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Notre classe

Interview

Renault : « On est volontaires pour travailler pour la santé de tous, pas pour produire des moteurs »

Chez Renault, la production est arrêtée mais la direction entend bien préparer la reprise. D’ores et déjà, les travailleurs ont appris que certains d’entre eux devraient travailler six jours sur sept lors de la reprise, avec des heures supplémentaires moins rémunérées. De même, la direction entend prélever des journées de congés aux salariés pour compenser le chômage partiel. Interview avec Pascal Le Manach, militant CGT chez Renault Cléon.

mardi 31 mars

RP : Bonjour Pascal, pourrais-tu nous raconter la situation chez Renault Cléon depuis le 16 mars dernier où la production a été arrêtée ?

Pascal Le Manach : Le lundi 16 mars, quand on est retournés à l’usine à Renault Cleon après les annonces du Premier Ministre qui avait annoncé la fermeture des bars, des restaurants, des cinémas et de l’ensemble des lieux qui réunissaient du monde, tout le monde se demandait ce qu’on faisait à 4000 sur le site. Je suis militant de la CGT à Renault Cléon et on avait sorti un tract dès le matin en appelant à la fermeture du site pour ne prendre aucun risque face à ce virus.

Tout le monde se regardait dans la boîte, mais la direction nous disait qu’il était hors de question de cesser le travail. A 13h30, les copains de la logistique ont décidé d’arrêter de travailler, ce qui a rapidement arrêté les chaînes pour les moteurs. La hiérarchie a refusé de céder, mais finalement, à 15h la direction de Renault annonçait que la production serait arrêtée à partir du soir même, à 21h30.

RP : Donc Renault n’a pas immédiatement arrêté la production d’elle-même, il y a eu une pression des travailleurs ?

PLM : Disons que si la direction a fait le choix d’arrêter la production, cela s’inscrivait dans un contexte particulier. On entendait déjà qu’à PSA et à Michelin ça commençait à grogner, et la direction du groupe Renault n’a pas arrêté la production sous la pression directe des travailleurs, mais elle sentait que ça n’allait pas se passer facilement. Même s’il n’y a pas eu d’arrêts de travail massifs, il y avait une ambiance et tous les ouvriers considéraient que cela ne pouvait pas continuer comme ça.
Par ailleurs, si le lundi 16 mars la production a été arrêtée, cela ne veut pas dire que tout activité a cessé. Chez Renault Lardy, plus de 300 travailleurs continuent de travailler quotidiennement au sein de leur site. C’est la même chose à Cergy, Villeroy ou Flins où la direction n’a pas fait cesser le travail.

RP : Comment la direction le justifie ?

PLM : Ils se sont cachés derrière l’argument que les pompiers et les ambulanciers auraient besoin de pièces détachées. C’est évidemment un argument complètement trompeur. Il faut savoir que la production est gérée de façon informatique, il y a des réserves de pièces détachées dans les magasins, les entrepôts, donc c’est vraiment une filouterie pour continuer d’arroser les garages.

RP : Renault Cléon est arrêtée totalement ?

PLM : Oui c’est arrêté totalement. Ce matin la direction nous a appris qu’un tout petit secteur d’une dizaine de salariés allait reprendre le 1er avril, pour travailler sur des moteurs pour Renault Lardy. Cette reprise se fera soi-disant avec des volontaires, on surveillera les choses de très près.

Du côté de la CGT, on est contre cette reprise d’activité qui n’est pas indispensable pour la population du pays. Nous, on est à l’écoute de ce que disent les scientifiques, c’est-à-dire que c’est le confinement qui est à l’ordre du jour et il est hors de question qu’on retourne au boulot.

On lui a demandé si elle avait en tête la reprise d’activité dans d’autres secteurs de production, et elle y pense. Elle n’annonce pas encore la couleur, mais on sait que dans l’automobile les directions veulent redémarrer le plus vite possible l’activité. De fait, même si on est confinés, on est en relation avec des travailleurs du site, du reste de l’entreprise mais aussi d’entreprises extérieures, et pour la majorité des travailleurs il est hors de question de reprendre le boulot aujourd’hui.

RP : Qu’en est-il de la situation des intérimaires suite à la fermeture de Renault Cléon ?

PLM : Pour les intérimaires c’est très difficile, comme d’habitude. De très nombreux camarades intérimaires avaient des contrats courts, et à la fin de leurs contrats ils se retrouvent sans travail, au chômage. Dans certains cas des intérimaires auraient été mis en chômage partiel mais la plupart, la très grande majorité, se retrouvent sans boulot et à Pôle Emploi.

RP : En ce moment, j’ai vu qu’il y avait des négociations concernant les conditions du chômage partiel, et il me semble que la direction de Renault a essayé d’attaquer un certain nombre d’acquis des salariés. Pourrais-tu nous en dire plus ?

PLM : Oui il y a des « négociations », enfin des négociations… on discute de ce que veut la direction et la majorité des syndicats signeront sans doute l’accord que la direction veut imposer (la CFE, la CFDT, FO…).

Ce n‘est pas signé mais ils annoncent déjà la couleur : pour une semaine de chômage partiel, une journée de congés sera retirée. Donc l’entreprise entend faire financer aux travailleurs, par leurs congés, une partie de leur chômage partiel. Ensuite, la direction explique que le gouvernement lui donne la possibilité de nous faire travailler obligatoirement six jours par semaine, avec des heures supplémentaires le samedi majorées seulement à 10% et non à 25% comme normalement ! Donc maintenant, jusqu’à fin 2020, il y aura des heures supplémentaires obligatoires moins payées. Ils veulent également limiter la prise de congés dans la période estivale à 12 jours.

RP : Ils s’appuient sur les ordonnances Macron c’est ça ?

PLM : Oui ! Ces ordonnances, on n’est pas naïfs, ce sont des ordonnances qu’a passé le gouvernement directement à la demande du grand patronat, et le gouvernement Macron, comme les autres, est un gouvernement extrêmement servile qui met en place ce que demande le grand patronat.

RP : Quelle est la réaction des salariés à cette situation ?

PLM : Les échos que j’ai aujourd’hui c’est que les gens sont opposés à la reprise et à ces reculs.

A ce propos, il faut noter que ce qui fait que les salariés sont méfiants par rapport à la reprise d’activité et sont extrêmement soucieux de respecter le confinement c’est que dimanche 22 mars un collègue de l’usine est décédé du Coronavirus. Ce décès a extrêmement touché les salariés de Renault Cleon. Tout le monde était déjà soucieux, mais quand ce sont des chiffres c’est une chose, quand c’est un collègue ça change la donne. On ne sait pas s’il a attrapé la maladie à l’usine, mais on sait qu’on a des copains à Cleon qui ont des symptômes du coronavirus.

RP : Est-ce que malgré ça la direction envisage la reprise ?

PLM : Il n’y a pas de date envisagée pour l’instant, mais cela évolue vraiment au jour le jour. La direction ne se cache pas et explique qu’elle y pense et qu’elle y travaille, mais il n’y a pas de date annoncée.

De notre côté en revanche on s’y prépare dès maintenant, ça peut être lundi prochain, ça peut être mardi, on s’y prépare et on prépare les copains à résister car c’est évident que la direction mettra la pression sur ce redémarrage en agitant les arguments de la crise économique, de la situation de Renault, il y aura tout un chantage à cette prise d’activité. Il faudra être solidaire et ensemble pour résister à la pression et refuser la reprise d’activité.

RP : J’imagine que sur les autres sites la situation est la même ?

PLM : Oui c’est la même situation. Nous on produit des moteurs et des boîtes de vitesse pour le groupe Renault donc on est en relation avec Renault Flins, pour qui on produit des moteurs, le moteur électrique par exemple, on est en lien avec les camarades de Renault Sandouville et Renault Douai qui ont aussi besoin de moteurs, donc on s’informe les uns les autres, on se tient au courant quotidiennement, car on sait que derrière chaque direction d’établissement ya une politique de l’ensemble groupe Renault. Pour l’instant, dans toutes les directions d’établissements, il y a une volonté d’essayer de convaincre qu’il va falloir reprendre le boulot, même si aucune date n’est fixée.

RP : A propos de la reprise, PSA a annoncé qu’ils allaient produire des respirateurs à Poissy. Est-ce le cas chez Renault ?

PLM : Oui, on a appris ça ce matin. Chez Renault Cléon, un seul salarié va travailler deux heures le matin et deux heures l’après-midi sur une imprimante 3D pour produire des pièces sur les respirateurs artificiels. Evidemment c’est bien, mais c’est vraiment une goutte d’eau ! Un seul salarié qui va produire une pièce 4h par jour. Il bossera le matin pour démarrer l’imprimante 3D et il reviendra le soir récupérer les pièces. C’est de la communication !

Nous, comme on disait à la direction, on est volontaires pour travailler pour la santé de toute la population ! Mais pas pour produire des moteurs et des boîtes de vitesse. Ce n’est pas ce dont on a besoin. Si on produisait des pièces indispensables pour la santé publique, il y aurait plein de volontaires pour faire le boulot. On est tous conscients que la santé c’est essentiel. Mais ce n’est pas du tout ce qu’entend faire Renault.

RP : Ils s’appuient sur ce genre d’annonce pour cacher la reprise ?

PLM : Oui, c’est de la politique. Ils veulent montrer que Renault se préoccupe de la santé, on connaît le discours.

RP : Aujourd’hui de nombreux secteurs tentent d’imposer le maintien de la reproduction ou la reprise coûte que coûte. Au moment où le gouvernement soutient cette politique et attaque le droit du travail, on pourrait dire que les liens profonds entre gouvernement et patronat ne sont jamais apparus avec autant d’évidence.

PLM : Oui, tu as raison. On essaye toute l’année de montrer, mais c’en est une nouvelle démonstration que l’on vit dans une société capitaliste, et que quelque soit le gouvernement, ceux qui dirigent vraiment ce sont les capitalistes. La santé ça passe après. On le voit d’autant plus aujourd’hui, et il n’y a pas que les militants ouvriers qui le dénonce.

Je regardais tout à l’heure l’interview d’un médecin qui dénonçait la politique du gouvernement ces dernières années sur les suppressions de postes dans les hôpitaux, les économies dans la santé, et on paye cash aujourd’hui toutes ces politiques. Des entreprises comme Airbus et Safran qui produisent des avions et des moteurs d’avion, notamment pour l’armée, font passer la santé après leur production.

Macron dit qu’« on est en guerre », eh bien comme d’habitude dans les guerres, ce sont les travailleurs qui sont en première ligne pour être de la chair à canon.


Beaucoup de lecteurs, confinés, se demandent (et nous demandent) comment appuyer la lutte des ouvriers qui se battent pour la fermeture de leurs usines non-essentielles face au virus. Pas de manifestation, pas de possibilité d’organiser des rassemblements devant ces usines... Pourtant, nous ne pouvons pas rester les bras croisés à attendre la fin du confinement pour faire payer l’addition à tous ceux qui ont pris du retard pour agir face à la crise, affaibli les systèmes de santé et obligent aujourd’hui des centaines de milliers de personnes à aller travailler pour les profits des patrons et des actionnaires. Il y a urgence à agir, car c’est maintenant que se joue le pic de l’épidémie, les saturations des hôpitaux, et ni plus ni moins que la vie ou la mort de milliers de personnes.

Tous ensemble, nous pouvons frapper un grand coup sur les réseaux sociaux, et mettre cette question brûlante sur le devant de la scène. Nous devons peser de tout notre poids pour imposer la fermeture des entreprises non essentielles !

Révolution Permanente te propose de te joindre à la grande campagne pour imposer le #StopProductionNonEssentielle parmi les principales tendances sur Twitter et les autres réseaux sociaux. Cette action massive aura lieu le jeudi 2 avril à 18h : chaque personne compte !




Mots-clés

#StopProductionNonEssentielle   /    Coronavirus   /    #NosViesPasLeursProfits   /    Renault-Nissan   /    CGT   /    Notre classe