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Jeunesse

Tribune

Regard d’un étudiant de Strasbourg sur l’hiver 2019 : "l’Histoire en jugera !"

Nous relayons ci-dessous le regard d'un étudiant en Humanités à l'Université de Strasbourg sur l'hiver 2019 à échelle nationale, et plus localement sur son université.

lundi 17 février

La mobilisation sociale semble avoir repris son souffle et est prête à repartir de plus belle, deux mois après le début de cette grève, historique par sa durée, par la diversité des secteurs mobilisés et surtout par la détermination renversante de tous les corps de métiers qui rejoignent la lutte. Il y avait un risque, celui que tout le monde redoutait et qui faisait rêver le gouvernement : « l’essoufflement ».

Face au carnage politique et social de la macronie, il apparait désormais comme une évidence qu’il nous faut installer un rapport de force puissant et solide par la rue et dans la rue. Les infirmières, les ouvriers, les éboueurs, les enseignants, les lycéens, les avocats, les étudiants, les cheminots, etc… en deux mots : les travailleurs, du public comme du privé, décident de marcher ensemble, et se soutiennent les uns les autres, car quoi que disent les journaux, les chaines d’information et les radios, une grande solidarité populaire est entrain de se construire. Les dérapages de plus en plus fréquents du gouvernement, les scandales qui éclatent, la police qui réprime et mutile aveuglement, tout cela renforce sensiblement la conscience d’appartenir à la même classe sociale, avec les mêmes difficultés financières, ce même manque de reconnaissance, ce sentiment d’abandon qui, depuis des années, n’a eu de cesse de creuser le fossé qui sépare les travailleurs de la bourgeoisie et des puissants. Au-delà des revendications économiques et profondément sociales que la mobilisation met au grand jour, c’est un ennemi commun qui se dessine petit à petit, un ennemi qu’il faut combattre. Il n’y a que le travail qui produit de la richesse, le reste n’est rien, alors face au capitalisme libéral opposons-leur la solidarité du peuple.

Ce gouvernement est une catastrophe. Il trahit sans vergogne la promesse républicaine en allant chercher les symboles de son pouvoir dans la terreur qu’installent les forces de l’ordre, oscillant dangereusement entre fascisme et autoritarisme. Macron ne cherche plus à convaincre, il veut vaincre, battre le peuple en offrant la vie des français aux entreprises privées, en capitalisant les 330 milliards d’euros qui jusqu’à présent étaient consacrés aux retraites. Pour les amies de Macron, les banques et les assurances, les retraites sont une potentielle poule aux œufs d’or qu’il serait bien dommage de ne pas exploiter. Les dates pour de nouvelles manifestations s’enchainent et s’additionnent laissant présager des mois de février et de mars noirs pour la macronie qui se verra une nouvelle fois contrainte d’opposer les forces de police pour faire taire la colère d’un peuple qui n’en peut plus. S’en est finit des magouilles politiciennes, des promesse alléchantes et des discours flambants, bientôt s’en sera fini pour de bon, les gens ne tomberont plus dans le panneau, il ne reste que les flashballs et les matraques pour font tenir le gouvernement dans un équilibre plus qu’incertain. A nous de pousser bien fort pour qu’ils tombent et que leur chute face trembler le monde entier, qu’elle retentisse comme une alarme pour les travailleurs de tous les pays, qu’elle sonne la fin du jeu pour les banquiers véreux et les politiques malsains. Le capitalisme touche à sa fin, c’est le peuple uni qui sonne le glas des espoirs du libéralisme.

La faculté de Strasbourg démarre la grande mobilisation universitaire qui s’annonce en France. Cette fois c’est certain, ce qui se construit revêt une dimension exceptionnelle. De plus en plus remontés et déterminés, les enseignants et chercheurs mobilisés grossissent leurs rangs, et se joignent volontiers aux AG étudiantes, en plus d’en organiser plusieurs de leur côté. La coordination entre étudiants et corps enseignant est essentielle, et elle est aujourd’hui effective, ce qui donne beaucoup de force et de confiance au mouvement étudiant déjà plus que décidé à aller « jusqu’au retrait total » des réformes.

L’AG des sciences historiques du mardi 4 février au Palais Universitaire s’est déroulée dans un amphi bondé (190 personnes, dont une quinzaine d’enseignants), et a permis à certains professeurs et chercheurs de mieux expliquer les différentes réformes qui touchent l’enseignement supérieur dans notre pays (MEEF/CAPES, LPPR, …). Une très grosse enquête a été menée par les sociétés savantes sur ces différentes réformes, très techniques et difficilement abordables par un public non averti, et vient appuyer la légitimité démocratique de la contestation sociale. On en retient globalement que le monde universitaire est quasi unanimement opposé au gouvernement, en soulignant qu’il reste beaucoup de zones grises et d’incertitudes à éclaircir dans ses réformes qui vont inévitablement aboutir à une réduction des postes et à une mise en compétition des universités entre elles en créant un « marché de l’enseignement supérieur ». Si on ne décide pas de mettre fin à cette ouverture assassine des Universités au marché libéral, les écoles privées finiront par primer sur les formations universitaires. Cette triste mutation a déjà commencé avec la réforme des IUT qui fait un cadeau à l’enseignement privé en créant la confusion entre diplôme national et certification privée en remplaçant les DUT (Diplôme Universitaire de Technologie) qui disparaitraient dans un BUT (Bachelor Universitaire de Technologie), lui conférant ainsi le statut de licence professionnelle, sans vraiment en porter le nom.

Les amphis accueillent des AG qui regroupent de plus en plus d’étudiants : personnes en sciences sociales, philo, sciences historiques, lettres, arts, archéologie, mais aussi en maths-info ou encore en STAPS, avec à chaque fois le vote d’une motion contre la LPPR, et souvent la décision de tenir une table d’information dans les différents bâtiments pour informer les étudiants, encore trop nombreux à ignorer ce qu’il se passe et ce qui est en jeu. L’Assemblée générale des personnels et des étudiants de l’Université de Strasbourg qui s’est tenue le jeudi 6 février a regroupé plus de 200 étudiants dans un amphi trop petit pour accueillir tout le monde. Le matin même, les lycéens de Marie Curie qui devaient passer les E3C ont décidé de bloquer l’établissement, et les forces de « l’ordre » sont intervenues en envoyant deux lycéens ainsi qu’un surveillant en garde à vue. Vers 10h du matin, une centaine de lycéens se sont donné rendez-vous au campus universitaire pour protester contre la répression policière et montrer leur colère qui s’illustre par une motivation et une détermination dont les lycéens seuls ont le secret. La motion de l’AG des personnels et étudiants de la fac « exprime sa solidarité avec les lycéens et personnels du lycée Marie Curie et du lycée Jean Sturm réprimés et mis en garde à vue », et exige qu’il n’y ait aucune poursuite à leur encontre tout en condamnant fermement toute forme de répression « policière, judiciaire et administrative » contre le mouvement lycéen.

La motion de cette AG exceptionnelle rappelle le caractère « systémique » des réformes en cours et s’encre de plus en plus fermement contre la réforme des retraites. La motion lance un appel à la communauté d’enseignants et recherche de Strasbourg, et appelle à mener des actions concrètes : grève perlée, grève du zèle, grève une semaine sur deux, ou grève reconductible… tout construisant en en amplifiant les convergences avec les autres secteurs professionnels en lutte. Voici la liste des actions proposées :

« Nous appelons aux actions suivantes
-  Démissionner de toutes les responsabilités administratives
-  Ne pas tenir les jurys d’examen du 1er semestre avec explication des conséquences aux étudiants
-  Se mettre en grève de la recherche
-  Se mettre en grève des enseignements
-  Prise de parole des enseignants en cours, et cours sur les réformes
-  Multiplier les cours alternatifs et les cours en commun
-  Bloquer ParcourSup
-  Ne remonter aucun rapport à l’HCERES (et action « balance ton rapport »)
-  Ne pas remonter les maquettes de diplômes pour les accréditations
-  Abonder la caisse de grève à destination en priorité des précaires et des non-titulaires
-  Mettre en place des tables d’information
-  Préparer et conduire des opérations Restaurant Universitaire gratuit
-  Participer au LOTO UNIBETE »
Une des dates phare de la mobilisation étudiante sera celle du 5 mars, journée où une « cessation de toutes les activités » (reconductible) a été proposée. C’est en vue de se préparer à cette journée et celles qui suivront que certains enseignants ont imaginé une tombola à prix libre pour soutenir la grève.

Ainsi, c’est bel-et-bien collectivement que la lutte se construit et que la mobilisation prend forme, en même temps que la colère monte, de plus en plus solide et structurée. Je perçois désormais ce que signifie un mouvement qui « prend de l’ampleur », c’est une vague qui grossit, qui commence par une secousse dans une eau calme et muette, et qui petit à petit se remarque, prend forme, fait du bruit, d’abord aigu et strident puis grave et assourdissant. Nous sommes beaucoup, en tout cas plus qu’eux, les fachos, les flics et les politiques, et si le gouvernement ne lâche pas, ce sera la guerre, la vraie cette fois-ci. Si nous ne souhaitions pas de violences, un point d’inflexion a été clairement franchi ces derniers mois, au cours de cette dernière année, et la violence se dresse, petit à petit, comme une évidence, à tort ou à raison, l’Histoire en jugera.

Nous ne pouvons plus nous taire, encore, ne pas répondre aux coups portés, injustement. Un proverbe Congolais dit « Miso makasi, ndoki té » - « il ne faut jamais courber la tête sous les coups qu’on ne mérite pas », et nous ne méritons aucun des coups qui nous ont été portés.




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