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Politique

pas de trêve à Noël

Retraites. Comment étendre la grève ?

Alors que le gouvernement opte pour une guerre d’usure, que l’intersyndicale appelle à une nouvelle journée d’action le 9 janvier, et qu'à la base, les secteurs les plus combatifs n'entendent ni négocier ni faire de trêve il convient de prendre toute la mesure de l’épreuve de force qui s’est engagée. Comment faire pour généraliser les grèves ? Se coordonner et faire en sorte que la grève appartienne aux grévistes est essentiel. Mais cela ne suffira pas.

vendredi 20 décembre 2019

Le mouvement de grèves contre la réforme des retraites est entré dans sa troisième semaine de mobilisation. Elle est marquée par un large soutien de la population, des manifestations puissantes et très nombreuses et surtout un blocage effectif des transports publics franciliens au niveau de la SNCF et du métro pour ce qui concerne la RATP. Plusieurs secteurs se sont regroupés autour de ce noyau dur du mouvement, à savoir les ouvriers des raffineries, les enseignants du second degré, une frange de la jeunesse étudiante, le secteur hospitalier, les pompiers.

Le gouvernement a opté pour une guerre d’usure, laissant percevoir une éventuelle négociation autour de l’âge pivot avec la CFDT suivie de débats parlementaires qui ne commenceraient que début février. Ainsi, il place les secteurs grévistes dos du mur, leur demandant de faire une pause « pour les fêtes » ou de prendre le risque d’un épuisement dans une grève qui finira par être isolée et impopulaire, surtout avec les fêtes de fin d’année et les nombreux déplacements que cela exige pour retrouver la famille aux six coins de l’hexagone.

D’ores et déjà, il est clair que les secteurs les plus combatifs n’entendent ni négocier ni faire de trêve. Plutôt quelques semaines de galère qu’une retraite de misère ! Ils ont bien évidemment raison. L’opinion publique tend à comprendre les raisons du mouvement et à le soutenir, malgré le matraquage médiatique permanent. L’enjeu « de civilisation » est compris par de larges secteurs de la population. Si on laisse Macron casser le système de retraite actuel, aussi imparfait soit-il, chacun se retrouvera d’ici peu avec des retraites rabotées, miniaturisées, tout en étant dans l’obligation de travailler plus longtemps… Tel est un peu le raisonnement partagé par de nombreux français.

En effet, Macron veut casser le système de protection sociale à la française afin de permettre au monde de la finance de mettre le grappin sur l’épargne salariale (pour les retraites complémentaires) ou via des fonds de pension de branche ou d’entreprise. Le système de capitalisation existe déjà mais dès lors que les retraites de base baissent, il sera la seule option possible pour augmenter ses revenus pendant ses vieux jours… C’est le but inavoué de la réforme. L’équilibre des comptes n’est que poudre aux yeux comme l’a démontre le démographe Hervé le Bras. Pour les secteurs paupérisés et surexploités du salariat, le système par points n’apportera rien de mieux, vu le mode de calcul sur l’ensemble de la carrière, ce qui est le principe même de points que l’on accumule au fil d’un parcours professionnel fait d’instabilité, de temps partiels et de chômage.

Maintenant que l’intersyndicale appelle à nouveau pour une nouvelle journée d’action le 9 janvier, tout en déclarant que la généralisation de la grève ne se décrète pas, il convient de prendre toute la mesure de l’épreuve de force qui s’est engagée. Comment faire pour généraliser les grèves ? Se coordonner et faire en sorte que la grève appartienne aux grévistes est essentiel. Mais cela ne suffira pas.

Il faut comprendre qu’une guerre ne se gagne pas avec les armes de la guerre précédente. En 1995, le Juppéthon et la mobilisation prolongée a fini par user le gouvernement qui a retiré son plan. Mais depuis lors, cette tactique de mobilisation a échouée. C’était le cas en 2010 et en 2016 contre la loi Travail. En face, les positions se sont durcies et ils sont rompus à la guerre d’usure. Preuve en est que le gouvernement n’a nullement cédé devant la mobilisation des Gilets jaunes, pourtant très soutenue pendant plus de six mois.

Il faut que la peur change de camp

Beaucoup de grévistes disent : la seule manière de faire plier le gouvernement consiste à lui faire peur ! Qu’il doute et qu’il ne veuille plus prendre le risque de tout perdre. Diviser le camp de nos adversaires aide aussi mais ça ne sera facile avec des journées d’action pour le grand nombre et une grève longue pour la SNCF et la RATP…

Pour que la peur change de camp, certains défendent la confrontation violente : « il faut mettre le boxon, la pagaille, que l’insurrection arrive ». Certes, quand elle est portée par des masses significatives, la radicalisation des formes de luttes peut avoir un impact. Mais cela peut aussi isoler les secteurs mobilisés et créer un appel d’air en faveur d’une restauration de « l’ordre républicain ». En fait, tout dépend de la légitimité de ces actions, des raisons qui la justifient ou pas assez.

Une autre manière de monter d’un cran dans l’épreuve de force consiste à développer les actions de blocage de l’économie en ciblant le réseau routier, les plateformes de logistique, les péages, les zones industrielles. Ces actions sont certainement nécessaires à l’heure actuelle. Elles peuvent aussi représenter l’occasion pour les secteurs en lutte de se coordonner et d’inclure des secteurs de la jeunesse ou d’appeler la population à venir soutenir ces « piquets volants ». Déjà, la répression tente de venir à bout de ce type d’actions.

Il n’en reste pas moins que, l’un dans l’autre, ce qu’il faut c’est généraliser la grève aux secteurs qui ne se sont pas encore mobilisés. Dans le secteur privé, mis à part des débrayages le 5 décembre, les grèves sont plutôt inexistantes. Certes, lors des journées d’action, les militants syndicaux se mobilisent pour les manifs. Mais combien de travailleurs les suivent ? Comment alors élargir la grève ?

1. Les objectifs de la grève doivent intégrer l’exigence d’une hausse des salaires et une limitation de la « flexploitation » par le temps partiel, les contrats temporaires et l’intérim. Pour les secteurs du salariat qui gagnent trop peu pour vivre dignement, et qui sont soumis à cette flexploitation, l’enjeu des retraites est bien lointain. On comprend la mobilisation, on la soutient, mais le système actuel ne donnera pas de belles retraites non plus… Le mot d’ordre défensif du retrait de la réforme n’est pas suffisant pour sortir ces secteurs de la torpeur et de la passivité.

Désormais, c’est aux acteurs en lutte et aux assemblées interpro de mettre en avant des revendications de hausse de salaire tels qu’un SMIC à 1800 euros et une limitation drastique du recours à l’intérim, au CDD et au temps partiel. Il faut rétablir les CHSCT et abroger les ordonnances travail de Macron ainsi que la réforme de l’assurance chômage. Pas de retraites ni de minima sociaux en-deça du seuil de pauvreté ! Celui-ci est situé à 60% du salaire médian, c’est-à-dire 1250 euros environ.

2. Pour étendre la grève, il faut mobiliser les travailleurs du secteur privé. Tout le monde est d’accord. Pour y arriver, il ne faut pas attendre d’eux qu’ils viennent à une manifestation, il faut aller vers eux et débrayer ensemble. Il faut amener la grève dans l’entreprise et non pas faire sortir les grévistes de l’entreprise. Il existe bon nombre d’exemples historiques de cette tactique. Elle fut initiée en décembre 1906 par les wobblies de l’Industrial Workers of the World (IWW), célèbre syndicat révolutionnaire des Etats-Unis, pour s’opposer à la répression syndicale par la direction de la General Electric de l’usine de Schenectady à New York.

Dans les années 30, en plein milieu de la Grande Dépression, les militants de l’United Auto Workers ont recyclé cette tactique dans les usines de General Motors. Progressivement, les usines ont été mises à l’arrêt alors que les travailleurs en grève restaient sur leur lieu de travail. Ils ont su vaincre la peur de faire grève, la peur de la répression, du lock out et de la mobilisation de briseurs de grève ou de milices patronales. En croisant les bras tout en restant à leur poste de travail, en réunissant les travailleurs pour des assemblées, en manifestant dans l’usine, ou en faisant des sit-in en passant d’un atelier à l’autre.

Cette guérilla sociale a permis de briser les politiques d’intimidation de la part des contremaîtres. En restant sur le lieu de travail, ces actions ont permis de forger un collectif en lutte, de gagner des membres au syndicat et, pour finir, le mouvement des sit down strikes a débouché sur l’obtention de droits syndicaux dans l’enceinte de l’entreprise avec des délégués du personnel.

Dans les années 1960 et 1970, les grèves spontanées ont émaillé toutes les entreprises, parfois contre les syndicats. C’était plus facile, certes, car personne ne craignait le chômage et les patrons faisaient face à un turn over de 40 à 50%.
Aujourd’hui dans les entreprises du privé, trop souvent, les syndicalistes courent d’une réunion à l’autre et sont mobilisés en permanence par « le dialogue social ». Ce mouvement offre l’occasion de renouer des pratiques d’action directe, dans les ateliers, les entrepôts, en choisissant bien les maillons faibles du flux tendu et de la chaîne de valeur. Trois heures d’arrêt de travail peuvent provoquer un arrêt de l’ensemble de la chaîne de production.

La CFDT défend la retraite par points ? Que ses militants viennent expliquer leur point de vue devant les travailleurs réunis en Assemblée ! Que les syndicalistes combatifs de la CGT ou Solidaires défendent leur refus de la réforme et leurs alternatives !

Si les travailleurs ne viennent pas à la grève (plutôt à la manif), c’est aux militants grévistes d’aller vers eux. Débrayage après débrayage, le mouvement peut ainsi prendre racine. A condition que le jeu en vaille la chandelle. Ce qui nous ramène à la question des revendications.




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