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Retour sur la crise révolutionnaire équatorienne

Camille Münzer

Retour sur la crise révolutionnaire équatorienne

Camille Münzer

Les images des manifestations en Équateur ont fait le tour du monde. Blocages d’autoroutes, cortèges d’indigènes convergeant sur Quito, manifestations imposantes dans la plupart des grandes villes, saccage ou occupation de gouvernements régionaux et de préfectures, affrontements avec la police et l’armée.

Pendant douze jours, l’Équateur a été le théâtre d’un puissant mouvement social contre les mesures d’austérité imposées par le président Lenin Moreno sous pression du FMI. Ce mouvement évoque les soulèvements de la fin des années 1990 et du début des années 2000 contre les gouvernements néolibéraux. Seulement, cette fois-ci les affrontements et la radicalité des manifestants ont dépassé les niveaux de cette période-là. Le mouvement a pris fin le lundi 14 octobre après que Moreno décide de retirer le décret 883 qui statuait l’augmentation du prix de l’essence. Petit pays, mais grands enjeux : la crise révolutionnaire en Équateur a aussi des répercussions sur l’ensemble du continent latino-américain. Comment comprendre cette crise révolutionnaire et quelles sont les dynamiques sociales et politiques actuelles de la contestation ?

Dix ans après le début du correato

Sans vouloir faire un bilan exhaustif des la situation politique et sociale de l’Équateur des dix dernières années, on peut difficilement comprendre le mouvement qui s’est déroulé début octobre sans se référer aux dix années de gouvernement de Rafael Correa. La période 1997-2005 est caractérisée par une importante crise sociale, politique et économique en Équateur. Plusieurs soulèvements populaires – dont la composition sociale et la dynamique changent à chaque occasion – aboutissent au renversement d’Abdala Bucaram (1997), de Jamil Mahuad (2000) et de Lucio Gutierrez (2005) après que ceux-ci se soumettent aux injonctions du FMI.

L’arrivée de Rafael Correa à la présidence en 2007 a été présentée dès lors à la fois comme une rupture avec le modèle néolibéral des années précédentes et à la fois comme un débouché électoral aux soulèvements populaires. Aussi, sa victoire aux élections s’inscrivait dans la vague des gouvernements post-néolibéraux dits « progressistes » dans le continent à l’image de ceux de Hugo Chávez au Venezuela, de Evo Morales en Bolivie, de Lula da Silva au Brésil, etc.

Dans ses premières années, le gouvernement de Correa a mis en place des mesures de redistribution partielle à caractère social, telles que des allocations pour les plus démunis, des réformes dans le régime politique pour retrouver la légitimité perdue, en même temps qu’il a favorisé l’intervention directe de l’État dans l’économie afin de renégocier les contrats avec les entreprises nationales et étrangères, tout en en gardant l’essence même de la structure économique du pays – c’est-à-dire une structure économiquement dépendante des puissances économiques, appuyée particulièrement sur la rente prétrolière, le maintien du dollar comme monnaie nationale, le paiement d’une partie de la dette extérieure, etc. De son propre aveu, Correa cherchait à faire des concessions aux mouvements sociaux tout en maintenant le même modèle d’accumulation et sans porter atteinte aux intérêts de la bourgeoisie nationale et internationale.

2014 a été une année charnière pour le régime de Correa. La baisse du prix des matières premières, au premier titre du pétrole, affectait profondément l’économie équatorienne. Le gouvernement de la « Révolution citoyenne » a été obligé lui aussi à prendre des mesures fiscales, allant à l’encontre du discours progressiste des premières années de son mandat. C’est le cas notamment de la baisse du budget de de l’État 6 700 millions de dollars., de la négociation d’un traité de libre-échange avec l’Union européenne, ou de la retraite anticipée de milliers de fonctionnaires d’État, entre autres. Enfin, le retournement de situation s’est traduit par un nouveau rapport aux organismes financiers internationaux : après avoir partiellement rompu avec le FMI en 2008, Correa fait revenir l’organisation en 2014, préparant le terrain pour un nouveau prêt.

La candidature de Lenin Moreno, ancien vice-président de Rafael Correa de 2007 à 2013, à la présidence du pays était présentée comme une « rupture dans la continuité » avec le modèle de Correa. Rupture dans le style autoritaire de gouvernement et dans la personnalisation de la politique, mais continuité dans les mesures de redistribution et dans le modèle d’accumulation. Cependant, la popularité de Moreno baisse dès le début de son mandat : en mai 2018 elle passe sous la barre des 50 % et en mai 2019 elle n’atteint que 25 %. En même temps, face à la situation d’endettement du pays, le gouvernent de Moreno décide de chercher le soutien du FMI, avec qui il trouve un accord en échange de mesures fiscales draconiennes.

Le « paquetazo »

Lenin Moreno annonce les mesures économiques le 1er octobre lors d’une conférence de presse. Celles-ci sont de trois types : certaines sont dérivées de l’accord avec le FMI et imposées dans le décret 883, d’autres font partie d’un ensemble de réformes du code du travail qui doivent être discutées à l’Assemblée nationale, enfin d’autres sont des mesures « compensatoires » qui cherchent éteindre de façon préventive toute explosion populaire.

Dans le premier groupe de mesures se trouve la suppression de la subvention sur l’essence. Le prix de l’essence augmente jusqu’à 120 %, ce qui provoque une augmentation du prix du transport et indirectement une augmentation du prix des marchandises. Cette mesure qui cristallise le mécontentement lors des manifestations a une signification particulière. Mise en place il y a plus d’une quarantaine d’années, ces subventions sur les prix de l’essence sont vues comme une forme de redistribution de la rente pétrolière. Dans les mesures du deuxième type on trouve une réduction de moitié des jours de vacances des fonctionnaires, de 30 à 15 jours par an, de même le fait qu’ils doivent reverser à l’État une journée de salaire par mois et que le salaire des contrats temporaires renouvelés sont réduits de 20 %. Les mesures « sociales » ou « compensatoires » apparaissent comme dérisoires : maintien de la TVA à 12 %, mise en place d’une allocation de 15 dollars pour 300 000 familles pauvres, ou encore la suppression des taxes sur l’importation de portables et d’ordinateurs.

Comme en France lors de la crise des gilets jaunes, Moreno a justifié de la suppression de la subvention sur le prix de l’essence avec la défense de l’écologie et de l’environnement. Or, comme le rappelle l’ONG équatorienne Accion Ecologica, cette mesure n’a rien d’écologique, pour plusieurs raisons. Premièrement, le gouvernement de Moreno veut que l’Équateur se retire de l’OPEP pour pouvoir augmenter la quantité de pétrole que le pays peut produire. Déjà à l’époque de Rafael Correa, le gouvernement avait favorisé l’exploitation pétrolière dans des zones protégées dans l’Amazonie équatorienne, comme les champs pétroliers du Yasuni ITT. Deuxièmement, les entreprises minières bénéficient de mesures d’exonération fiscale pour une durée pouvant aller jusqu’à 15 ans. Troisièmement, l’industrie d’huile de palme, l’une des principales responsables de la déforestation de l’Amazonie, bénéficie elle aussi d’exonération d’impôts sur les machines ou sur des investissements dans de nouveaux territoires. Quatrièmement, l’Équateur n’est pas seulement un pays dépendant du pétrole, c’est aussi le principal exportateur de bananes au monde. L’État a aussi mis en place des mesures qui favorisent les monocultures de banane pour l’exportation – en outre, les conditions de travail dans le secteur sont connues pour être particulièrement précaires et pénibles, ce à quoi il faut ajouter l’utilisation d’engrais toxiques.

Pendant les dix ans de la « Révolution citoyenne » de Rafael Correa, le gouvernement a donné toute sorte de cadeaux fiscaux aux entreprises, tout en tenant un discours démagogique sur le « buen vivir » et en inscrivant les droits de la Nature dans la constitution de 2008. Ce sont pourtant tous ces cadeaux fiscaux et subventions aux entreprises transnationales qui devraient être supprimés aujourd’hui et non pas la subvention sur l’essence. Ces mesures favorisent le capitalisme prédateur des ressources naturelles et favorisent à long terme le réchauffement climatique. En dernière instance, aucune mesure fiscale ne peut arrêter le réchauffement climatique. Comme en France, les capitalistes veulent faire payer la crise écologique aux travailleurs, aux classes populaires et aux nations opprimées.

De la grève des transports au soulèvement indigène

Après l’annonce des mesures, le jeudi 3 octobre le pays a été bloqué une première fois par les organisations patronales de bus, de taxis et de camions de transport de marchandises. À Quito, les étudiants de l’Université centrale, l’université publique la plus grande du pays, ont rejoint la mobilisation. C’était ensuite au tour de la Confédération de nationalités indigènes de l’Équateur (CONAIE) et du Front unitaire des travailleurs (FUT), la principale organisation syndicale équatorienne, de joindre la mobilisation

Vendredi 4, les organisations patronales du transport lèvent la grève après être arrivées à un accord avec le gouvernement autour de l’augmentation du prix du ticket de bus. En même temps, face à l’ampleur des manifestations, le gouvernement décrète l’état d’urgence dans tout le pays pendant 60 jours (même si la Cour constitutionnelle réduit cette durée à 30 jours). L’état d’urgence limite le droit à la circulation, il fait appel aux forces armées pour des activités de maintien de l’ordre, suspend la liberté de la presse, permet à la police de faire des perquisitions chez des particuliers sans mandat, etc. Le gouvernement décide aussi de quitter Quito pour installer son gouvernement à Guayaquil, ville traditionnellement conservatrice. Depuis Guayaquil, Moreno s’adresse lors d’une allocution à la télévision à ses « frères indigènes », alors que la répression a été brutale les jours avant. L’armée entre dans plusieurs communautés indigènes pour réprimer. C’est à cette occasion aussi que Moreno se dit être la victime d’une tentative de coup d’État orchestrée par Nicolas Maduro et l’ancien président Rafael Correa, en exil en Belgique.

En réponse à la répression de la part du gouvernement, la CONAIE décrète l’état d’urgence dans les territoires indigènes, affirmant que les forces de l’ordre ne peuvent plus s’y rendre. Par conséquent, dans plusieurs régions, des policiers et des militaires sont pris en otage par les indigènes, même s’ils sont libérés peu de temps après. Dans certaines villes du pays, surtout dans celles où une partie importante de la population est indigène, le mouvement prend d’assaut les bâtiments du gouvernement, comme à Ambato ou Latacunga, dans le centre du pays. La CONAIE appelle aussi à une marche sur Quito : plus de 20 000 indigènes arrivent à Quito le mardi 8 octobre Les organisations du mouvement social, regroupées sous le nom de Collectif unitaire, dont les organisations étudiantes, la CONAIE et le FUT, appellent à une journée de grève et de manifestation le mercredi 9.

Le blocage des autoroutes commence à affecter l’approvisionnement des marchés. Ainsi, la province d’Azuay est entièrement coupée du pays au début de la semaine du 7 octobre. L’armée doit approvisionner Cuenca, la capitale régionale, en nourriture et en médicaments par voie aérienne. Le centre-ville de Quito est entièrement militarisé et la circulation contrôlée par l’armée. Les écoles et les lycées restent fermés administrativement. Enfin, trois puits pétroliers, sont occupés par les manifestants, quoique sans l’accord des travailleurs du pétrole.

Le mardi 8, les affrontements montent d’un cran, lorsque la marche indigène arrive à Quito. Les manifestants réussissent à prendre l’Assemblée nationale, mais seulement pendant quelques minutes. Le même jour, Moreno a décrété le couvre-feu dans certaines zones de Quito, notamment autour dans le centre-ville et autour des bâtiments publics, entre 20h et 5h du matin. On déplore déjà plusieurs morts chez les manifestants, dont Inoncencio Tucumbi, dirigeant du Mouvement indigène et paysan de Cotopaxi (MICC).

Le mouvement s’est installé dans la Casa de la culture ecuatoriana et tient des assemblées générales où sont présentes jusqu’à 5 000 personnes dans son agora. Mais qui dirige ? C’est la CONAIE qui s’érige en direction du mouvement. Il s’agit d’une organisation puissante qui regroupe une grande partie des communautés indigènes de l’Équateur dans un pays où on estime que les indigènes représentent entre 7 et 25 % de la population. La CONAIE est une organisation récente, fondée en 1986, quoique héritière des mouvements paysans liés au parti communiste dans les années 1940-1950. Elle est surtout présente dans les régions montagneuses des provinces andines, où se trouvent 45 % de ses délégués.

Si à ses origines la CONAIE était un mouvement social, elle s’est progressivement institutionnalisée. En 1996 elle crée un parti politique indigéniste de gauche, le Pachakutik qui participe aux différentes élections, obtenant plusieurs postes. En 2002, l’ancien général Lucio Gutierrez gagne les élections présidentielles avec le soutien du Pachakutik, qui obtient deux ministères. Ils sont pourtant contraints de quitter le gouvernement en 2003, lorsque Gutierrez opère son virage néolibéral. Ensuite, la CONAIE sort affaiblie des années Correa. Non seulement Correa attaque l’organisation dans les discours, mais il y a aussi pas moins de 200 procès pendant son mandat contre des dirigeants indigènes, où dans plusieurs cas ils sont accusés de terrorisme et de sabotage.

Quel rôle ont joué les syndicats et les partis de gauche ? Pour la plupart, ils sont aussi affaiblis après dix ans de correato, que la gauche réformiste a appuyé. Comme pour les autres mouvements sociaux, l’ancien président les a soit coopté, soit réprimé. Lors des premières années du mandat de Correa, il y a eu des avancées importantes dans les droits des travailleurs, notamment dans la lutte contre la précarité de l’emploi et la sous-traitance. Or les années suivantes le gouvernement cherche à accroître son contrôle sur le système des relations professionnelles et à libéraliser le marché du travail. La cooptation a laissé la place à la répression. L’exemple le plus important est le conflit entre le gouvernement et l’Union nationale des éducateurs (UNE), syndicat enseignant fondé en 1944 et une des principales organisations syndicales du pays. En effet, l’UNE a été dissoute par Correa en septembre 2016.

Malgré l’affaiblissement des organisations syndicales ces dernières années, l’Équateur est un pays avec une longue tradition de syndicalisme combatif. Jusque dans les années 1980, le mouvement ouvrier organisé est le mouvement social le plus important. Outre les grèves générales de novembre 1922, et de 1944, le syndicalisme équatorien connaît son apogée lors des grèves générales successives des années 1980. Or ces grèves générales sont vaincues. Il a ensuite une chute dans la syndicalisation et dans le nombre de syndicats existants pendant la période néolibérale. C’est dans ce contexte que se développe le mouvement indigène dirigé par la CONAIE, qui réussit à resignifier l’appartenance de paysans pauvres et de journaliers au mouvement indigène autour de revendications nationales.

Une victoire importante, mais partielle

Le mercredi 9 octobre, la direction de la CONAIE autour de Jaime Vargas présente trois conditions pour s’asseoir à la table de négociations. La première est la démission de la ministre du gouvernement, Maria Paula Romero, et le ministre de la défense, Oswaldo Jarrin. La deuxième condition est le retrait du décret 883, qui augmente le prix de l’essence. La troisième condition est la fin de la répression et la reconnaissance des morts à cause de la violence de la police. Dans le contexte de la mobilisation on voit aussi émerger de nouveaux dirigeants, tel Leonidas Iza, qui regroupe un secteur plus à gauche issu du MICC dans la région de Cotopaxi, l’un des foyers du mouvement.

Les manifestations s’intensifient jusqu’au samedi 12 octobre. Ce jour, qui coïncide avec le jour de la « découverte » de l’Amérique, a été décisif pour plusieurs raisons. Tout d’abord, parce que les manifestants ne cèdent pas à la répression policière et militaire. Ensuite, parce que la situation politique commence à devenir plus complexe, avec plusieurs forces politiques qui interviennent. Ainsi, des forces liées à l’ancien président Correa sont présentes dans les manifestations, même si elles sont minoritaires (les figures connues liées au corréisme se sont fait expulser du mouvement dès le départ). De l’étranger, Rafael Correa cherche à capitaliser le mouvement en appelant à des élections anticipées, élections qu’il pourrait éventuellement gagner. De la même manière, il y a encore des débats sur la nature de l’incendie du bâtiment de la Contraloria, l’équivalent de la Cour des comptes, c’est-à-dire l’autorité qui enquête sur les affaires de corruption. À ce sujet, deux versions s’opposent : pour certains, il s’agirait d’un incendie provoqué par des forces liées à Correa, qui ont cherché à détruire l’évidence des cas de corruption sous son mandat, tandis que pour d’autres il s’agit d’une destruction collatérale qui a été ensuite instrumentalisée par le gouvernement pour délégitimer le mouvement.

De la même manière, la mobilisation commençait à échapper à la direction de la CONAIE. À ce titre, on retiendra une déclaration intéressante de Leonidas Iza, qui affirme que la CONAIE est étonnée de voir autant de gens se mobiliser et qui n’appartiennent pas à ses bases et que c’est une erreur de prétendre qu’il s’agit de masses manipulées par Correa depuis l’étranger. C’est devant cette situation que la direction de la CONAIE accepte de négocier autour d’une « révision » du décret 883 (et non plus autour de son simple retrait), laissant de côté d’autres revendications comme la démission de Maria Paula Romo et de Oswaldo Jarrin. Il faut aussi mentionner l’élan de solidarité active d’une partie de la population à Quito. Des médecins, étudiants ou simples habitants des classes populaires ou des classes moyennes ont apporté leur soutien au mouvement dans les « centres de acopio ».

Enfin, devant le danger d’un débordement généralisé, le gouvernement décrète à 14h30 à Quito un couvre-feu à partir de 15 heures. Tout était en place pour qu’il y ait une répression féroce du mouvement. Pourtant, les manifestations et affrontements continuent dans le centre-ville. La nuit, vers 20 heures, dans plusieurs quartiers populaires, les habitants descendent dans la rue et bravent le couvre-feu. Dans les autres villes du pays aussi, notamment dans celles de la côte comme à Guayaquil ou Manta, qui sont des villes importantes du point de vue de l’économie du pays., on voit des manifestations spontanées (des cacerolazos) contre le couvre feu et la militarisation.

La CONAIE et le gouvernement négocient le dimanche 14 octobre autour d’une « révision » du décret 883. L’organisation indigène impose la retransmission en direct des négociations, imposant une humiliation du gouvernement. Le blocage du pays est levé et le couvre-feu prend fin. Il s’agit d’une victoire importante, mais partielle pour deux raisons : d’une part, le gouvernement et la CONAIE doivent négocier un nouveau décret, dont l’objectif sera malgré tout de réduire les dépenses de l’État, d’autre part, il était possible, vu le rapport de forces, d’aller beaucoup plus loin dans les revendications. Le gouvernement sort affaibli et délégitimé de cette crise, soit parce qu’il a reculé, soit parce qu’il a négocié trop tard. Toutefois, il n’y a pas eu de changement institutionnel. Le départ de la ministre de gouvernement et de la défense n’a pas été obtenu. De son côté, le mouvement indigène sort renforcé après plusieurs années de recul.

Indigènes et gilets jaunes : ressemblances et différences

En France, les comparaisons du soulèvement populaire équatorien avec le mouvement des gilets jaunes ne se sont pas fait attendre. Certains pointaient la similitude dans la radicalité des manifestants ou dans les revendications. En effet, il y a des points en commun, mais aussi des différences importantes, et c’est notamment dans les ressemblances que l’on peut voir les limites du mouvement équatorien.

Les points en commun sont de cinq ordres. Premièrement, il s’agit tous les deux de mouvements qui partent de revendications autour du niveau de vie et de la consommation chez les couches les plus modestes de la population. Il ne s’agit donc pas d’un mouvement qui revendique une augmentation des salaires. Le prix de l’essence est central dans le budget des familles des classes populaires. Deuxièmement, il s’agit de mouvements qui utilisent principalement le blocage et l’émeute comme moyens d’action. Une des particularités du mouvement des gilets jaunes a été l’utilisation de méthodes de lutte que l’on n’avait pas vues depuis très longtemps. Comme le montrent les historiens des conflits du travail, tout au long du vingtième siècle, les grèves ont tendance à être de moins en moins violentes, à fur et à mesure que s’institutionnalise le mouvement ouvrier. Ce dernier accorde de plus en plus de place à la négociation comme un moyen de faire avancer ses revendications au détriment des méthodes d’action directe. Dans le cas équatorien, le mouvement indigène a longtemps fait du blocage des autoroutes et des affrontements avec la police le coeur de son répertoire d’action – même s’il faut signaler que le mouvement indigène qui participe au jeu institutionnel depuis une vingtaine d’années à travers son bras institutionnel, le Pachakutik. Troisièmement, pendant ces deux mouvements, le coeur du prolétariat du pays est resté à la marge de la contestation. Cela a été le cas en France, où ce sont les secteurs périphériques du salariat qui se sont mobilisés. Travailleurs semi-ruraux et péri-urbains, salariés dans des petites structures, ont fourni le gros des bataillons des gilets jaunes. En Équateur, le mouvement indigène est composé de beaucoup de paysans et de journaliers, mais également de petits commerçants et d’artisans. Les travailleurs du pétrole, qui ont un poids stratégique dans le pays sont restés à l’écart du mouvement. Il faut néanmoins mentionner que les travailleurs du secteur public, visés par les mesures d’austérité, ont participé au mouvement dès ses débuts. Quatrièmement, il s’agit de deux mouvements profondément politiques. Car même s’ils se concentrent sur la consommation et le niveau de vie, ils ont tous les deux visé l’autorité du président. Enfin, cinquièmement, dans les deux mouvements on remarque l’absence d’une véritable alternative politique. Il n’y a pas eu de contrepouvoir révolutionnaire qui aurait pu remplacer le régime de Moreno. Dans leur refus de la politique institutionnelle, les gilets jaunes se sont déclarés « apolitiques ». En Équateur, la direction de la CONAIE a refusé de demander le départ de Moreno.

Mais ces deux mouvements ont aussi des différences importantes. Le mouvement des gilets jaunes avait un fort caractère spontané, produit de la crise des médiations et des corps intermédiaires. Tandis qu’en Équateur, c’est la CONAIE qui a dirigé le mouvement. Celle-ci a été la principale force de mobilisation dans le pays, mais pas la seule, puisque dans plusieurs villes et régions rurales des travailleurs pauvres ont aussi participé aux manifestations et aux blocages. En outre, ceci crée une contradiction au sein du mouvement, où la CONAIE condamne les pillages qui ont eu lieu pendant les marches, accusant certains d’être des « infiltrés » ou des « agents provocateurs », de la même manière qu’en France certains ont condamné les « casseurs ». La deuxième différence importante tient aussi au poids du mouvement indigène, mouvement sans équivalent en France. Celui-ci a conquis un espace politique pendant les années 1990 et 2000, lors des soulèvements populaires contre les gouvernements néolibéraux dans le cadre du déclin du mouvement ouvrier équatorien à partir des années 1980.

Un « premier acte » ?

Dès le début des manifestations, un des slogans les plus entendus était « fuera Moreno » [ « Moreno dégage ! »] Cependant, tant la CONAIE que le FUT ont refusé de porter cette revendication. Leur objectif n’a jamais été le départ de Moreno, ce qui est pourtant la condition du départ du FMI du pays. Ainsi, la principale limite du mouvement a été de ne proposer aucune alternative politique indépendante pour les travailleurs et les indigènes équatoriens. Toute l’énergie qui a été déployée par le mouvement indigène, et par les étudiants et les travailleurs qui se sont joints à eux risque d’être dissipée et utilisée seulement comme un levier pour négocier un « autre décret ».

Il aurait été possible de défendre un programme politique qui cherche à apporter des solutions aux principaux problèmes du pays. Un tel programme défendrait par exemple la nationalisation des ressources naturelles, à commencer par le pétrole et les mines, sous contrôle des travailleurs et des communautés où sont implantées les entreprises ; une redistribution de la terre pour revertir la politique de concentration des terres dans les mains de l’industrie agricole ; en finir avec la dollarisation de l’économie pour que le pays retrouve sa souveraineté monétaire ; nationaliser les banques et refuser de payer la dette externe du pays, etc. ; enfin, une assemblée constituante pour discuter de ce programme. Une gauche révolutionnaire équatorienne est à reconstruire après vingt ans de néolibéralisme et dix ans de corréïsme. Un tel projet pourrait s’appuyer sur l’élan du mouvement actuel, pour que celui-ci ne se dissipe pas dans un moment électoral. Malgré les négociations entre le gouvernement et la CONAIE, la situation reste ouverte en Équateur. En cela, la crise révolutionnaire de douze jours pourrait constituer un « premier acte » d’un processus plus profond.

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