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Record de décès au Brésil : Bolsonaro et l’irrationalité capitaliste responsables

Avec 3500 décès en 48h, le Brésil est dans un « scénario alarmant » face à la pandémie de covid-19. Alors que tous les indicateurs sont au rouge vif, Bolsonaro nie la gravité de la situation. Il en est pourtant le premier responsable.

jeudi 4 mars

Crédit Photo / Marcelo Casal Jr - Agência Brasil

Plus de 3 500 décès en 48h

Au classement planétaire morbide des décès du covid-19, le Brésil accentue sa deuxième place. Mercredi 3 mars, la pandémie avait fait au moins 2,54 millions de morts dans le monde, selon un bilan établi par l’Agence France-Presse (AFP) à partir de sources officielles (qui globalement minimisent le nombre de décès). Avec un total de 259 271 morts du Covid-19, le Brésil est le pays le plus endeuillé au monde après les États-Unis (516 616), devant le Mexique (187 187), l’Inde (157 346) et le Royaume-Uni (123 296).

Avec 1641 décès la veille, puis 1 910 morts en 24 heures ce mercredi, le pays d’Amérique Latine a connu ses deux jours les plus meurtriers depuis le début de la pandémie. Et rien n’indique que la situation à court-terme va aller en s’améliorant, bien au contraire. Les hôpitaux sont à bout de souffle et la campagne vaccinale n’avance pas. Face à ce « scénario alarmant », selon la Fondation Fiocruz, qui dépend du ministère de la Santé, aucune stratégie sanitaire nationale n’est mise en place. Pourtant il y a urgence, « pour la première fois depuis le début de la pandémie (il y a plus d’un an) on assiste dans tout le pays à une détérioration des différents indicateurs ». Les contaminations et les décès ne cessent de croître, les taux de syndromes respiratoires aigus sévères (SRAS) sont élevés et l’occupation des lits en soins intensifs est supérieure à 80 % dans 19 des 27 Etats du pays, d’après l’institution.

Cette deuxième vague est encore pire qu’une première, dont les images macabres de fosses communes avaient fait le tour du monde. En effet, cette semaine, la moyenne mobile de morts du coronavirus a été de 1 331, un chiffre qui jusqu’à février n’avait jamais dépassé les 1 100 décès. La situation s’est effectivement largement détériorée depuis début janvier. La pointe la plus avancée de la pandémie se trouvant au Nord du pays, à Manaus, la capitale de l’État d’Amazonas.

Manaus, « capitale mondiale » du covid-19

Alors qu’une étude scientifique très critiquée annonçait que 76% de la population de Manaus avait été atteinte du covid, permettant pour les édiles, de défendre la thèse d’une immunité collective, un nouveau variant brésilien est apparu. Face au rebond des contaminations et des décès, les auteurs de l’étude se sont montrés plus prudents : « L’immunité collective pourrait ne pas avoir eu lieu, écrivent-ils à la mi-janvier dans la publication scientifique Science. Nous avons observé une rapide chute des anticorps à Manaus, où les événements révèlent la tragédie que représente le virus si on le laisse courir.  » Comme nous l’expliquions en février dernier, une étude de Science montrerait effectivement que ce variant est capable de surpasser les défenses immunitaires développées après une première contraction du virus, ce qui annihile complètement l’idée d’une possible « immunité naturelle » des populations.

Face à l’absence de réelle politique sanitaire et de moyens pour la santé, Manaus est devenue début février la « capitale mondiale » du covid-19. Plusieurs exemples témoignent de cette situation déjà hors de contrôle depuis plusieurs semaines. Le 14 janvier dernier, une pénurie de bouteilles d’oxygène dans la région a entraîné la mort par asphyxie de plusieurs patients. Cinq jours plus tard, face à la situation dramatique, l’extrême-droite brésilienne de la région finit par accepter la main tendue du… Vénézuela : 130 000 m3 d’oxygène sont livrés par camions, à destination des hôpitaux publics.

Le 27 janvier, le virus avait tué plus de 5000 personnes dans la capitale de l’État d’Amazonas « soit un taux affolant de… 240 décès pour 100 000 habitants, 2,3 fois la moyenne nationale », comme le note ce reportage de Libération dans lequel un croque-mort du cimetière du Tarumã, le plus grand de la ville, où le nombre quotidien d’inhumations est passé à 80, soit quatre fois plus qu’avant l’épidémie du Covid-19, admet « sans machines, on n’arriverait pas » à creuser toutes les tombes.

Au niveau national, c’est en janvier que la moyenne quotidienne de morts est repassée au-dessus du seuil des 1 000, comme cela avait été le cas entre juin et août 2020, soit la pire période de la première vague. En cause, d’après les épidémiologistes, les fêtes de Noël et du nouvel an, mais aussi le variant P1 apparu en Amazonie, deux fois plus contagieux, et qui s’est déjà propagé dans 17 États du Brésil et plusieurs pays étrangers.

Absence de politique sanitaire nationale, « grippette »…

Alors que la vaccination sera la clé pour, à terme, en finir avec la pandémie, le Brésil souffre d’un retard à l’allumage. Lancée il y a un mois et demi, la campagne de vaccination est confrontée à un manque criant de doses. Seuls 7,1 millions de personnes ont reçu une première injection, et 2,1 millions les deux, dans ce pays dont la population est de 212 millions d’habitants. Autant dire une goutte d’eau.

Isabella Ballalai, vice-présidente de la Société brésilienne d’Immunologie (SBIM), regrette devant l’AFP : « Nous n’étions pas préparés » à cette situation d’urgence qui « était prévisible. Nous savons qu’il y a un nouveau variant et il y aurait dû y avoir un confinement avant ». Mais face au mécontentement populaire, Bolsonaro, décrié pour son absence de politique sanitaire conséquente face à la pandémie a préféré laisser le poids de la gestion de la crise sanitaire sur le dos des États du Brésil.

La crise sanitaire a eu raison de deux ministres de la santé, en l’espace de quelques mois. L’exécutif faisant alors le choix, pour perdre moins de plumes, de se désengager au profit des Etats, comme nous l’écrivions déjà en juillet dernier, « plongé dans une crise politique, le Brésil en est à son troisième ministre de la Santé, les autres ayant été écartés du gouvernement pour des différents politiques quant à la gestion de la pandémie. Cette fois-ci, un militaire assume la fonction et est opposé à toute politique de test massifs. Récemment, un document du ministère de la Santé se désengage et relègue la responsabilité de fournir des tests, respirateurs et matériels de protection aux États. Selon le document, cette responsabilité ne reviendrait pas au gouvernement, et chaque État serait aujourd’hui capable de dégager un budget pour cela. Néanmoins, le mensonge gouvernemental se heurte à la réalité : seuls 30% du budget destiné à la pandémie ont été versés aux États, selon la Cour de comptes, le reste de la somme promise étant introuvable pour le moment. »

Bolsonaro fait également preuve d’un négationnisme face à l’importance de la pandémie. Le président d’extrême-droite l’avait ainsi qualifiée de « grippette », ou avait affirmé que le Coronavirus n’était qu’un complot « communiste », avant de soutenir des manifestations d’extrême droite anti-confinement. A Brasilia, une manifestation d’infirmières rendant hommage aux morts de l’hôpital et réclamant plus de moyens a été réprimée par de véritables proto-milices d’extrême droite, qui ont reçu plus tard les félicitations de Bolsonaro lui-même.

Face à un journaliste qui évoquait la montée en flèche des contaminations et des morts, en mai dernier, le président brésilien avait rétorqué : « Et alors ? Que voulez-vous que je fasse ? ». Une réaction qui traduit bien le mépris total de Bolsonaro sur la question des dangers sanitaires qui guette la population brésilienne, en particulier des franges les plus pauvres. Aujourd’hui encore, comme l’explique Esquerda Diario, quotidien brésilien appartenant au même réseau que Révolution Permanente, « Bolsonaro a ricané sur les centaines de milliers de morts dans le pays en disant que dans d’autres pays, plus de personnes sont mortes comme si les 259 000 décès étaient un nombre insignifiant, étant donné que le Brésil compte 2,7% de la population mondiale alors qu’il compte 10% des décès Covid-19 dans le monde. La vérité est que tout au long de la pandémie, Bolsonaro n’a pas garanti les conditions minimales pour combattre le coronavirus. Il a fourni une aide d’urgence insuffisante pour que les gens puissent rester chez eux et prendre soin de leur santé, n’a pas effectué de tests massifs et n’a pas garanti de lits de réanimation pour toute la population, ce qui a généré des crises comme celle de Manaus. Maintenant, en ce qui concerne la disponibilité du vaccin, son gouvernement ne garantit pas la vaccination de masse, ce qui prolonge encore la pandémie, causant plus de décès. »

Bolsonaro défenseur des profits au détriment des vies

Mais au-delà de ses déclarations méprisantes, Jair Bolsonaro et l’extrême-droite brésilienne font le choix très conscient de défendre l’économie capitaliste et les profits au détriment de la vie de millions de brésiliens, en particulier les travailleurs et les classes populaires.

C’est ce qu’exprimait déjà un article de Geopolitical Futures en avril dernier : « Bolsonaro est réticent à limiter l’activité économique car l’économie brésilienne est faible et ne peut se permettre une nouvelle crise économique. Le Brésil ne s’est pas encore remis de sa récession de deux ans, de 2015 à 2016. Au cours de cette période, son PIB s’est contracté de près de 7 %. Au cours des trois années suivantes, l’économie a essentiellement stagné, enregistrant une croissance annuelle d’environ 1 % seulement. Avant la récession, en 2014, le Brésil avait dépassé le Royaume-Uni pour devenir la septième économie du monde, avec un PIB de 2 400 milliards de dollars. Aujourd’hui, l’économie occupe la neuvième place au niveau mondial, avec un PIB de 1 8900 milliards de dollars. Le taux de chômage était de 6,8 % en 2014, avant de doubler pour atteindre 13,7 % au début de 2017. Aujourd’hui, le taux de chômage a été ramené à 11,6 %, bien que la qualité des emplois créés soit faible, tout comme les rémunérations ». Depuis rien n’a changé, si ce n’est un désinvestissement grandissant de l’exécutif, laissant la patate chaude de la crise sanitaire dans les mains des États, afin d’éviter de s’affaiblir encore. Malgré l’absence de moyens, Jair Bolsonaro a averti les gouverneurs qui prendraient des mesures de restrictions qu’« ils » devraient payer « sur leurs propres budgets les aides aux plus vulnérables. » Et préférant donc les cures austéritaires aux vies humaines.

Depuis le début de la pandémie, Bolsonaro, ainsi que les gouverneurs et l’ensemble du régime, ont donné la priorité à l’économie au détriment de la vie des travailleurs et des plus pauvres. Maintenant qu’une année de Covid-19 est terminée au Brésil, la situation est la pire possible, avec un nombre record de décès chaque jour, dont Bolsonaro est le principal responsable. Son gouvernement expose l’irrationalité et la cruauté du capitalisme qui, tout en s’inquiétant des profits des patrons, laisse des millions à leur sort dans l’une des plus grandes crises sanitaires de l’histoire qui n’a toujours pas de fin.

Une seule issue progressiste : la lutte des travailleurs, des classes populaires et de la jeunesse

Comme nous l’écrivions déjà en mai 2020, dans ce contexte mortifère où l’alternative politique se retrouve incarnée par des solutions – Sergio Moro ou les militaires – tout autant réactionnaires que Bolsonaro lui-même, et avec une crise économique à l’horizon, il est évident que tout issue progressiste ne peut émaner que de la lutte des travailleurs, des classes populaires et de la jeunesse. Face à un régime qui, à travers les différentes manipulations et le renforcement du pouvoir arbitraire d’institutions non élues, a complètement dévalué la valeur de la participation même minimale de la population à la vie politique, le mouvement ouvrier doit tout remettre en cause. En ce sens, l’exigence d’une Assemblée Constituante libre et qui puisse décider sur toutes les questions pressantes pour les classes populaires et les travailleurs, est la seule garantie pour tordre le bras à l’avancée autoritaire et antidémocratique des différents secteurs des classes dominantes. Non seulement Bolsonaro doit partir mais aussi les militaires et les politiciens réactionnaires de l’opposition.




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