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Politique

Inter-urgence

Réponse d’un soignant aux propositions de Buzyn : « Parce que nous savons lire »

Nous relayons ce témoignage publié sur le site de l'inter-urgence suite aux annonces de Edouard Philippe et Agnès Buzyn le 20 novembre 2019. « Témoignage d’un soignant qui sait lire, contrairement à ce que certain(e)s de nos dirigeant(e)s pourraient parfois sous entendre. »

samedi 23 novembre

Source : Inter-urgence

Parce que nous savons lire

Mr le Président,

J’ai regardé ce matin les annonces faites par votre 1er ministre et la ministre des solidarités et de la santé pour le plan d’urgence pour l’hôpital suite au mouvement de grève et de contestation qui ébranle le milieu hospitalier depuis 9 mois.
Ce matin pour ces annonces, j’étais, comme de nombreux collègues hospitaliers, devant ma télé et j’ai été bien attentif à chaque mesure et une nausée incontrôlable m’est venue devant tant de mépris de la part de vos ministres.
Cependant, après une réflexion de Mme Buzyn, qui nous conseillait de lire le plan, je m’y suis attelé ce soir. Et après la nausée…. J’ai vomi… car effectivement j’ai pu lire en détail le plan que votre gouvernement a élaboré pour diviser les soignants de l’hôpital, d’un service à un autre, d’au grade à un autre, d’un hôpital à un autre, d’un territoire à un autre.
Et j’ai décidé de vous écrire, en détaillant ce plan, pour vous montrer à quel point vous tenter de diviser et en vous montrant comment, moi, infirmier de zone rurale, je ne suis touché par aucune ou presque de vos mesures.

Mais sachez déjà, Mr le Président, qu’à défaut d’avoir éteint l’incendie, vous avez attisé les flammes, vous avez jeté de l’huile sur le feu, et il risque de se propager davantage encore.
Sachez qu’à défaut d’avoir réussi à nous diviser, vous avez réussi à nous rassembler davantage et de nous faire serrer les coudes encore plus fort !

L’hôpital ferait partie de notre patrimoine national, dites vous. L’hôpital fera t il donc son entrée à la française des jeux pour un loto de sauvegarde du patrimoine ?

Vous souhaitez d’abord renforcer l’attractivité des métiers et fidéliser les soignants.
Pour cela vous proposez d’accompagner les débuts de carrière des soignants… avec des primes…. Sur lesquelles on ne cotise pas pour la retraite… et pour quelques années seulement… donc rien de très attractif, et pour ma part je n’y ai pas le droit.
Vous proposez aussi de renforcer l’attractivité des hôpitaux situés dans les territoires en tension (Comprendre Paris et la petite couronne !) en proposant une prime de 800e par an pour les agents gagnants moins de 1950e par mois et travaillant à Paris donc. Pensez vous réellement que 66e par mois rendra attractif les hôpitaux parisiens ? Cela ne paye même pas le pass navigo ! Et pensez vous qu’il est plus aisé pour le personnel hospitalier de se loger à Bordeaux, Marseille ou Toulouse, par exemples ? Je n’ai pas le droit à cette prime non plus.
Un des clous du spectacle, la mise en place d’une politique de valorisation financière des équipes engagées dans des projets de transformations ! La encore, une prime…. Dont chaque établissement pourra définir les critères d’attribution !!!! Pour valoriser la qualité des soins et de prise en charge !!! La je crois vraiment rêver ! Pensez vous, réellement, que nous ne faisons pas tous des soins de qualité ? Dans un service, un infirmier pourra percevoir cette prime et pas son collègue, parce qu’il aurait moins bien pris en charge les patients ? Comment comptez vous évaluer cela, si ce n’est à la tête du client ? Encore une arme à destination des cadres qui devront choisir à qui la donner ou à qui ne pas la donner, et qui recevrons les foudres des non destinataires ? Nos cadres sont elles vouées, comme dans des entreprises lambda à inciter le personnel à une meilleure rentabilité ? Verrons nous fleurir dans les salles d’attentes des tableaux d’honneur valorisant les meilleurs infirmiers et aides-soignants du services tout en dénigrant les autres ? Et tout ça pour….. 25e par mois !?! Étant sûr de réaliser des soins de qualité et une prise en charge optimale de chacun des patients dont je m’occupe, je vais faire comme ci cette prime me sera octroyée.
Vous voulez revaloriser le métier d’aide soignant…. Enfin…certains aides soignants…Les fins de carrières et les personnels des Ehpad avec une formation supplémentaire (financée comment ? par qui ?) et de nouveau par une prime…. Je ne suis pas concerné.
Les mesures pour les médecins ne me concernent bien évidemment pas non plus.
Ensuite, vous proposez de lever les blocages de l’hôpital public avec une série de mesures dont je retiendrai que la fonction de management sera revalorisé, cadres, chefs de service, chefs de pôle, présidents de CME… des rôles importants certes, mais ce ne sont pas ceux qui sont au plus proche du patient que vous revalorisez une fois de plus. De plus dans certaines structures, nombre de cadres et cadres supérieurs, en bon petits soldats, ont mené la vie dure aux grévistes et se voient ici récompenser sur notre dos !!! À vomir !!
Quand à l’allègement des procédures administratives avec notamment la suppression des concours de praticiens hospitaliers, il doit s’agir la d’une mesure sortie d’un vieux carton poussiéreux des archives du ministère, sûrement.
La mise en œuvre des protocoles de coopération entre professionnels…. Ayant pour but de libérer du temps médical en redistribuant certains actes aux infirmiers pour une prime (encore 1) de 100e brut par mois, pour arrondir 80e net !
Une petite question…. Le temps que je vais prendre pour réaliser ces actes pour libérer du temps médical… je vais le chercher où ? Pensez vous que ma journée de travail n’est pas encore suffisamment chargée pour faire le travail des autres ? Pour une prime ? Celle-ci, je m’assois dessus et vous la laisse… voyez moi aussi je fais faire des économies !
Sur le paragraphe des intérims je suis en accord avec vous (ouf enfin un point d’accord) il faut lutter contre les mercenaires, mais ça ne rendra pas plus attractif nos hôpitaux, et certains se verront bien démunis, une fois ceux-ci partis car ils n’arrivent à fonctionner que grâce à eux !!

Parlons maintenant de l’investissement dans l’hôpital.
Vous proposez de réhausser l’ONDAM de 2.1 à 2.4%, soit un effort de 300M d’euros en 2020.
Bel effort… mais il reste 500M d’euros d’effort à faire par les hôpitaux sur la même année ! Donc le bilan reste toujours négatif ! Et il en va de même pour les années à venir, car les crédits supplémentaires octroyés ne couvrent pas encore les dépenses et les besoins !
Des grands chiffres qui finalement ne servent à rien au bout de la chaîne. Le dernier maillon étant le patient…
Afficher une hausse des tarifs hospitaliers en misant sur une réduction des actes inutiles ou non pertinents ne sera jamais réalisable avant la fin de votre mandat. Sur quels critères allez vous juger ou faire juger qu’un acte est inutile ou non pertinent ? Le médecin ne sera plus décisionnaire des actes qu’il prescrit ou veux prescrire ?? Il devra avant demander l’autorisation de savoir si c’est utile à son diagnostique ? J’ai du mal à saisir….
La reprise de la dette hospitalière pour dégager des marges nécessaires pour les établissements… Quand on reprend 1 tiers des dettes, il en reste toujours 2 tiers. Donc la dette est toujours présente donc il faut continuer la politique de retour à l’équilibre et on ne peux pas investir davantage ! Si je doit 100€ à mon collègue et que mon voisin lui en donne 30 en mon nom, je lui suis toujours redevable de 70€ ! Sur mon compte personnel si je suis à découvert de 100€ et que je rajoute 30€ je suis toujours à découvert de 70€ et je ne me peux pas me permettre de faire des courses ! Ce sont des calculs d’école primaire….

Encore des annonces de chiffres à plusieurs zéros ne changent en rien le quotidien du personnel et du patient !

En synthèse après ces annonces, je ne vois ni lits supplémentaires pour les patients, qui continuerons donc à dormir sur des brancards dans les couloirs des urgences, ni embauche massive de personnel, et je gagnerai au mieux 25e de plus par mois ! Sûrement de quoi me réjouir selon vous. Mais je ne fais pas encore la manche et ces 25e je les prends comme un crachat en pleine gueule qu’un roi aurait pu envoyer à un manant mourant de soif….

Pourtant nos demandes sont claires et précises ! Il faut des lits, du personnels et une revalorisation salariale (et non des primes).

Vous voulez être attractif ?
Faites cessez les contrats précaires dans les hôpitaux, titularisez les personnels soignants rapidement avec une augmentation salariale. Recréez les postes et les lits supprimés.
Vous avez dis nous avoir entendu et compris, mais vos paroles ne sont pas suivis par des actes.

En ce qui me concerne, je vous promet de rester mobilisé jusqu’à ce que de vraies mesures pour les patients et les soignants soient prises. Et ce soir je suis déterminé, comme beaucoup de mes collègues dans la France entière, et nous allons continuer à nous faire entendre et à faire du bruit pour dénoncer cette politique de déstructuration de l’hôpital public.

Aujourd’hui j’ai lu des dizaines de commentaires de soignants voulant démissionner après de telles annonces, écœurés, nauséeux… mais nous ne vous ferons pas ce plaisir car cela serait vous permettre de dissoudre la fonction publique hospitalière en la privatisant avec des personnels soignants sous contrats.

Non, nous ne démissionnerons pas massivement…. Mais nous allons continuer massivement à nous mobiliser !

Vous avez pris la mesure de la problématique de l’hôpital dites vous, vous n’avez pas encore pris la mesure de notre détermination et de notre union.

J’ai un profond mépris pour votre personne, mais je respect votre fonction, tâchez de respecter la mienne et celle des milliers de soignants du territoire en engageant de vraies négociations pour aboutir sur des propositions décentes et égalitaires pour tous.
Un soignant parmi tant d’autres, un soignant décidé à continuer à se battre pour nos patients et nos conditions de travail.




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