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Tensions diplomatiques

Sommet États-Unis Chine : la mise en scène d’un conflit stratégique

Alors que la chute du président Joe Biden est devenue virale, le même jour, la Maison blanche cherchait à faire une démonstration de force face à la Chine.

mercredi 24 mars

Photo : Frederic J. Brown/Pool via Reuters

Article initialement paru dans La Izquierda Diario, journal argentin membre du réseau international dont fait partie Révolution Permanente

La triple chute du président américain Joe Biden sur les marches de l’Air Force one, alors qu’il embarquait pour Atlanta, a retenu l’attention des médias et des réseaux sociaux pendant des heures. L’entourage présidentiel et Biden lui-même, qui s’est rapidement relevé de sa chute pour effectuer le traditionnel salut militaire depuis la porte de l’avion, se sont efforcés de minimiser la mésaventure et de tourner la page. Une chute qui tombe mal le jour où la maison Blanche avait cherché à faire une démonstration de force face à la Chine, principal rival géopolitique de l’impérialisme américain.

Mais parlons donc de l’actualité de politique internationale la plus importante de la semaine, car il s’agit bien de la première rencontre officielle de l’ère Biden entre des hauts responsables de la diplomatie américaine et chinoise. Le mini-sommet a eu lieu les 18 et 19 mars, dans la ville glaciale d’Anchorage, au fin fond de l’Alaska. L’administration Biden était représentée par Antony Blinken et Jake Sullivan, respectivement secrétaire d’État et conseiller à la sécurité nationale. Du côté de Pékin, le conseiller d’État Yang Jiechi et le chef de la diplomatie Wang Yi étaient présents.

Personne ne pouvait véritablement attendre quelque chose de cette première rencontre de l’ère “Post Trump”. Personne ne s’attendait non plus à ce qu’en Alaska les relations entre les deux plus grandes économies du monde ne puissent “repartir de zéro”, après s’être sévèrement détériorées au cours des quatre dernières années d’hostilités et de guerres commerciales. Entre autres, parce que l’administration Biden n’a pas encore défini sa stratégie pour faire face à la montée de la Chine, et sa politique étrangère en général, au-delà d’avoir élaboré un slogan général "America is back".

Le bilan est encore incertain. Mais tout porte à croire que, plus que les négociations privées, la clé de cette rencontre bilatérale se trouve dans sa rediffusion télévisée, qui a fait office de grande mise en scène, destinée avant tout aux publics nationaux de chacun des participants.

Ce qui était censé être un bref échange protocolaire s’est transformé en une intense dispute médiatique de près d’une heure. Blinken a profité des caméras pour faire sa performance diplomatique. Il a annoncé que l’intérêt des États-Unis était d’aborder le sujet de la répression de la Chine sur Hong Kong, de la persécution de la minorité ouïghoure et de la situation à Taïwan. Blinken a de nouveau accusé le gouvernement chinois de perpétrer des cyberattaques contre les États-Unis et d’exercer des pressions économiques contre les alliés régionaux de l’impérialisme américain, en référence aux tarifs douaniers imposés par Pékin contre l’Australie. En d’autres termes, il a accusé la Chine de "menacer l’ordre fondé sur les lois qui maintiennent la stabilité mondiale".

La réponse chinoise a été à la hauteur de l’attaque. Le conseiller d’État a vanté les réalisations du gouvernement de Xi Jinping, notamment dans la lutte contre la pandémie de coronavirus. Et il a rappelé à son homologue américain que les États-Unis ne représentaient en aucun cas les valeurs "démocratiques" universelles dont ces derniers se targuent d’être les défenseurs, en faisant référence aux graves problèmes internes de "droits de l’homme", comme par exemple le racisme, dont la Maison Blanche ferait mieux s’occuper.

Le fait que cet échange ait constitué un véritable spectacle de joutes verbales, confirme la tension diffusée en direct depuis l’Alaska sur les télévisions chinoises et américaines. Par la suite, la réunion a suivi son cours en privé comme prévu.

Mais ce serait s’adonner à une lecture largement superficielle que d’interpréter cette réunion à l’aune de ce qu’il en est ressorti dans les médias, qui ont largement relayé l’aspect théâtral de la rencontre. Il ne s’agit pas seulement d’un jeu d’image, mais bien d’une contradiction structurelle qui oppose le déclin impérial des États-Unis et la montée en puissance de la Chine, qui, bien qu’elle n’en conteste pas l’hégémonie mondiale, est devenue le concurrent stratégique central pour l’impérialisme américain. Comme le dit Blinken, la Chine "est le plus grand test géopolitique du XXIe siècle".

La nécessité de contenir et de retarder l’avancée de la Chine est une raison d’État pour les États-Unis. De ce point de vue, les différences entre les Démocrates et les Républicains ne relève que du domaine tactique. L’administration Obama a répondu à cette menace stratégique par le "pivot" vers la région Asie-Pacifique, qui impliquait une politique économique et militaire d’isolement multilatéral de la Chine, par le biais du traité transpacifique. Donald Trump quant à lui, avait choisi la voie de la confrontation bilatérale, à travers les guerres douanières et commerciales. Il avait d’ailleurs donné un nouvel élan au dialogue de sécurité quadrilatéral, connu dans le jargon sous le nom de "quartet", une politique de sécurité commune avec le Japon, l’Australie et l’Inde, conçue sous la première administration Bush pour maintenir la région indo-pacifique "ouverte et libre", c’est-à-dire à l’abri de l’influence de la Chine.

L’administration Biden semble donc bien suivre les traces de Trump. Une partie de la chorégraphie exprimée lors de la première réunion bilatérale avec la Chine consistait à se mettre en scène dans une “position de force”. Dans les jours précédant la réunion en Alaska, le président américain a participé à un sommet virtuel du "quartet" qui avait pour objectif de renforcer la présence militaire en mer de Chine méridionale pour encercler la Chine. Le ministre de la Défense, Lloyd Austin était en visite samedi dernier à New Delhi en Inde dans le cadre d’une tournée en Asie pour mobiliser ses alliés contre la Chine. Selon le chef du Pentagone, au cours des 20 dernières années, alors que les États-Unis se sont concentrés sur le Moyen-Orient, la Chine a modernisé ses capacités militaires et, bien que la disparité reste énorme (les dépenses militaires américaines sont égales aux budgets de défense cumulés des 10 pays qui se trouvent derrière les Etats-Unis dans le classement des dépenses militaires), c’est la justification du Pentagone pour doubler le budget de la dite "Initiative de dissuasion du Pacifique" qui comprend le déploiement de missiles à guidage de précision au Japon et à Taïwan en direction de la Chine.

Bien plus que les quelques gestes qui visent à défaire l’héritage de Trump en matière de politique étrangère, l’administration Biden maintient une bien plus grande continuité avec son prédécesseur qu’elle ne veut bien le reconnaître. Au Moyen-Orient par exemple, la promesse de revenir sur l’accord nucléaire avec l’Iran est assortie de tout un tas de conditions et d’obligations. De plus, Biden a réaffirmé l’alliance stratégique des États-Unis avec l’Arabie saoudite. Et ce nonobstant le fait qu’il a ordonné la publication du rapport de ses agences de renseignement sur le rôle du prince Mohammed Ben Salman dans le meurtre et le démembrement du journaliste Jamal Kashoggi, et alors même qu’il a qualifié Poutine d’assassin.

Dans le document qui vient d’être publié par la Maison Blanche et qui décrit sa stratégie provisoire de sécurité nationale, la Chine est définie comme "le seul concurrent potentiellement capable de combiner sa puissance économique, diplomatique, militaire et technologique pour poser un défi durable au système international ouvert et stable". La Russie reste déterminée à renforcer son influence mondiale et à jouer un rôle perturbateur sur la scène internationale", tout en désignant les "puissances régionales" telles que l’Iran et la Corée du Nord comme des menaces pour la sécurité des États-Unis et de leurs alliés.

Cette politique hostile envers la Chine implique pour les États-Unis de construire une base sociale et une opinion publique à l’intérieure du pays qui soit favorable à des actions éventuellement plus agressives envers la puissance chinoise. L’administration Trump avait d’ailleurs dangereusement encouragé le sentiment anti-chinois au sein de la population américaine.

L’horrible crime de haine perpétré il y a quelques jours à Atlanta contre la communauté asiatique-américaine et qui a fait huit morts, pour la plupart des femmes d’origine asiatique, doit donc être analysé comme le reflet intérieur des politiques impérialistes.

Traduction : Julien Anchaing




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