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Monde

Carnet de guerre

Retour de Palestine (1). Hébron et l’occupation au quotidien

Lamia Mhia Jérusalem, mais aussi Ramallah, Naplouse, Bethléem, Jayyous, Jénine ou encore Hébron, en Cisjordanie, et Jaffa, sur la côte. Voici les localités traversées par Lamia Mhia, militante de Génération Palestine et de BDS, au cours de son dernier séjour en Palestine. Elle en revient chargée d’histoires et de rencontres. C’est ce dont elle nous fait part dans cette série de trois reportages ramenés de là-bas.

vendredi 4 décembre 2015

Ecrire sur la Palestine. Ce n’est pas seulement une démarche personnelle. Cela m’a surtout été demandé par des camarades palestiniens et palestiniennes. Plusieurs fois, j’ai écouté, discuté, partagé avec eux pendant mon séjour. A ma question, « Comment pensez-vous que nous pouvons agir ? », les réponses étaient unanimes : « Tu es venue et tu as vu. En rentrant, raconte donc au maximum de gens ce que tu as vécu ici ».

Hébron (Al Khalil), se situe au Sud de Jérusalem. Ville sainte pour les trois religions monothéistes, on peut y visiter le Tombeau des Patriarches construit sur un ensemble de grottes qui aurait abrité Abraham (Ibrahim). Al Khalil, le nom de la ville en arabe, fait d’ailleurs référence au prophète Ibrahim Al Khalil. Après la guerre des Six Jours, en juin 1967, Hébron et le reste de la Cisjordanie passent sous autorité militaire puis administrative israélienne, et fait partie intégrante des territoires occupés.

A Hébron, les colons israéliens se sont progressivement imposés dans la ville et y ont installé un système de ségrégation. En effet, alors que toutes les autres colonies de Cisjordanie sont implantées sur des collines loin des villages arabes (desservies d’ailleurs par des routes réservées aux colons), à Hébron, les colons habitent au cœur même de la ville et des centaines de soldats de Tsahal sont présents pour « assurer leur protection ». Les Palestiniens sont donc contraints de « cohabiter » avec les colons les plus radicaux, venus pour la plupart des États-Unis ou d’autres pays.

J’ai été accueillie dans cette ville par Hashem, dont la maison est située au centre la ville, jouxtant celle de colons israéliens. Palestinien d’une cinquantaine d’années, médecin de profession et connu pour sa résistance pacifique dans une ville où l’occupation est particulièrement insoutenable, Hashem avait l’habitude de recevoir des internationaux. Il proposait des visites de la vieille ville d’Hébron et invitait systématiquement les visiteurs à manger chez lui. Il m’a montré les anciennes maisons et d’anciens commerces palestiniens fermés et détruits pas l’armée israélienne. Il n’a pas pu faire toute la visite avec nous car certaines parties de la ville lui étaient tout simplement interdites en tant que Palestinien… Un habitant d’Hébron qui ne pouvait même pas circuler librement dans sa ville natale. Hashem m’a donc attendue patiemment derrière une ligne qu’il ne pouvait pas franchir pendant que moi, étrangère française, je pouvais circuler librement. Puis, nous avons poursuivi avec la visite d’une école palestinienne complètement barricadée, car même les enfants sont harcelés et frappés par les colons. Les plus jeunes n’échappent pas à cette haine au point que des ONG se chargent de les accompagner à l’école pour leur sécurité.
Sur les murs de la ville, plusieurs textes de propagande israélienne vantent le retour en terre sainte du peuple juif, après des siècles de misère et d’errance. Sur un autre, un tag : « Gaz the arabs » (« Gazez les arabes »). Le quotidien des Palestiniens d’Hébron est particulièrement insupportable et difficilement imaginable pour nous, étrangers. Tous les jours, cependant, ils résistent, pied à pied et sans répit.

Nous avons visité l’association fondée par Hashem. Il tentait notamment d’expliquer aux femmes qui n’ont pas accès aux soins les techniques pour détecter le cancer du sein. L’association offre également un soutien psychologique aux personnes qui en expriment le besoin dans cet environnement anxiogène et soumis à une violence permanente. Puis Hashem m’a invitée à manger chez lui et m’a présenté sa famille. Nesrine, sa femme, m’a montré la vidéo de son agression par sa voisine, colon. Cette vidéo, bien connue, a fait le tour du monde : on y voit une femme colon insulter avec rage l’épouse d’Hashem. Pour se protéger des agressions quotidiennes, la famille d’Hashem a dû ériger une protection grillagée, et c’est sur le pas de sa porte, derrière ce grillage, que la femme d’Hashem se fait insulter et cracher à la figure par cette autre femme qui lui ordonne de partir. Nesrine nous a fait part de la violence qu’elle a subie de la part des soldats alors qu’elle était enceinte, à deux reprises et durant deux grossesses distinctes. Ils l’ont frappée et battue jusqu’à lui faire perdre ses deux bébés. Une histoire particulièrement bouleversante. Hashem nous a montré ses arbres empoisonnés par l’armée israélienne pour le forcer à fuir. Et oui, parce qu’ils tiennent tant à voler cette terre, ils ne peuvent pas la respecter et ne font que la maltraiter.

Le couple m’a raconté les difficultés pratiques de leur quotidien. Constamment, ils doivent s’organiser pour ne pas laisser la maison sans occupant, de peur qu’elle ne soit tout simplement cambriolée. Des milliers de dollars lui ont été proposés par les colons, ainsi que la possibilité de choisir le passeport de n’importe quel pays en échange de sa maison. Hashem a toujours refusé et a toujours milité pour pouvoir vivre dignement dans sa maison. Hashem était un militant pacifiste, une personne comme on en rencontre rarement dans sa vie, marquant avant tout par la sagesse qu’il dégageait, la force qu’il avait de transformer tout le mal qu’il subissait en espoir. Sa simplicité, sa générosité et sa détermination restent un exemple. Il a vécu en combattant pacifiste et il est mort en héros.

Hashem est décédé le 21 octobre dernier à la suite d’une inhalation de gaz de l’armée israélienne, à Hébron. Paix à son âme. Des hommages dans le monde entier lui ont été rendus par les militants et les personnes venues le rencontrer. Puisses-tu reposer en paix là où tu es maintenant, cher Hashem.




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