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Monde

Rentrée sociale en Algérie : élections, répression, et loi de finance, vers une radicalisation du hirak ?

Après avoir réussi à faire démissionner Bouteflika puis à faire annuler les élections présidentielles par deux fois, le hirak (« mouvement ») repart de plus belle en cette rentrée en exigeant que « yetnahaw ga3 » (« qu'ils partent tous ») et refuse la tentative du pouvoir en place d'imposer de nouvelles élections présidentielles le 12 décembre prochain. L'importance de la mobilisation tant par le nombre de manifestants que par sa durée dans le temps montre ainsi l'ampleur de la crise politique qui touche les pays, de même qu'elle accentue les contradictions qui traversent le régime.

samedi 28 septembre

Manifestation à Alger ce vendredi 27 septembre. Crédit Photo : Sami K.

Tel était le mot d’ordre repris par les millions de manifestants en Algérie depuis la démission de Bouteflika sous pression de la rue en avril dernier : « yetnahaw ga3 ! » (« qu’ils s’en aillent tous ! »). Ainsi ce mot d’ordre révélateur d’un ras-le-bol face à un régime autoritaire, ouvertement corrompu, avec en fond la critique de l’injustice sociale produite par les politiques néo-libérales, montre aussi la radicalité des masses populaires algériennes qui refusent de s’arrêter à la personne symbolique du président mourant et veulent que tout le « système dégage ». Radicalité de masse qui s’est engouffrée dans la crise du régime matérialisée au départ par la crise de succession qui avait poussé Bouteflika à se représenter pour un 5ème mandat présidentiel sur un fauteuil roulant faute de remplaçant, allumant par là-même l’étincelle du hirak.

Caricature de Bouteflika par Chappatte dans Le Temps

Le mouvement ne s’est donc pas arrêté à la démission de Bouteflika. La mobilisation est passée du rejet du cinquième mandat au rejet du « système », et les masses populaires refusent l’organisation d’élections présidentielles par le gouvernement par intérim dirigé par Mohamed Bensalah et Nourredine Bédoui, respectivement Président par intérim et Premier Ministre. Les élections étant initialement prévues en avril 2019, aucun candidat n’a alors réussi à canaliser le mouvement populaire pour lui faire prendre la voie des urnes. Une fois reportées au 4 juillet, elles furent encore annulées une seconde fois, toutes les personnalités potentielles s’étant abstenues de se présenter, de crainte de s’attirer les foudres des masses populaires qui continuaient de manifester pour que le « système dégage » malgré la chaleur et le mois de ramadan. Enfin le 15 septembre, le corps électoral a été convoqué à l’initiative du chef de l’état-major de l’armée et du gouvernement afin de tenter d’organiser de nouvelles élections le 12 décembre prochain.

Le chef de l’état-major de l’armée et vice-ministre de la Défense Ahmed Gaïd Salah est donc lui-même régulièrement monté au créneau depuis le départ de Bouteflika pour défendre la sauvegarde du régime et de ses institutions en invoquant la défense de la constitution, et en usant tour à tour de la répression contre les manifestants, de discours menaçants, d’accusations présentant les opposants comme manipulés par des forces étrangères, ou de concessions salariales pour tenter d’éviter la récidive de grèves politiques dans les entreprises stratégiques du pays (hydrocarbures, télécoms, transports...), après les grèves massives du 10 et 28 mars suite auxquelles Bouteflika avait présenté sa démission.

Des manifestants rassemblés à Alger, le 15 mars 2019.© REUTERS/Zohra Bensemra

Mais les masses populaires ne l’entendent pas de cet avis. Si les marches, quoique massives et allant jusqu’à rassembler plusieurs millions d’algériens dans les rues un peu partout dans le pays, restaient cantonnées au vendredi (un jour de week-end en Algérie) et au mardi pour les étudiants pendant la période scolaire, le dimanche 15 septembre dernier lors de la convocation du corps électoral par Gaïd Salah, des manifestations importantes ont eu lieu notamment à Alger et Constantine où une vingtaine de personnes ont été arrêtées. Les manifestants protestaient contre la volonté du pouvoir d’imposer la tenue d’élections présidentielles, et pour la libération des prisonniers politiques. Parmi eux, l’arrestation de l’homme politique et ex-dirigeant du Front des Forces Socialistes (FFS) Karim Tabbou avait été suivi d’une vague d’indignation sur les réseaux sociaux. Celui-ci avait réussi à émerger au début du mouvement comme une des figures de celui-ci, avec un discours démocratique libéral. Bien que partisan de la tenue d’élections présidentielles, il s’en était tenu à la revendication minimale que toute échéance électorale soit être précédée de la démission du gouvernement par intérim Bédoui-Bensalah. Libéré mecredi, selon lui à condition de ne plus « faire de l’activité politique », il a été à nouveau arrêté le lendemain. Avec cette arrestation le régime envoie un signal pour pousser à ce que des élections aient lieu au plus vite et montre qu’il n’y a rien à négocier avec lui qui aille dans le sens des intérêts des masses populaires.

Les policiers émeutes dans la capitale

Dans la même veine, ce lundi a eu lieu le procès de Louisa Hanoune, la secrétaire générale du Parti des Travailleurs (PT). Elle avait été arrêtée le 9 mai dernier au motif d’ « atteinte au moral de l’armée » et « atteinte à l’autorité de l’Etat » pour avoir participé à une réunion informelle avec Saïd Bouteflika, le frère du président déchu, et le général Toufik ancien chef du Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS) dissout en 2015, eux aussi arrêtés. Tous les trois ont été condamnés à 15 ans de prison par un tribunal militaire, à huis-clos, les journalistes n’ayant pas été admis dans l’enceinte du tribunal. Une telle réunion avec des symboles de l’ère Bouteflika ne peut aller dans le sens des intérêts des travailleurs que Louisa Hanoune prétend représenter. Mais l’arrestation d’une dirigeante d’une organisation du mouvement ouvrier, bien que l’on soit en désaccord avec la politique qu’elle a mené, ne peut pas non plus servir les intérêts des travailleurs et des masses populaires qui sont les seuls à avoir la légitimité pour en juger, contrairement au tribunal militaire de Blida. Ce procès fait donc avant tout figure de fausse opération « mains propres » pour le chef de l’état-major de l’armée et le gouvernement par intérim cherchant ainsi à se laver les mains du système de corruption que symbolise Saïd Bouteflika aux yeux des algériens. Il revêt un caractère éminemment politique puisqu’il sert également à affirmer l’appareil bureaucratico-militaire comme pilier du régime, contre les velléités de certains secteurs patronaux – à l’instar du milliardaire Issad Rebrab actuellement en prison – de surfer sur la vague du Hirak pour s’alléger de la tutelle de la bureaucratie et des militaires, et revendiquer une plus grande ouverture aux importations dans certains secteurs comme le réclame la bourgeoisie compradore d’import-export, mais aussi pour déterminer la part du budget dédiée aux subventions, et le degré d’ouverture des entreprises nationales aux capitaux privés et étrangers.

En réprimant le mouvement et en cherchant encore une fois à imposer la tenue d’élections présidentielles, les desseins du pouvoir en place sont simples : légitimer un nouveau gouvernement qui sera en mesure de mener à bien les contre-réformes anti-sociales réclamées par l’impérialisme. En effet, l’Algérie est avant tout dépendante sur le plan économique des cours des hydrocarbures sur le marché international. Or la crise de 2008 a produit un ralentissement de la production au niveau mondial et donc une baisse des recettes pétrolières qui représentent pourtant 95% des exportations et 70% du budget de l’Etat algérien. Ses réserves de changes sont ainsi passées de 200 milliards de dollars en 2014 à 60 milliards de dollars aujourd’hui. Et la situation internationale est marquée par une forte instabilité, la guerre commerciale entre les USA et la Chine pouvant provoquer une nouvelle récession dans un avenir proche, qui plongerait les pays exportateur de pétrole dans une situation difficile.

D’où la visite d’une délégation du FMI en Algérie et l’annonce dans un récent communiqué du gouvernement Bedoui, de la mise en place d’un budget de rigueur par la loi de Finance 2020. Le gouvernement voudrait ainsi baisser de 10% les dépenses de fonctionnement de l’Etat, ce qui signifie le gel des embauches dans la fonction publique et le non-remplacement des départs en retraites. Pour pallier aux baisses de recettes dans le secteur des hydrocarbures, le gouvernement prévoit également d’augmenter les taxes comme la TVA, une fiscalité injuste qui taxe sans prendre en compte les différences de revenus. De même, un projet de mise en place de péages sur les autoroutes est à l’étude. Et surtout le gouvernement décide de supprimer la règle du 51-49 qui obligeait les entreprises à être détenues au moins à 51% par des capitaux nationaux. Une règle que les pays impérialistes comme la France et les USA avaient dans le viseur depuis longue date afin de pouvoir s’accaparer les richesses nationales. De plus, le communiqué signé par le chef du gouvernement indique que «  le projet de loi propose la possibilité de recourir, de façon sélective, au financement étranger auprès des institutions financières mondiales  ». En somme le projet est d’ouvrir encore plus l’économie nationale à la rapacité des impérialistes. Et si pour le moment il ne s’agit pas encore du secteur stratégique des hydrocarbures, il est clair qu’à terme c’est cela qui est visé.

« Les travailleurs de Sonacom en grève contre Sidi Saïd » le 28 mars à Rouiba, près d’Alger

Par cette loi de finance qui est un véritable plan de bataille contre les travailleurs et les masses populaires algériennes, c’est l’appareil bureaucratico-militaire par la voix du gouvernement et du chef de l’état-major de l’armée, qui tend finalement la main à l’opposition libérale et se refait ainsi une base sociale, pourvu qu’il reste au centre du poste de commandement en dernière instance. Le très libéral Ali Benflis, politicien de longue date, premier ministre des premiers gouvernements sous Bouteflika, puis candidat malheureux contre Bouteflika à l’élection présidentielle de 2004 l’a bien compris. Alors qu’il était encore réticent à participer il y a quelques mois aux élections présidentielles, allant jusqu’à moquer les initiatives du chef de l’état-major de l’armée, il se dit aujourd’hui satisfait de l’organisation des élections et compte se présenter candidat, revenant ainsi sur les précédents engagements à refuser les élections tant que les prisonniers politiques ne seraient pas libérés.

Cependant il semble peu probable que cette offensive tant sur le plan social incarné par le projet de loi de finance, que sur le plan démocratique avec la tentative d’imposer des élections le 12 décembre prochain, se fasse sans réaction de la rue algérienne. Le déclenchement du hirak et la démission de Bouteflika a en effet permis aux masses populaires de relever la tête et de reprendre confiance en leur force collective dans la mobilisation, à l’image des femmes sorties en masse dans les rues ces derniers mois. Après avoir passé le creux de l’été au cours duquel elles s’étaient tout de même maintenues, les manifestations hebdomadaires se font à nouveau massives comme en a témoigné ce 27 septembre le 32ème vendredi de mobilisation dans toute l’Algérie. Tandis que les étudiants reprennent le chemin des universités et que les marches du mardi se remplissent elles aussi de nouveau et agrègent de plus en plus de secteurs, tel que cela a été le cas à Béjaïa cette semaine où un appel à la grève contre les élections et pour la libération des détenus politiques a mobilisé les travailleurs de l’enseignement et de la fonction publique aux côtés des étudiants. La jeunesse des stades et des quartiers populaires qui s’est révoltée accepte de moins en moins facilement d’être sacrifiée par le régime, et si violence sociale et violences policières continuent d’exister, les manifestations suite à la mort de trois jeunes à Oued Rhioumontrent une volonté de ne plus se laisser faire et de s’organiser contre les injustices. Par ailleurs la rentrée présage d’un regain de luttes sociales, sur les problématiques d’accès aux services publics exacerbées en temps de crise, comme c’est par exemple actuellement le cas à l’Est dans la région d’Annaba où la population est excédée par les coupures d’eau. Pendant ce temps les salariés des grands patrons mis en prison se retrouvent à faire tourner les entreprises eux-mêmes, tandis que l’Etat nomme des administrateurs pour gérer les affaires courantes et la comptabilité... mais jusqu’à quand ? Dans de nombreuses entreprises publiques en revanche, les gérants tentent d’organiser la faillite pour justifier la liquidation au profit d’investisseurs privés. Dans ces situations l’affrontement se place sur le terrain de la grève et pose la nécessité de la réappropriation des richesses nationales et de la défense des acquis de l’indépendance qui avait permis le développement d’un secteur industriel nationalisé. Des mots d’ordre qui résonnent avec ceux des manifestations du vendredi.

Travailleurs en grève d’une entreprise de réparation navale, qui réclamaient le départ du secrétaire général de l’UGTA Sidi Saïd le 28 mars

Et pour cause, au mois de mars dernier c’était bien la grève massive qui avait fait trembler le régime et jeter dans les poubelles de l’histoire un tyran installé sur le trône depuis 20 ans. A ce moment là avait émergé le mouvement de contestation de la direction de l’Union Générale des Travailleurs Algériens, pour que le secrétaire général « Sidi Saïd dégage » lui aussi, complice de Bouteflika qu’il était, et pour la réappropriation et la refondation du syndicat par les travailleurs, sur des bases démocratiques, combatives, et indépendante du régime, pour permettre à la classe ouvrière de peser de tout son poids et d’emmener le hirak le plus loin possible. Si l’étouffement de ce phénomène a été matérialisé par la tenue d’un congrès fantoche en juin, il est clair que ni les contradictions profondes du régime, ni la radicalité apparue à ce moment là n’ont disparu. Et c’est précisément ces aspects les plus avancés qu’il faut aujourd’hui prendre en compte pour dessiner les contours programmatiques et stratégiques d’un parti révolutionnaire qui soit un vrai outil dans l’action pour les travailleurs en Algérie. Car dans cette situation où l’organisation d’élections présidentielles n’aura pour objectif que de choisir le nom de ceux qui mettront en place les prochaines réformes néo-libérales, c’est précisément ce rôle de locomotive que l’on voudrait que la classe ouvrière joue à nouveau, pour la mise en place d’une assemblée constituante révolutionnaire, c’est-à-dire d’une assemblée constituante qui se donne pour tâche de mettre fin aux institutions du régime, de réaliser les tâches de l’indépendance nationale pour de bon, de rompre avec l’impérialisme, et de répondre aux aspirations démocratiques et sociales de la jeunesse et de l’ensemble des masses opprimées algériennes.




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