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Référendum constitutionnel au Chili : le « non » l’emporte et la droite sort renforcée

Avec près de 62% de voix, la vieille Constitution héritée de la dictature reste en place au Chili. Comment expliquer le résultat du référendum de ce dimanche, à moins de trois ans de l’énorme mobilisation d’octobre 2019 contre le modèle néolibéral instauré par Pinochet, et alors qu’un gouvernement de gauche est au pouvoir depuis mars dernier ?

lundi 5 septembre

Crédits photo : AFP

Rien n’avait été laissé au hasard, jusque dans la date du référendum, le 4 septembre, jour anniversaire de la victoire de Salvador Allende et de l’Unité Populaire aux élections de 1970. Dans le cadre d’un très fort taux de participation (85%, le vote ayant été déclaré obligatoire), la droite pinochétiste a serré les rangs et la gauche n’a pas réussi à mobiliser son électorat pour faire adopter le projet de texte rédigé par la Convention Constitutionnelle. La faute aux classes populaires, qui auraient voté contre leur camp ? Ou à un gouvernement se disant de gauche, issu des mouvements sociaux et qui, chemin faisant, a oublié toutes ses promesses, a renoué avec les vieilles méthodes policières, en militarisant le Sud du pays, et en étant plus préoccupé par la stabilité macroéconomique et les affaires de la bourgeoisie ?

Le résultat, en tout cas, est sans appel. Même si les derniers sondages donnaient un avantage important pour les partisans du « rechazo » [« je vote contre »], avec une avance de 4 à 12 points, la victoire du « non » est écrasante, avec 62% des voix contre 38% pour le « oui ». Pour Gabriel Boric, le jeune président de 36 ans, ancien leader des mobilisations étudiantes et élu en décembre 2020, sur une liste de gauche radicale et du PC, le désaveu est cinglant. Mais fidèle à la politique de démobilisation des mouvements sociaux et d’institutionnalisation des revendications sociales et démocratiques qui a été celle des partis de sa coalition depuis 2019, il s’est empressé d’appeler… non à la remobilisation mais à un nouvel accord politique avec la droite pinochétiste et la gauche néolibérale.

Le projet constitutionnel, entre avancées, institutionnalisation et démobilisation

Sur le papier, le projet de texte constitutionnel était censé être le plus progressiste au monde, dans un pays dont la charte constitutionnelle encore en vigueur date de 1980. Elle avait été imposée, à l’époque, par la dictature militaire pour instaurer un modèle ultra-néolibéral. Au fil de ses 170 pages et 388 articles, le projet de nouveau texte constitutionnel, rédigé entre juillet 2021 et juillet 2022, prévoyait, notamment, d’importantes avancées : en termes de parité, dans un pays qui n’a reconnu le divorce qu’en 2004, ou pour ce qui est de l’IVG, alors qu’il est encore refusé aux femmes, sauf cas exceptionnels ; dans le domaine syndical et du droit du travail, dans un Chili où le droit de grève n’est pas garanti par la Constitution ; en ce qui concerne les droits des populations autochtones et de la défense de l’écosystème, le pays étant soumis, historiquement, à une intense prédation de ses matières premières ; en ce qui concerne les droits LGBTIQ et, surtout, l’accès à la santé, l’éducation et au logement.

Sans rompre avec le système, le texte se situait aux antipodes de la logique du tout-libéral et du désengagement de l’État en vigueur depuis un demi-siècle. Pour autant, ces droits qui n’étaient pas sortis du chapeau des 155 députés constituants. Ils sont le reflet et l’expression de mobilisations sociales, féministes et LGBTI et démocratiques sans précédent au cours des quinze dernières années et dont la « révolte d’octobre 2019 » a constitué le point culminant.

Mais, dans les faits, tout avait été fait, en coulisses, pour que le Congrès puisse brider et revoir à la baisse toutes ces avancées, et ce avant même le résultat du référendum. La Convention, en effet, était loin d’être une Assemblée constituante libre et souveraine, élue sur la base de la chute du gouvernement Piñera et du régime post-dictature, comme cela aurait été possible en octobre 2019, dans le sillage de la mobilisation. Il s’agissait d’une Convention élue sur la base d’un premier référendum en octobre 2020, où 78% des électeurs avaient voté pour un changement de Constitution, puis d’une élection en mai 2021 pour en désigner les 155 membres. Bien qu’étant une Convention très marquée à gauche, avec une forte présence d’élu·e·s situés en marge des partis traditionnels qui ont été les artisans du pacte de transition entre la dictature et la démocratie néo-libérale, le temps distendu du processus décisionnel, sur fond de mécanismes électoraux de délégation, d’illusions institutionnels et de démobilisation sociale, renforcée par l’arrivée au pouvoir de Boric mars 2019, ont contribué à vider la séquence politique post-2019 de ses potentialités.

Les raisons de la victoire du « non »

Dès le rendu des travaux de la Convention, il y a deux mois, la droite et la gauche néolibérale ont ainsi pu mener campagne très agressive contre les partisans de « l’apruebo » [« je vote pour »], dont les dirigeants étaient volontairement coincés entre un discours de modération et les garanties adressées à l’establishment, au patronat et aux acteurs traditionnels et conservateurs de la société chilienne, leur promettant que le changement, de toute façon, ne serait pas si radical que cela. Les fake news, relayées par les médias de droite, ont complété ce cadre, assénant par exemple avec beaucoup de sérieux que « les animaux [dont les droits contre la maltraitance étaient protégés par le projet de Constitution] auraient davantage de droit que les nouveau-nés », « l’IVG serait garanti jusqu’au neuvième mois de grossesse », qu’il serait désormais « impossible d’être propriétaire de son logement » ou encore que les autochtones Mapuches auraient davantage de droits que les autres citoyens chiliens.

La démobilisation sociale, orchestrée par les centrales syndicales ouvrières et étudiantes, couplée au virage à droite sécuritaire du gouvernement, qui a remilitarisé le Sud du pays pour combattre les revendications Mapuches, ont fait le reste. A cela, s’est ajouté l’impact de la spirale inflationniste ayant fait fondre comme neige au soleil l’augmentation salariale concédée par l’exécutif, et c’est le « non » qui l’a emporté.

Partout, donc, y compris dans les circonscriptions électorales de la capitale, du Nord minier du pays ou de la côté, qui avaient été décisives pour faire gagner Boric contre Kast, le candidat de la droite pinochétiste, lors des dernières présidentielles, c’est le « non » qui l’a emporté, et de loin. La droite, dès dimanche soir, se sentait pousser des ailes.

Pour Boric, c’est un coup dur et il a répondu à ce désaveu en convoquant l’ensemble des acteurs traditionnels de l’échiquier politique chilien au « dialogue » pour trouver, de concert, « un nouvel itinéraire constitutionnel » qui soit en mesure d’obtenir « une large majorité citoyenne ». Ce « nouvel itinéraire » sera, à coup sûr semé d’embûches pour les revendications populaires, encore davantage vidé de son contenu que le précédent et confié, cette fois-ci, non plus à une Convention Constitutionnelle mais aux partis du régime habitués à la « cocina » [la « tambouille »], à décider de tout dans le dos des classes populaires, dans les coulisses du Congrès et du Sénat.

Entretemps, il est possible que Boric débarque deux des principales figures de gauche de son gouvernement dont le profil est jugé trop « radical » par l’establishment : Giorgio Jackson, Secrétaire de la Présidence, équivalent du Premier ministre, et responsable des liens avec le Congrès, et Izkia Siches, ministre de l’Intérieur, qui n’a pas montré assez d’entrain pour orchestrer la répression dans le Sud du pays. Une façon, pour Boric, de se présenter encore une fois sous son profil le plus respectable et modéré.

Reprendre le chemin d’octobre 2019

Cela sera sans doute loin d’être suffisant pour brider la droite et la contrecarrer. A l’opposé, le Parti Révolutionnaire des Travailleuses et Travailleurs (PTR), organisation sœur de Révolution Permanente au Chili, indiquait dès la proclamation des résultats qu’il ne fallait pas se tromper de responsable : c’est bien Boric qui est à l’origine de ce retour de la droite sur le devant de la scène.

Le PTR en appelle ainsi à « combattre l’offensive de la droite qui cherchera à enterrer définitivement toutes les revendications de la rébellion [d’octobre 2019] et à dénoncer fermement le nouveau pacte d’unité nationale que le gouvernement veut mettre en place avec tous les partis, du gouvernement comme de l’opposition, ainsi que son nouveau processus constituant frauduleux et antidémocratique ».

Pour le PTR, il sera essentiel de défendre, dans la séquence à venir, « un programme pour que la crise soit payée par la bourgeoisie et non par le monde du travail » En ce sens, ils appellent à « construire les conditions pour reprendre la rue et renouer avec les revendications d’octobre, en luttant pour en finir définitivement avec tout l’héritage de la dictature, seule façon d’avancer pour construire une grève générale, pour imposer une Assemblée constituante libre et souveraine » en notant que « pour préparer cette perspective, il sera essentiel de faire avancer la lutte pour un programme d’urgence face à la crise économique et sociale, alors que l’inflation ronge les salaires, que les loyers et les factures augmentent et que les conditions de vie deviennent de plus en plus précaires. Il sera indispensable de regrouper les différentes organisations syndicales et sociales dans cette perspective. Les directions des organisations syndicales et sociales doivent mettre fin à leur trêve avec le gouvernement et cesser d’attendre que les revendications soient obtenues par leurs manœuvres institutionnelles, raison pour laquelle il faut combattre pour l’indépendance vis-à-vis du gouvernement et du patronat ».

Le résultat de dimanche renforce la droite, affaiblit le gouvernement Boric mais ne met pas un point final à la dynamique qui s’est ouverte en 2019.

Lire aussi : "Impasse du référendum constitutionnel au Chili : pour une issue ouvrière indépendante" par le PTR.



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