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Culture et Sport

Retraite. L’art de la grève : retour sur deux mois de grève dans le monde de la culture

Louvre bloqué et actions coup de poing, musées et bibliothèques fermées, spectacles annulés en raison de grèves… Depuis décembre, une étincelle s’est allumée chez les travailleurs de l’art et de la culture qui se battent non seulement contre la réforme des retraites, mais aussi pour un art qui sorte des palais dorés pour aller dans la rue au côté de tous les travailleurs.

mercredi 19 février

Crédit photo : BFMTV

Au plus fort de la grève contre la réforme des retraites, le secteur culturel a régulièrement été pris à parti dans la bataille de l’opinion contre les grévistes des transports. Les musées parisiens ont chiffré jusqu’à 70% de baisse de fréquentation, et on a pu voir apparaître dans la presse un bon nombre d’articles sur l’impact financier de la grève des transports sur les profits des théâtres privés de la capitale. Avec les arguments qu’on connaît : ceux des grévistes “preneurs d’otages” qui “ruinent” au choix le divertissement, les fêtes de fin d’années, le tourisme, ou même dans une couverture du Point devenue depuis célèbre, la France tout entière.

“C’est dramatique, c’était un spectacle de fêtes de fin d’année… Mais il n’y a pas eu de fêtes de fin d’année” s’est plaint le directeur du théâtre Déjazet dans les colonnes du Parisien à propos du Dindon de Feydeau, qui n’a rempli sa jauge qu’à 20%. “La période du 5 au 20 décembre a été cauchemardesque” pour Bertrand Thamin, directeur du théâtre Montparnasse et président du Syndicat national du théâtre privé. Au tour de Delphine Lévy, directrice de Paris Musées : “On a des baisses de fréquentation très significatives, de plus de moitié par rapport à la normale, voire pire au Musée d’Art Moderne ou aux Catacombes”.

Des conséquences “dramatiques”, “cauchemardesques”... Mais pour qui ? Pour l’art ? La culture ? Dramatiques surtout pour les profits des institutions culturelles privées et les instances de la politique gestionnaire du ministère de la culture.

Car l’art, lui, est bien vivant en période de grève et de contestation. Les photos des danseuses de l’Opéra de Paris en pointes sur le parvis de l’Opéra le 24 décembre sont devenues, en France comme à l’international, l’image de la joie et de la beauté de la grève. Un moment fort et symbolique qui avait réuni des cheminots, des agents RATP, des hospitaliers, des enseignants et plus encore dans le public. L’image d’un art qui sort des beaux palais pour aller à la rencontre de toute la population. Des manifestations artistiques se sont multipliées dans ce sens : le concert des musiciens de l’Opéra qui ont emboîté le pas aux danseuses le 18 janvier, mais aussi des actions artistiques par des collectifs et syndicats de travailleurs de la culture dans toute la France, et des fêtes, concerts ou représentations de soutien aux caisses de grève par des artistes.

L’art dans la grève

Et sur le devant de la scène ou dans l’ombre, les travailleurs et travailleuses de la culture sont déjà acteurs et actrices du mouvement contre la réforme des retraites.

Les salariés de l’Opéra de Lyon ont annulé plusieurs représentations, et perturbé le début du Roi Carotte et de Tosca avec une vidéo expliquant l’opposition des salariés à la réforme des retraites, et apportant leur soutien aux différents secteurs mobilisés comme l’éducation et les transports pendant que le choeur chante “Va, pensiero”, le choeur des esclaves de Verdi. La Comédie Française a aussi annulé plusieurs représentations, tout comme l’Opéra de Paris. Comme le rappelle Méryl, technicien à l’Opéra de Lyon en grève depuis le 9 décembre : “Annuler un spectacle, intervenir pendant ce spectacle, ce sont nos moyens d’action".. Côté musées, plusieurs musées ont fermé avec les grèves des salariés, dont le musée d’Orsay, et les travailleurs du Louvre ont réussi à bloquer le plus grand musée du monde. La grève de la Bibliothèque Publique d’Information a fait fermer le lieu pendant 10 jours. Tout ceci sans compter les grèves et actions moins visibles des intermittents et autres travailleurs isolés par la fragmentation du travail dans la culture.

Ces annulations et perturbations, au même titre que les actions coup de poing de l’Opéra de Paris, montrent l’étincelle qui pourrait enflammer le secteur de la culture, et marquer pleinement son entrée dans la danse dans la suite de la bataille contre la réforme des retraites, aux côtés des secteurs qui se posent la question de (re)partir à l’image des transports, aux côtés des hospitaliers, des professeurs, de la jeunesse et de tous ceux qui s’opposent à la réforme des retraites, à Macron et son monde. Loin d’opposer l’art et la bataille politique qu’est la grève, ces mobilisations montrent la force de frappe des travailleurs de l’art avec des grèves d’où émergent des actions coup de poing d’une beauté absolue.

Mais tous ne semblent pas sensibles à cette beauté : on se rappelle des cris de touristes qui réclament d’entrer au Louvre pendant la journée de blocage, ou des huées qui ont accueilli la grève de l’Opéra de Lyon de la part d’un public qui paye sa place jusqu’à plus d’une centaine d’euros. Ces cris, c’est tout ce que la politique de l’art sous Macron a à offrir : de l’art devenu un consommable et un dû pour les privilégiés, au détriment des travailleurs et de la qualité des productions artistiques.

Les travailleurs de la culture en première ligne des attaques du néolibéralisme

Au-dessus des huées à l’Opéra de Lyon ou des cris devant le Louvre, la contestation s’élève dans le secteur culturel. À l’image de celle dans le secteur des transports, loin de revendications corporatistes, elle dépasse la question de la suppression des régimes spéciaux de l’Opéra de Paris. C’est le cri d’une partie du monde du travail qui subit de plein fouet la précarité, la difficulté des conditions de travail en même temps que la pression néolibérale à l’excellence et à la flexibilité.

Un travail physiquement pénible et usant pour un certain nombre de corps de métiers de l’art, et surtout "une précarité sociale qui pousse à taire la douleur", comme le disait le Dr Philippe Goudard à Télérama. Selon l’association européenne de musique des arts, les risques socio-professionnels sont sous-évalués chez les travailleurs de l’art, car l’idée de prise de risque et de sacrifice personnel est intégrée fermement dans le milieu comme une donnée du travail et de la pratique artistique. Les maladies professionnelles et les accidents du travail sont également sous déclarés en raison de la peur de perdre son emploi ou son carnet d’adresses si on arrête de travailler, même pour une courte période.

Des conditions difficiles que viendrait renforcer la réforme des retraites. "Charger, décharger des camions jusqu’à 67 ans, c’est impossible" explique Méryl, technicien à l’Opéra de Lyon. Sans parler du travail en hauteur et des travaux électriques qui sont souvent le rôle des techniciens, de l’impact du rythme du travail et des amplitudes horaires sur tous les métiers du spectacle, ou de la précarité des travailleurs les plus jeunes à qui le seul avenir qui s’ouvre est celui d’un diplôme au rabais et d’un emploi à temps partiel. Toutes ces inquiétudes viennent s’ajouter à celle d’une carrière par nature hachée pour les intermittents, intérimaires, freelance et autres à qui le calcul de la réforme par points sera défavorable.

Quelles perspectives pour le monde de la culture qui s’organise face à Macron ?

Face à cette offensive, le monde de la culture s’organise : depuis de le 5 décembre, des Ags réunissent des travailleurs, techniciens, artistes ; de l’Opéra de Paris aux plus grands musées, de Radio France aux bibliothèques en passant par les théâtres, cinémas et galeries, auteurs, plasticiens ou compositeurs. Tous en lutte contre la réforme des retraites, Macron, son monde et sa vision de l’art. Des collectifs Art en Grève sont nés dans toute la France depuis le début du mouvement, à la suite de l’appel lancé début décembre dont la liste de signataires ne cesse de s’allonger.

Si le mouvement n’est pas encore massif, un vent de contestation souffle sur la culture. “Devrions-nous vraiment laisser nos principes à la porte du Conservatoire ?” s’interroge ainsi La Crécelle, le journal du Conservatoire en lutte, avant de poser la question fatidique : “Et si on faisait grève ?”.

Depuis plusieurs semaines, le mouvement contre la réforme des retraites est entré dans une nouvelle phase et de nombreux secteurs veulent repartir en grève, cette fois tous ensemble. La force de frappe des travailleurs de l’art et de la culture s’est déjà exprimée en décembre, il s’agirait pour ce second acte d’amplifier le mouvement dans la culture pour qu’il puisse rejoindre ces secteurs déterminés et généraliser la grève.

Pour que la voix d’une des catégories de travailleurs qui subissent de plein fouet la précarité et les attaques successives du néolibéralisme et qui a le plus à perdre avec la réforme des retraites soit entendue. Mais aussi pour se battre pour un art qui ne soit plus accessible seulement à une poignée de privilégiés et qui sorte des palais dorés pour rejoindre dans la rue, aux côtés des autres travailleurs, la joie et la beauté de la grève !




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