant une pièce dans la machine de la « solution à deux États », conçue pour légitimer et perpétuer l’État colonial d’Israël et liquider le « problème palestinien ».
Que s’agit-il de « reconnaître » ?
L’annonce hypocrite de Macron ne doit pas masquer ce qui se joue en arrière-plan. Alors qu’Israël commet chaque jour de nouvelles atrocités à Gaza et que les images des massacres continuent de parvenir aux yeux du monde, certaines puissances impérialistes changent de méthode pour maintenir leur soutien inconditionnel à Israël tout en cherchant à canaliser les mobilisations, qui ont connu un sursaut ces derniers mois, et à répondre aux aspirations pro-Palestine massives dans la population. Dans le même temps, face aux crimes d’Israël, certains de ses alliés veulent éviter d’être associés au génocide.
C’est pour cette raison que se sont multipliés ces dernières semaines les déclarations hypocrites et les appels « humanitaires » au droit international de la part des puissances européennes. A l’instar du pitoyable exercice de réexamen des Européens de l’accord d’association avec Israël, ou encore de l’appel de 25 pays, dont la France, à mettre fin « immédiatement » à la « guerre à Gaza », ces opérations de communication s’accompagnent d’une fidélité à Israël et d’un soutien au statu quo colonial dans la région. A ce titre, l’appel à mettre fin à la guerre avait été annoncé en amont à Netanyahu, et ne s’est accompagné d’aucune mesure concrète pour que la « guerre » s’arrête réellement. Dans le même temps, derrière les mots, le soutien militaire et financier à Israël et la répression des soutiens de la cause palestinienne sur le sol intérieur se poursuivent.
L’annonce de Macron, ce jeudi, de reconnaître l’État palestinien, si elle traduit un changement de ton, s’inscrit totalement dans cette stratégie hypocrite, impuissante, et en définitive au servie du maintien de la domination coloniale en Palestine. Ainsi, dans sa lettre à Mahmoud Abbas, le chef de l’Etat conditionne la reconnaissance d’un État palestinien, à la « démilitarisation » de la Bande, à l’établissement de l’Autorité palestinienne à Gaza et fait du 7 octobre le point de départ et la justification des massacres en cours. Une logique qui revient à nier la situation coloniale en Palestine et le génocide à Gaza, tout en confiant l’avenir des Palestiniens à une institution largement désavouée, qui réprime brutalement toute forme de contestation en Cisjordanie et joue le rôle de supplétif d’Israël, comme lors de l’invasion de Jénine, en décembre dernier.
Vers un retour de la solution à deux États ?
L’objectif d’une telle annonce en deux temps obéit également, pour l’Élysée, à un agenda géopolitique qui n’a rien d’humaniste : repositionner l’impérialisme français dans la région alors que Trump a mis l’Égypte et la Jordanie dans une situation difficile avec son projet de faire de Gaza un paradis pour milliardaire et de déporter les deux millions de Palestiniens vers Le Caire ou Amman. Si les positions de l’impérialisme français dans la région se sont érodées depuis des décennies, Macron tente de rebâtir des liens économiques et financiers avec des régimes qui craignent plus que tout la question palestinienne, comme lors de sa visite en Égypte auprès d’al-Sissi ou la rencontre avec le nouveau dictateur syrien, Ahmed al-Charaa, dans les salons de l’Elysée. En ce sens, en lien avec l’Arabie Saoudite, la France s’apprête à publier dans les prochains jour un plan pour le « jour d’après » fixant les conditions de gouvernance et de sécurisation de Gaza, qui contraste avec le plan Trump.
Mais en réalité, en revitalisant la solution à deux États, il s’agit surtout pour le chef de l’État, de maintenir le statu quo en Palestine, de geler les aspirations à l’auto-détermination des Palestiniens, tout en favorisant le rapprochement et la normalisation des relations des États arabes avec l’État colonial, une condition clé pour les intérêts français, alors que le spectre d’une nouvelle vague de mobilisations plane dans la région.
Si le changement de pied de Macron sur la question de la reconnaissance de l’Etat palestinien est à la fois le produit de la crise historique ouverte par Trump et l’expression de l’isolement progressif de la politique génocidaire du gouvernement israélien, la reconnaissance d’un Etat palestinien par la France ne constitue en rien un soutien au droit à l’autodétermination de la Palestine. Au contraire, la « solution à deux États » constitue historiquement une fausse promesse d’émancipation. En effet, les frontières entre ces deux Etats sont tout sauf neutres. Elles suivraient les « lignes du 4 juin 1967 » qui existaient avant la guerre des Six jours et qui sont la conséquence de la Nakba, le nettoyage ethnique qui a conduit à l’expulsion de près de 900 000 Palestiniens entre 1947 et 1949. En outre, tout au long du XXe siècle, le discours autour de cette partition coloniale des « Deux Etats » a permis aux puissances impérialistes d’imposer, de légitimer et perpétuer la domination de l’État colonial d’Israël sur les Palestiniens.
Conçue en 1967 par les généraux israéliens pour permettre à Israël de coloniser les territoires conquis sans les annexer formellement, la « solution à deux États » s’est soldée, depuis sa tentative d’implémentation par les accords d’Oslo en 1993 et 1995, par une dégradation continue des droits politiques des Palestiniens. Partiellement réalisée en Cisjordanie, elle a permis à la colonisation de dévorer les territoires occupés et de les transformer en une collection de petits îlots barbelés, entourés de corridors et de routes de contournement, sous contrôle israélien. Aujourd’hui, à l’aune du génocide à Gaza, transformé en amas de ruines, l’idée qu’un proto-État palestinien pourrait vivre côte à côte avec l’État colonial d’Israël apparaît plus que jamais comme une impasse évidente.
En ouvrant la voie à un retour de la solution à deux États, il s’agit de promouvoir une alternative au génocide en cours tout en ratifiant le nettoyage ethnique mené depuis des décennies. Cette solution n’apporte aucune issue pour le peuple palestinien. Au mieux, elle reviendrait à rétablir la situation coloniale qui prévalait avant le 7 octobre tout en confirmant une victoire historique pour Israël sur les territoires actuellement occupés : la prison de Gaza à ciel ouvert sous la surveillance de fer de l’armée israélienne et sous la direction d’une Autorité palestinienne profondément délégitimée par les Palestiniens et aux ordres de Tel Aviv. Pire encore, elle pourrait revenir à trouver une issue au « problème palestinien » qui se rapprocherait de plus en plus du modèle des bantoustans d’Afrique du Sud au temps de l’apartheid, avec l’AP qui agirait comme sous-traitant de l’armée israélienne.
Dans le contexte actuel et alors qu’un génocide est en cours, il est difficile enfin de ne pas lire dans le « retour de la solution à deux États » un chantage particulièrement pernicieux : la « reconnaissance » d’un Etat palestinien en échange de la reconnaissance par les organisations du mouvement national palestinien d’Israël et le colonialisme. Une « solution » qui aurait pour effet de pousser à de nouveaux accords de normalisation tout en excluant des avancées concrètes pour mettre fin à la colonisation.
La nécessité d’une autre issue
Alors que l’armée israélienne procède à l’anéantissement de Gaza, il n’y a pas de retour en arrière possible. Le processus sans fin de négociations autour de la solution à deux États ne peut se solder dans l’immédiat que par la poursuite du génocide du peuple palestinien. L’annonce de Macron ne doit donc susciter aucune illusion au sein du mouvement de solidarité avec la Palestine.
Au contraire, il s’agit d’une nouvelle brèche que le mouvement de solidarité doit pleinement saisir. Alors qu’une partie de la jeunesse appelée refuse courageusement de servir dans les rangs de l’armée génocidaire, la coalition de Netanyahou est au bord de l’explosion – notamment sur la question de la conscription des ultra-orthodoxes – tandis que les mobilisations pour le retour des otages dirigées par l’opposition libérale pourraient paralyser l’effort de guerre d’Israël, en dépit de leur profonde adaptation au colonialisme et au génocide.
À l’échelle internationale, le sursaut des mobilisations, de la Marche global vers Gaza en passant par le mouvement de solidarité avec les missions de la Flottille de la liberté, s’accompagne d’un retour des mobilisations dans le monde entier. Après des mobilisations massives à Londres ou aux Pays-Bas, ces dernières semaines, plusieurs manifestations ont eu lieu au Proche et Moyen-Orient, notamment à Amman en Jordanie, le week-end dernier, pour dénoncer la complicité de la monarchie avec Israël, et à Beyrouth, lors d’un rassemblement devant l’ambassade égyptienne, contre al-Sissi et son rôle dans le génocide. Autant de points d’appui à partir desquels il est possible d’élargir la mobilisation.
Il y a urgence. Jamais la situation à Gaza n’a été aussi désespérée. Le peuple palestinien, et son extraordinaire résilience, ainsi que les travailleurs et la jeunesse depuis les métropoles impérialistes en lien avec les masses populaires du monde arabe sont les seuls à pouvoir arrêter le drame en cours. Il est grand temps que le mouvement ouvrier prenne enfin ses responsabilités dans cette perspective, comme ont commencé à le montrer les dockers de Tanger ou de Fos-sur-Mer, en bloquant des navires chargés d’armes à destination d’Israël. Alors que les directions syndicales sont depuis près de deux ans d’une passivité qui frôle la complicité, elles doivent chercher à construire une mobilisation d’ampleur.
Pour mettre fin au génocide et mettre fin à l’oppression coloniale israélienne, les solutions portées par les chancelleries occidentales et le droit international ne sont d’aucun secours pour le peuple palestinien. Comme le rappelait Georges Ibrahim Abdallah, lors de son arrivée à Beyrouth, vendredi matin, la mobilisation des masses arabes est cruciale pour mettre fin au génocide : « si un million d’Égyptiens descendaient dans la rue, il n’y aurait plus de massacre, il n’y aurait plus de guerre d’extermination ». Alors qu’Israël bombarde la Syrie, le Yémen, le Liban, l’Irak et les territoires palestiniens, la solution pour mettre fin au génocide est plus que jamais régionale. En se mobilisant contre leurs régimes complices du génocide, les travailleurs et les classes populaires de la région pourraient mettre fin au calvaire interminable des Palestiniens et œuvrer à la construction d’une Palestine ouvrière et socialiste, où juifs et arabes pourraient vivre en paix, au sein d’une fédération des États socialistes et ouvriers de la région.


