^

Monde

Guerre en Ukraine

« Réfugié d’Ukraine, je risque l’expulsion » : un étudiant algérien témoigne

Bien loin des discours humanistes de l’Union Européenne, Youssef* nous a raconté les barrières qu’il a dû franchir pour arriver jusqu’en France : discrimination à la frontière, absence de nourriture et d’eau, aucun moyen de dormir ni de se laver, jusqu’à son arrivée en France où il s’est confronté à l’hypocrisie totale du gouvernement.

mardi 29 mars

Crédit photo : SERGEI CHUZAVKOV / AFP

Révolution Permanente : Peux-tu te présenter ?

Bonjour, je m’appelle Youssef*, j’étais étudiant à Odessa, en Ukraine. Je suis de nationalité algérienne à l’origine, je suis parti là-bas pour étudier, j’avais un titre de séjour étudiant. J’ai fui l’Ukraine deux jours après les premiers bombardements.

Révolution Permanente : Peux-tu nous raconter comment se sont déroulés les premiers bombardements ?

La nuit où les premiers bombardements ont commencé je ne dormais pas, j’ai veillé car j’avais vu une vidéo où Poutine annonçait qu’il allait entrer dans les territoires pro-russes pour les « protéger ». Il venait de signer les accords entre la Russie et les républiques séparatistes. Aux environs de 5h30 / 6h, les premiers bombardements ont fait trembler ma maison, ça a duré jusqu’à tard dans la matinée.

Révolution Permanente : Comment s’est déroulé ton voyage ?

Oui, 2 jours après les premiers bombardements, j’ai pris la décision de quitter Odessa par bus ou train. Ce jour-là, il n’y avait qu’un seul train qui partait, j’ai dû tout abandonner pour pouvoir prendre le dernier train qui partait de ma ville, j’ai tout laissé derrière moi : ma maison, mes affaires, mes amis. C’était une vie qui venait de se terminer du jour au lendemain.

Le samedi 26 février, j’ai donc pris le tout dernier train qui partait d’Odessa vers Lviv. J’aurais aimé partir avant, mais j’avais une amie ukrainienne qui ne pouvait pas partir plus tôt à cause du couvre-feu que les autorités avaient instauré.

Dans le train, je n’avais pas de ticket. Je n’avais donc aucune place pour m’asseoir. J’ai dû donner de l’argent au contrôleur pour ne pas qu’il me mette dehors. Ainsi, j’ai pu voyager debout dans le couloir du wagon. A ce moment-là, je comprenais que je partais vers un avenir complètement incertain. Je ne savais pas ce qui allait m’arriver.

Tout au long du trajet, à chaque nouvel arrêt, je voyais des hommes pleurer et dire au revoir à leur femme ou leurs enfants. La loi exige que les hommes de 18 à 60 ans ne quittent pas le pays, ils ne pouvaient pas aller plus loin.
Je suis arrivé à la gare de Lviv vers 3h du matin. Il y avait une énorme foule, les gens dormaient par terre entassés les uns contre les autres, c’était des bébés, des femmes et des enfants. Il y avait quelques journalistes aussi. Parmi cette foule, il y avait des noirs, des blancs, des Maghrébins, des Africains et des Indiens, des vieux et des vieilles. Tout le monde avait fui les bombardements. Nous n’avions ni nourriture, ni eau. On ne pouvait même pas aller acheter des choses dehors, car tous les commerces étaient fermés.

Après plusieurs heures dans la gare à chercher un ticket de bus ou de train, j’ai entendu un train qui entrait dans la gare. Il partait à la frontière, vers un poste frontalier.

Quand les portes se sont ouvertes, des militaires ukrainiens sont descendus et ont frappé les hommes à coups de pieds pour qu’ils ne montent pas dans les wagons. Seulement les femmes et les enfants avaient le droit. Je me souviens d’un père de famille, d’origine iranienne, qui a fait descendre sa femme et sa fille, pour ne pas les abandonner à leur sort.

Après cette scène dramatique, comme je ne pouvais pas prendre le train, j’ai pris un taxi vers la frontière, il devait être 6h du matin. Il y avait à peine 30 ou 35 km jusqu’à la frontière, mais la route était fermée et complètement embouteillée par les voitures.

J’ai donc pris la décision d’aller vers un deuxième point de sortie qui s’appelle Sheheni.

J’ai dû marcher toute la journée dans le froid, il faisait -15 degrés, j’étais épuisé, je n’avais toujours pas d’eau, ni de nourriture à part un peu de pain de mie et de fromage que des bénévoles m’ont donné sur la route. Évidemment, on n’avait pas la possibilité d’aller aux toilettes, on était vraiment exténués par le manque de sommeil, on a enchaîné les nuits blanches depuis les premiers bombardements.

En route, j’ai rencontré des Maghrébins et on a décidé de marcher ensemble pour s’entraider. A 16h, on est arrivés dans un village, il y avait énormément de neige, on a dû supplier une directrice d’école pour avoir de la nourriture, mais, à la fin, elle a dû nous mettre à la porte. L’école était destinée aux Ukrainiens, pas aux étrangers.

Une fois à l’extérieur, on tournait en rond dans le village jusqu’à ce qu’un homme d’origine polonaise nous ouvre la porte d’une autre école pour passer la nuit. On a pris les classes et le gymnase d’assaut pour s’installer, quelques tapis de yoga pour dormir, un peu de nourriture que les habitants nous avaient apportée. Après s’être reposés un peu, on est sortis pour ramener d’autres gens qui étaient dehors. Après, ça n’a pas arrêté de défiler. Des réfugiés rentraient dans l’école jusque très tard dans la nuit.

Ensuite, on a fait un planning pour la journée du lendemain, il nous restait 17 km avant d’atteindre la Pologne, mais la venue d’un ami du poste frontalier Shegini a chamboulé tous nos plans. Il était très malade, nous entendions sa respiration à plusieurs mètres, il était asthmatique et il avait passé la nuit précédente à l’extérieur, car le poste frontalier avait fermé ses portes à cause du nombre important de Maghrébins, Africains et d’Indiens qui voulaient entrer en Europe.

Grâce à cet ami, on a su qu’il ne fallait pas aller à ce point. On s’est donc réveillés vers 4h et on est sortis pour revenir sur nos pas et monter jusqu’à un autre point frontalier, Kracovets, en passant par Yavouriv, une intersection connue. Une fois arrivés à la frontière polonaise, après un temps d’attente infernal, on nous a séparés ukrainiens et étrangers. Une fille qui portait le voile a été questionnée : « Où allez-vous ? Chez qui ? ». Ils lui ont posé des tas de questions bizarres, alors que nous fuyions la guerre.

Après avoir enfin franchi la frontière, des bénévoles nous ont accueillis, et puis ils nous ont emmenés à un camp de réfugiés. Sur place, on nous a distribué des cartes sim pour appeler, mais là encore, il y a eu un traitement différencié entre ukrainiens et étrangers. Les cartes sim qui fonctionnaient étaient pour les Ukrainiens, nous, nous n’avions que des cartes lycamobile, elles ne fonctionnaient pas. J’ai dû supplier une bénévole pour qu’elle me fasse un partage de connexion.

Depuis le camp, on m’a mis en contact avec des familles d’accueil qui habitaient à Cracovie, afin que je puisse aller y passer la nuit. Cracovie était à 2 heures du camp. Malheureusement, le lendemain, le propriétaire de la maison est venu pour nous chasser de la maison, car on était des étrangers et non des Ukrainiens. C’est là qu’on s’est fixé l’objectif de quitter la Pologne.

On est partis vers l’Allemagne. Là-bas, on a été accueillis par des francophones qui avaient une association d’aide à Berlin, mais seulement pour trois jours. Au bout d’une journée, on a décidé de partir pour la France, on s’est dit qu’on maîtrisait la langue et que la communauté maghrébine pourrait nous aider.

Révolution Permanente : aujourd’hui, tu es en France, comment s’est passée ton arrivée ici ?

Très sincèrement, en arrivant en France, j’ai été choqué, il n’y avait aucun accueil pour les réfugiés, même pas le minimum. On a dû payer les transports et tout le reste. Ce qui n’avait pas été le cas auparavant.

Ensuite, j’ai essayé de me réinscrire à l’université, mais celle-ci m’a refusé et a été obligée de me dire qu’il fallait patienter. Ils m’ont dit qu’ils n’avaient reçu aucune consigne de la part du gouvernement.

Le pire dans tout ça, c’est que je n’ai pas le droit d’obtenir un titre de séjour, je suis exclu de la protection temporaire mise en place par l’Union Européenne. Cette dernière n’est destinée qu’aux Ukrainiens de nationalité. A l’heure actuelle, je suis en situation d’irrégularité sur le territoire français, si je vais à la préfecture, je risque de recevoir une obligation de quitter le territoire français.



Mots-clés

Guerre en Ukraine   /    Migrants   /    Ukraine   /    Réfugiés   /    Immigration   /    Monde