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Débats

Repas de Noël. Guide de survie face à 5 idées reçues sur le communisme

Voilà à nouveau cette période de l’année où, malgré le Covid-19, certains et certaines d’entre nous vont rentrer dans leurs familles pour les vacances. D’autres dîneront par zoom, tandis que certains se réjouissent d’avoir une bonne excuse pour éviter les sempiternelles discussions de Noël. Quand votre famille ne partage pas des idées communistes, et que, tel Anasse Kazib sur le plateau des Grandes Gueules vous vous retrouvez seul, entouré d’un tonton raciste, de parents socialistes bon teint, de votre papi macronien, ou encore d’une tante écolo green-washing (les rôles sont évidemment interchangeables), le débat peut-être aussi rude que bas de plafond. Et il faut être vif ! Ce n’est en effet pas le plus simple d’exposer des arguments complexes sur le matérialisme dialectique pendant que vous demander à votre grand-mère de vous resservir de la dinde. Nous vous avons donc préparé une petite compilation des questions les plus fréquentes qu’un communiste entend dans sa famille pour la période des fêtes.

vendredi 25 décembre 2020

Illustration : LeftVoice

#1 : On va partager les brosses à dents ? Et tu vas me prendre ma voiture et mes bouquins ?

Spoiler : non.

Il s’agit d’une crainte courante qui provient d’une mauvaise compréhension de l’expression "propriété privée". En tant que socialistes, nous nous opposons à la propriété privée et voulons l’abolir pour le bien commun. Nous ne sommes cependant pas opposés à la propriété personnelle.

Les biens personnels sont tout ce que vous possédez pour votre usage personnel, comme une brosse à dents, un livre, des vêtements, une voiture, etc. En principe, tout le monde possède une forme de propriété personnelle. La propriété privée, en revanche, est la propriété des moyens de production (une usine, des champs, des rentes en tout genre) - propriété qui vous permet d’exploiter les travailleurs et de vous enrichir grâce à leur travail. Ce sont les personnes qui doivent être expropriées, les propriétaires de grandes entreprises, les grands propriétaires immobiliers et fonciers.

Très peu de gens possèdent réellement une propriété privée. Même les propriétaires de petites entreprises avec quelques employés, ou une famille qui loue une chambre supplémentaire dans sa maison, peuvent être des alliés de la classe ouvrière : constamment mis sous pression par le capital financier, ils auraient tout intérêt à ce que les banques soient expropriées et nationalisées pour bénéficier de crédits très avantageux par exemple. De plus, face à la crise qui vient, ils vont eux aussi payer leur pot cassé, et c’est au profit des grands capitalistes (qui continuent de se gaver) que leur entreprise, ou leur local, va être saisi par un huissier et qu’ils risquent de tout perdre et de s’endetter pour des années.

À moins que vous ne soyez propriétaire d’une grande entreprise ou que vous soyez un puissant propriétaire, les communistes ne saisiront pas votre propriété. En fait, l’expropriation de la propriété privée des capitalistes représente simplement pour l’immense majorité de la population la possibilité de décider démocratiquement de la production, et que ces décisions ne soient pas motivées par le profit mais par les besoins des consommateurs, des producteurs, et de l’environnement. Cela signifie plus de contrôle, et non moins. Alors ne t’inquiète pas grand-père, ta brosse à dents est en sécurité. Quant à votre cousin conspirationniste qui s’inquiète du fluore présent dans son dentifrice : qui dit "pas de profit" dit "pas de secret commercial", la composition en serait publique.

#2 : Mais les gens sont fainéants, donc sous le communisme, certains feront tout le boulot pendant que d’autres ne feront rien !

La crainte est que sous le communisme, certaines personnes fassent tout le travail alors que d’autres en feraient très peu et recevraient une part égale. L’idée d’une telle situation contrarie la plupart des gens car elle n’est pas "juste". Mais ce que votre grand-mère vous décrit là n’est pas le fonctionnement du communisme... mais du capitalisme !

Dans le système actuel, on va bosser tous les jours et on gaspille notre vie (souvent pour des tâches absurdes) pendant que des hommes en costume sont assis dans des salles de conseil d’administration confortables et profitent de notre travail. Le profit est quelque chose que nous (en tant que travailleurs) produisons et qu’ils (en tant que patrons) nous prennent. Nous vivons tous actuellement dans le monde du travailleur acharné qui se bat pour enrichir le fainéant. De nombreux travailleurs occupent plusieurs emplois juste pour joindre les deux bouts.

En outre, ce que l’on appelle souvent la "paresse" est ce que j’appellerais le rejet quotidien du travail sous le capitalisme : prendre le temps de discuter avec des collègues au milieu d’un travail ennuyeux ou déshumanisant, utiliser tous ses temps de pause, ou même se plaindre de la journée de travail. La "paresse" est une réaction au sentiment que votre travail est inutile, plutôt que quelque chose qui est inhérent au travail lui-même.

Mais le travail n’a pas besoin d’être ainsi. Nous pouvons participer à la planification de notre travail, comprendre son processus et son objectif. Dans le socialisme, nous pourrions organiser la production différemment : nous pourrions consacrer moins d’heures à un travail que nous apprécions réellement, nous n’aurions pas à nous soucier de l’argent et nous pourrions nous sentir investis dans le travail que nous faisons. La séparation entre le travail manuel et le travail intellectuel disparaîtrait et tout le travail que l’on demande aux gens de faire apporterait un avantage matériel à la société. Et surtout, nous pourrions passer beaucoup plus de temps à ne pas travailler.

Pourquoi cette hyper-focalisation sur la productivité ? Après tout, le développement de la technologie pourrait nous permettre de travailler beaucoup moins d’heures. Le chômage est l’expression la plus irrationnelle du capitalisme où, parce que l’on a besoin de moins de personnes pour produire les mêmes choses, certaines sont condamnées à la pauvreté et à l’inactivité. Certains se tuent au travail, d’autres à en trouver ! Pourtant, les ministres et les patrons nous rappellent systématiquement que nous devrions travailler plus, plus longtemps... Dans un système communiste, nous n’aurions pas à travailler autant d’heures et nous disposerions toujours de systèmes de production plus efficaces, de sorte que nous aurions du temps libre : du temps pour l’art, pour les loisirs - pour tout ce que nous voulons.

#3 : Tu es anticapitaliste et tu as un Iphone ?

Merci tata, mais ton fairphone aussi a été produit sous le capitalisme.

Il s’agit d’un contre-argument récurrent contre le communisme qui repose sur deux hypothèses : premièrement, que ceux qui vivent dans un système capitaliste sont des capitalistes et qu’il est donc hypocrite de le critiquer ; et deuxièmement, que seul le capitalisme peut apporter de l’innovation.

La première hypothèse est la plus facile à discréditer, car il est impossible de ne pas vivre sous le capitalisme. En raison de notre vie dans ce monde, nous faisons partie d’une manière ou d’une autre du système capitaliste. Nous devons payer pour notre nourriture (la récup’ repose sur la production capitaliste de la nourriture et son gâchis par ce même système, elle ne s’en émancipe donc pas non plus), les vêtements, le logement et, oui, les téléphones afin de pouvoir matériellement nous débrouiller dans le monde. Cela ne fait pas de nous des capitalistes ou des complices du système capitaliste. Les capitalistes sont des gens qui possèdent les moyens de production et font des profits en exploitant le travail de la grande majorité des gens qui n’ont rien à vendre, sauf leur propre travail. Les capitalistes ne sont pas de celles et ceux qui luttent chaque jour pour survivre et pour gagner leur vie dans un système que nous n’avons pas choisi. Cet argument rend les victimes du capitalisme - la classe ouvrière - responsables du système, plutôt que la bourgeoisie qui est, en fait, celle qui dirige ce système.

L’autre hypothèse, selon laquelle seul le capitalisme peut apporter l’innovation, montre un manque de compréhension à la fois de ce à quoi ressemblerait une société socialiste et de la façon dont le système actuel fonctionne déjà. L’innovation capitaliste est fondée sur la rentabilité. Cela signifie que le temps et les ressources sont réservés uniquement à ce qui va rapporter de l’argent, en général à court terme. C’est pour cela que les recherches sur les coronavirus ont été freinées par manque de budget au milieu des années 2000, quelques années seulement après la pandémie de SRAS. Le recours systématique à l’obsolescence programmée découle également de cette loi de l’économie capitaliste. L’innovation sous le capitalisme ne se produit que lorsqu’un potentiel de profit évident peut être constaté. En outre, en raison de l’accent mis sur la concurrence, la recherche n’est pas partagée et le processus d’innovation est donc limité par les informations auxquelles a accès l’entreprise qui finance l’innovation. Bien que le capitalisme ait apporté de nombreuses innovations qui ont amélioré la productivité et les conditions d’existence, la recherche du profit n’est pas seulement un obstacle aux développements dont nous avons besoin : elle détruit également la planète.

Sous le socialisme, la nécessité de faire des profits sera supprimée, de sorte que nous pourrons développer de nouvelles technologies et inventions qui amélioreront réellement la vie des gens - ce sera l’objectif premier. La recherche sera librement partagée, et le développement se fera en coopération plutôt qu’en concurrence, en recherchant la meilleure innovation pour la vie des gens. Cela signifie qu’il n’y aura pas d’obsolescence programmée : les nouvelles technologies dureront plus longtemps et comporteront moins de bugs. Nous pourrons toujours avoir des smartphones sous le socialisme, mais ils ne seront pas fabriqués par des travailleurs sous-payés dans des usines dangereuses.

#4 Tu veux qu’on finisse comme le Venezuela ou l’URSS ?

Il y a beaucoup de choses à déballer ici, alors je vais juste faire quelques brèves remarques. Je dirais que pour les communistes, il y a beaucoup à lire et à étudier !

Vous pouvez retrouver de nombreux articles et vidéos de formation concernant différents épisodes historiques de la lutte des classe, notamment sur la révolution russe (articles ; vidéo) et sur le Venezuela, sur le site et la chaîne YouTube de Révolution Permanente.

Commençons par le Venezuela. Malgré ce que les médias vous diront, le Venezuela n’est pas, et n’a jamais été socialiste : la grande majorité des moyens de production sont privés. C’est un pays capitaliste avec une constitution qui protège la propriété privée. Et il est également vrai qu’il y a une bureaucratie gouvernementale qui vit dans de meilleures conditions que le reste de la population et qui a étouffé et réprimé la dissidence. L’ancien président Hugo Chávez a mis en œuvre des réformes très progressistes, y compris quelques nationalisations limitées, et il a utilisé une rhétorique de gauche anti-impérialiste. Mais ce n’est pas du socialisme. La crise économique au Venezuela n’est pas due à un échec du socialisme - elle est le résultat de l’action de l’impérialisme américain. Elle est le résultat d’un mélange de chute des prix du pétrole et de pressions impérialistes, y compris de nombreuses tentatives de coups d’État et de sanctions. Il existe actuellement un blocus contre le Venezuela qui provoque une pauvreté de masse. En ce sens, une grande partie de la misère au Venezuela, comme dans d’autres pays semi-coloniaux du monde, est le produit direct de l’impérialisme, que ce soit par le biais de sanctions, de coups d’État, de tentatives de déstabilisation des gouvernements ou de l’hyper-exploitation du Sud global par des sociétés et organisations multinationales basées aux États-Unis.

La Russie est une situation différente parce qu’elle a été, pendant un temps, un véritable État ouvrier : la classe ouvrière a vraiment pris les armes et exproprié la classe capitaliste, créant ainsi le premier État ouvrier de l’histoire. Des réformes sociales incroyablement progressistes ont été mises en œuvre, comme le droit à l’avortement, bien avant les grandes puissances « démocratiques ». Les travailleurs ont obtenu le contrôle de leurs lieux de travail et les outils oppressifs de l’État ont été réorientés pour défendre la classe ouvrière contre la classe capitaliste. Cependant, la plupart des aspects révolutionnaires de l’Union soviétique ont été éliminés sous la direction de Joseph Staline, transformant le premier Etat ouvrier en une ombre réactionnaire et contre-révolutionnaire de lui-même.

Cela dit, il y a un argument plus important ici, qui se cache juste derrière la surface, selon lequel le socialisme mènerait toujours à la dictature et à l’oppression. Ceux qui avancent cet argument citeront les exemples ci-dessus - notamment celui de Staline - pour prouver que le socialisme "ne fonctionne que sur le papier". Ce qui manque à cet argument, c’est une analyse matérielle de chaque situation où le socialisme a échoué - le socialisme est-il voué à l’échec par nature, ou existe-t-il des moyens de lutter pour que le socialisme réussisse ? Pour prendre l’exemple de l’Union soviétique, sa naissance a eu lieu dans une situation économique très spécifique où les Russes étaient affamés avant même la révolution (à cause de trois ans de guerre capitaliste mondiale). Dans un pays peu industrialisé et qui était attaqué par une dizaine d’armées étrangères (dont les plus grandes puissances impérialistes), un appareil, en l’occurrence une bureaucratie d’État, a vu le jour pour distribuer les maigres ressources, comme une conséquence de la pénurie et de la misère. Ce sont ces conditions matérielles qui ont conduit à la montée de Staline, et non un problème fondamental du socialisme.

Ces conditions matérielles ne sont pas présentes en France, ni même en Europe aujourd’hui aujourd’hui et, en tant que tel, il n’est pas logique de soutenir que, simplement parce que l’Union soviétique s’est effondrée, toute révolution en Europe serait condamnée. Plutôt que de ne pas en avoir assez, nous en avons plus qu’il n’en faut. S’assurer que chacun a suffisamment de nourriture et de ressources pour vivre tout en soutenant les révolutions ouvrières dans le monde serait relativement simple en Europe, comparé à des pays moins développés économiquement comme la Russie des années 1910. En outre, la France joue un rôle impérialiste contre-révolutionnaire important dans le monde. De ce point de vue, l’extension d’une révolution qui aurait lieu en France serait une tâche bien plus aisée que celle à laquelle se sont confrontés les Russes. Il n’est pas difficile d’imaginer le reste du monde suivre le mouvement, en s’assurant que le socialisme n’est pas confiné à un seul pays. C’est précisément l’acte d’abolir les frontières et de créer une économie planifiée à l’échelle mondiale qui fera naître le communisme.

#5 : Avec tous ses services publics, la France est déjà un État communiste !

C’est l’un des mythes les plus insidieux et les plus répandus sur le communisme, d’autant que la France est un pays où les luttes ouvrières ont forcé les capitalistes à accorder certaines choses comme la sécurité sociale, pour ne pas tout perdre à des moment particulièrement aigus de la lutte des classes. Cette notion, selon laquelle tout ce que fait le gouvernement est socialiste, ignore presque tous les éléments du marxisme.

Pour commencer, au niveau le plus élémentaire, le socialisme signifie l’expropriation de la classe capitaliste. Il signifie le contrôle des travailleurs sur les moyens de production. Les pompiers, les enseignants, les soignants ou les chauffeurs de la RATP ne contrôlent pas les moyens de production sur leur lieu de travail. Il n’existe pas de comités de travailleurs composés de bibliothécaires qui décident de manière indépendante de la manière de gérer la bibliothèque.

L’argument selon lequel les services gouvernementaux équivalent au socialisme confond les réformes progressistes et l’État providence avec le socialisme. La sécurité sociale, par exemple, est une importante réforme progressiste qui a amélioré les conditions de vie de nombreux travailleurs, mais ce n’est pas du socialisme. Aucune réforme n’apportera à elle seule un État socialiste, pas même la nationalisation de certaines industries. La nationalisation d’EDF ou de Renault n’ont pas fait de la France un pays socialiste. D’autant que ces nationalisations servent parfois aux capitalistes à éponger les dettes privées par l’argent public, pour re-privatiser ensuite. Cela ne veut pas dire qu’en tant que socialistes, nous ne soutenons pas les réformes, bien au contraire. En fait, nous croyons que la lutte pour les réformes peut construire le pouvoir de la classe ouvrière et développer la solidarité nécessaire pour mener à bien la révolution. Mais nous ne pouvons pas nous contenter de réformer l’État capitaliste, parce que l’État en lui-même n’est pas une chose neutre.

Il y a des gens, même ceux qui se disent socialistes, qui croient que nous pouvons, par des élections et de nouvelles lois, transformer l’État capitaliste en un État socialiste. Malheureusement, ce n’est pas ainsi que l’État fonctionne. L’État existe et a été créé pour défendre les intérêts des bourgeois. C’est un mécanisme d’application armé comprenant la police, les prisons et l’armée qui agissent au nom de la classe capitaliste. Si nous essayions d’instaurer le socialisme en saisissant les lieux de travail et en expropriant les capitalistes, l’État ne se contenterait pas de rester assis à regarder. Non, il enverrait la police et l’armée pour nous réprimer - il suffit de regarder le Chili dans les années 70.

Essayer d’instaurer le socialisme par des réformes, c’est comme - pour paraphraser la grande Rosa Luxemburg - verser de la limonade dans l’océan et s’attendre à ce que l’océan se transforme en mer de limonade. Peut-être que l’eau aura un goût un peu plus sucré, mais vous n’avez rien changé de substantiel à ce qu’est l’océan. Tant que les travailleurs ne contrôleront pas l’État et leur propre lieu de travail, nous n’aurons pas de socialisme - quel que soit le nombre de réformes progressistes que nous remporterons.

Face à la crise capitaliste qui nous menace, de nombreuses personnes cherchent les alternatives à ce système capitaliste pourrissant et s’intéressent aux idées socialistes et communistes. Nous espérons que ces réponses vous aideront à défendre la possibilité d’un monde meilleur sans avoir à donner un séminaire sur le Manifeste du Parti Communiste entre la dinde et la bûche. Bonne chance, camarades !




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