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Politique

Fermeture immédiate des CRA

Reportage. « Ici, tu resteras enfermé toute ta vie » : à la rencontre de Nizar et Laid, enfermés au CRA de Bordeaux

À Bordeaux, le Centre de Rétention Administrative, enfermant les personnes sans-papiers, se trouve dans les sous-sols du commissariat central. Nous avons été à la rencontre de Nizar Ben Slimane, 20 ans et enfermé depuis un an, et Laid Belaoudj, 40 ans et enfermé depuis 2 ans. Un témoignage poignant d'une situation trop peu connue, qui reflète la réalité de centaines de sans-papiers aujourd'hui enfermés dans ces conditions insupportables.

mercredi 16 février

« Un jour je vais me suicider. J’ai 20 ans ». Ce sont les mots de Nizar Ben Slimane, il a 20 ans et est de nationalité marocaine. Lorsqu’on le rencontre dans le parloir du Centre de rétention, il raconte le récit de son périple : « Depuis mai dernier je suis enfermé ici, je n’ai rien fait. Je devrais être en liberté. Je suis parti à 15 ans, en Espagne, en entrant par Melilla sous un camion, à bord d’un bateau. Comme j’étais mineur, arrivé là-bas je suis rentré dans un centre de mineurs. J’avais des papiers jusqu’à mes 18 ans, et après, je devais renouveler un papier permettant la résidence pendant un an. Mais ce papier ne permet pas de travailler, donc j’étais obligé de travailler au noir. J’ai un diplôme de cuisine et de serveur, j’avais une chambre et je payais mon loyer à Saint Sebastien. Un jour, alors que j’allais à Bayonne [la première fois qu’il entre en France] pour acheter des baskets, au retour je paye mon billet mais j’oublie de le valider. J’étais en train de téléphoner, en arabe, et c’est là qu’un contrôleur m’interpelle et appelle la gendarmerie d’office. Au moment où je descends du train, les gendarmes m’attendaient en bas du train, et ils m’emmènent directement en Garde-à-vue à Hendaye. Après ça, je suis enfermé au CRA de Hendaye. »

En France, les Centres de Rétention Administrative (CRA) sont des institutions de l’État où sont placés les étrangers en situation d’OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français) le temps du traitement de leur dossier d’expulsion par la Préfecture. Ces institutions pénitentiaires reflètent le mépris raciste de la Vème République pour les étrangers que l’État enferme dans des locaux insalubres.

Au parloir, dans une petite pièce fermée, sans fenêtre et derrière une vitre, Nizar, le visage marqué par les multiples épreuves endurées, témoigne : « dans le CRA de Hendaye, il y a eu un incendie. Un mec a mis le feu dans une chambre, qui s’est propagé dans tout le centre. Il y avait 2 étages : au premier des cellules, au deuxième aussi mais seulement trois. Du coup ils nous ont mis à 30 dans 3 chambres, en plus de 10 personnes dans le couloir. À 4H du matin, alors qu’était prévue une visite du juge, ils ont transféré tout le monde, sauf deux personnes et moi, pour pas que le juge voit qu’on était tous entassés. La police nous traite avec du racisme. Le chef de la police il m’a dit « un clochard comme toi, un bledard qui n’a pas les papiers il ne peut pas grandir avec nous, il faut que tu retournes dans ton pays d’origine, tu n’as pas le droit d’être ici en France ». Après ma garde-à-vue et trois premiers mois passés dans le CRA, on me réserve un avion pour le Maroc. Comment je vais dans un pays où je n’ai plus rien ? Comme j’ai refusé le test PCR obligatoire pour rentrer dans l’avion, on m’a ramené à la maison d’arrêt de Bayonne, et condamné à 2 mois de prison. »

Concernant les soins des étrangers détenus dans les Centres de Rétention Administrative, ils sont assurés par une unité médicale composée d’infirmiers et de médecins qui ne sont pas toujours sur place et effectuent seulement quelques visites ponctuelles par semaine. Par conséquent les détenus n’ont pas forcément accès aux soins et aux médicaments dont ils ont besoin ; de plus ce qui relève de la médecine spécialisée et notamment la psychiatrie n’est pas pris en charge par le CRA, les détenus doivent obtenir des consultations à l’extérieur. Mais ce cas est problématique car les détenus n’ont aucune assurance de soins psychiatriques et quand ils obtiennent une consultation, ils sont alors dépendants des agents pénitenciers qui doivent nécessairement les emmener jusqu’au praticien - sans quoi ils ne peuvent pas se rendre à leur rendez-vous. Bien évidemment, dans de telles conditions il est impossible pour les détenus de se maintenir en bonne santé physique et mentale, d’autant plus dans de petites cellules qui ne sont jamais éclairées par la lumière du jour mais uniquement par les néons...

Nizar témoigne « Là-bas, je suis devenu fou. Je fais des crises d’angoisse. Aujourd’hui j’ai 20 ans, et je veux me suicider. J’ai perdu ma copine, j’ai perdu mes études, j’ai perdu ma maison. Je n’ai plus rien à perdre. ». Ce jeune détenu nous raconte qu’il a déjà fait trois tentatives de suicide. Lorsqu’il a été hospitalisé, obtenant ainsi un certificat lui permettant de rester dans l’hôpital pour se guérir, la police est venue le chercher pour le ramener à la maison d’arrêt. Dans le parloir, Nizar nous montre ses bras, encombrés de marques saillantes de lames de quand il a cherché à mettre fin à ses jours.

Un témoignage similaire à celui de Laid Belaoudj, 40 ans, d’origine algérienne, que nous rencontrons également. Si la police nous refuse la possibilité d’un traducteur en arabe, puisque Laid parle difficilement le français, nous réussissons tant bien que mal à nous entretenir. Laid a des problèmes de santé, suite à un accident de moto en 2002, il a de graves problèmes au crâne, mais le CRA ne lui permet pas d’avoir tous ses médicaments nécessaires. Lorsqu’il reçoit une OQTF [Obligation de Quitter le Territoire Français] en novembre 2020, il est assigné à résidence pendant 6 mois, avec un périmètre, et doit se présenter trois fois par semaine en commissariat. Alors qu’il suit à la lettre la procédure, il est attrapé et mis dans le CRA de Bordeaux également. Cela fait deux ans qu’il est enfermé : « La famille me manque ». À Toulouse, où il vivait, il était mécanicien, et recevait un salaire de 1000€ qu’il envoyait quasiment entièrement à sa famille en Algérie, qui ont peu de moyens.

Nizar et Laid sont malheureusement loin d’être des cas isolés. Ces visages de détenus sont similaires aux centaines de personnes aujourd’hui enfermées dans ces conditions, se couplant bien souvent aux les injonctions racistes de la police. Le détenu de 20 ans raconte : « personne ne m’a dit si j’allais sortir un jour. On m’a dit « si tu veux ta liberté, il faut que tu retournes dans ton pays » « ici tu vas rester enfermé toute ta vie » c’est le chef de la police qui m’a dit ça. Je n’ai jamais eu de condamnation pour un délit ou quoique ce soit dans ma vie. Je ne suis ni un criminel, ni un terroriste. Là, je suis le plus jeune en prison pour un test PCR »

Une situation inacceptable que la Cimade, association accompagnant juridiquement les détenus, illustre de chiffres édifiants. En 2020 selon son rapport national, en France, près de 28 000 personnes ont été enfermées dans des centres. Ce chiffre serait à diviser par 13 011 personnes enfermées dans les CRA en métropole, et 14 906 enfermées dans les CRA en outre-mer. Malgré la crise sanitaire, les enfermements et détention n’ont cessé d’augmenter, avec un chiffre important de familles accompagnées de leurs enfants, dont la moyenne d’âge en détention s’approche de 8 ans.

S’illustrant dernièrement dans la surenchère de sa politique sécuritaire, de la gestion liberticide et autoritaire de la crise Covid-19, les violentes expulsions des tentes de migrants à République, aux images de Michel Zecler peu après le mouvement Black Lives Matter, et notamment la répression du mouvement des Gilets Jaunes, le gouvernement Macron continue l’escalade. Il persévère dans le durcissement de sa politique de détention, prolongeant leur durée de 45 à 90 jours au travers de la Loi immigration en 2018. Dans son Rapport National sur les centres et locaux de rétention, la Cimade déclare que « pour remplir les objectifs de sa politique d’expulsion aveugle, l’administration a déployé des techniques déloyales et illégales ».

Selon le rapport national de la Cimade sur les centres et locaux de rétention sur l’année 2020, « de la mi-mars au début de l’été 2020, si le nombre de CRA en fonctionnement et de places utilisées a été revu à la baisse, l’administration a continué de prononcer des mesures de placement alors même que les mesures sanitaires étaient notoirement insuffisantes. Dans ces lieux caractérisés par la promiscuité, avec des durées d’enfermement pouvant atteindre 90 jours, des manquements graves, en décalage avec les précautions prises au niveau national, ont été constatées : absence ou insuffisance de masques, de gel hydroalcoolique et d’autres mesures permettant de respecter les gestes barrières. En fin de compte, la gestion de la crise sanitaire dans les CRA a été à l’origine de nombreux recours abusifs à la rétention et à des violations répétées des droits fondamentaux des personnes concernées. »

Dans son escalade sécuritaire, en 2020 le gouvernement annonce vouloir construire quatre nouveaux centres de ce type en France, et l’un d’eux devrait se situer dans la zone de Bordeaux, vers Pessac, où, selon SudOuest l’État est propriétaire de deux terrains dans le secteur intra-rocade. L’objectif, mettre 434 places supplémentaires pour une politique de détention plus dure ; avec celles créées dans les 3 dernières années, le nombre de places en rétention dans l’hexagone en serait ainsi doublé. Cette création portera à près de 2200 le nombre de places d’enfermement selon le rapport sur les centres et locaux de rétention par La Cimade et d’autres associations en 2020. La France n’avait pas connu une telle augmentation depuis les années 2000 et la construction de nouveaux CRA décidée par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur.

Une situation scandaleuse, que nous dénonçons avec fermeté. En témoignent les annonces de Macron de doubler le nombre de policiers les dix prochaines années et de durcir la réponse pénale. Alors que les États membres de l’Union européenne se polarisent de plus en plus face à la crise migratoire, y compris à gauche où certains cèdent à la démagogie chauvine et xénophobe, nous défendons l’ouverture des frontières, la liberté de circulation et d’installation. C’est au travers de la candidature d’Anasse Kazib, ouvrier issu de l’immigration, que nous porterons haut et fort ces revendications, à l’occasion des présidentielles, dont les débats sont polarisés sur des débats réactionnaires. Face à la dérive réactionnaire nous exigeons pour toutes et tous la régularisation de tous les sans-papiers, sans distinction aucune, la fermeture de tous les centres de rétention, et l’arrêt immédiat des expulsions. Avec cela nous défendons le droit de vote à toutes les élections pour toutes et tous les immigrés, la défense du regroupement familial.



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