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Politique

Retraites. Derrière le clash Martinez - Mélenchon, une double impasse stratégique

Ce week-end, Philippe Martinez a de nouveau dénoncé l’obstruction parlementaire de la France Insoumise. Une surenchère qui reflète, d’un côté, la fuite en avant de l’intersyndicale dans sa stratégie de pression et, de l’autre, l’impasse de la stratégie de « guérilla parlementaire » de LFI.

Paul Morao

21 février 2023

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Depuis le début de la semaine dernière, la France Insoumise fait l’objet de piques des directions syndicales. En cause : le choix de l’organisation de mener une politique d’obstruction parlementaire, en dépit de reculs partiels tout au long de la semaine dernière qui ont conduit au retrait de milliers d’amendements.

Offensive redoublée contre l’obstruction parlementaire : une fuite en avant des directions syndicales dans leur stratégie de pression

Au cœur des critiques des directions syndicales, on trouve l’idée que l’obstruction parlementaire de la France Insoumise aurait empêché que ne soit discuté l’article 7 portant sur le recul de l’âge de départ à la retraite. Un discours rabâché depuis une semaine par Laurent Berger et Philippe Martinez que tous deux ont repris en chœur ces derniers jours. Ce dimanche sur BFM TV, le leader de la CGT notait ainsi à nouveau : « Il y a le problème du gouvernement et le problème de ceux qui n’ont pas voulu aller jusqu’à l’article 7. »

Une critique qui reflète la stratégie de pression de l’intersyndicale, convaincue qu’il est possible de convaincre les députés de droite de rejeter la réforme des retraites, et, par ce biais, d’imposer un recul au gouvernement. Dans ce cadre, l’obstruction parlementaire aurait empêché de mettre Les Républicains face à leurs « responsabilités ». Une illusion totale, qui parie non seulement sur la possibilité d’obtenir le soutien d’ennemis des travailleurs aussi réactionnaires que Eric Ciotti, rencontré par Laurent Berger au début du mouvement, mais masque également les mécanismes dont dispose Macron pour passer sa réforme, quel que soit le résultat à l’Assemblée, par ordonnance ou 49-3.

Face à cette position, Jean-Luc Mélenchon a défendu dans la séquence parlementaire la nécessité d’empêcher toute légitimation du cœur de la réforme, en évitant notamment un vote sur l’article 7. « Macron voulait pouvoir opposer la légitimité de l’Assemblée à celle du mouvement social avec un vote favorable de l’Assemblée nationale. Échec total. » se félicitait-il sur son blog ce vendredi. Une façon de célébrer la tactique de « guérilla parlementaire » malgré son impuissance à renforcer le rapport de forces contre le gouvernement. Cette position a cependant suffit à susciter la colère les dirigeants syndicaux qui n’ont pas hésité à expliquer d’une même voix que Mélenchon n’était « pas un allié du mouvement social ».

Une accusation forte, qui montre à quel point les manœuvres parlementaires constituent l’élément déterminant de la stratégie de l’intersyndicale. Celle-ci cherche en effet moins à construire un rapport de forces par la grève et dans la rue qu’à multiplier les démonstrations symboliques pour convaincre certains parlementaires et le gouvernement de reculer. Une logique que l’appel à « mettre la France à l’arrêt le 7 mars » est loin d’avoir fait disparaître, l’intersyndicale entendant poursuivre dans ce sens dans le cadre de l’examen de la contre-réforme au Sénat.

Le 16 février, Laurent Berger assumait ainsi : « il y a un débat au Sénat dans lequel l’intersyndicale a décidé d’être entièrement présente et c’est notamment les raisons de la mobilisations le 7 mars » avant de reprendre à son compte, quelques jours plus tard, l’opposition formulée par le gouvernement et les médias entre le « bordel » à l’Assemblée et le calme de la rue, expliquant : « la grève du 7 mars ne sera pas une prolongation du bordel qui s’est passé à l’Assemblée nationale. »

Derrière le clash, les limites de la stratégie de « guérilla parlementaire » de LFI

Le paradoxe de la montée de tension entre les dirigeants syndicaux réside cependant dans le fait que, si Philippe Martinez reproche à Jean-Luc Mélenchon et aux Insoumis de chercher à « s’approprier le mouvement social pour faire passer les syndicats au second plan », ces derniers sont parfaitement en accord avec les modalités d’actions prônées jusque-là par l’intersyndicale, à savoir une succession de journée de mobilisation isolées. De ce point de vue, les sorties radicales à l’Assemblée et désaccords sur la tactique parlementaire avec Philippe Martinez et Laurent Berger ne doivent pas masquer un alignement complet sur la stratégie de l’intersyndicale depuis le 19 janvier.

Au début de l’année, LFI a tenté brièvement de se poser en initiateur de la contestation avec une manifestation du 21 janvier ratée et en décalage complet avec la massivité du 19. Par la suite, si les Insoumis ont interpellé l’intersyndicale, c’est pour pousser dans le sens de sa stratégie de pression, en appelant de leurs vœux à une mobilisation un samedi. Une demande qui a résonné avec les aspirations de Laurent Berger et de la CFDT, dont le secrétaire adjoint de la fédération cheminots expliquait « nous voulons un mouvement populaire plus que syndical », donnant lieu à la mobilisation du 11 février, sans appel à la grève, qui n’a pas donné lieu ni au raz-de-marée ni au « tournant » prophétisé par Mélenchon. Finalement, malgré les tensions avec l’intersyndicale, le discours de Mélenchon ces derniers jours est clair : « nous jetons toutes nos forces dans la préparation d’un fabuleux 7 mars, grande date de l’histoire sociale de notre pays, pour empêcher le passage à la retraite à 64 ans. » L’horizon stratégique défendu par LFI ne va pas au-delà de la préparation d’une journée isolée forte le 7 mars.

Un discours qui élude totalement le débat stratégique à l’ordre du jour : la question de la grève reconductible. Alors que Jean-Luc Mélenchon cherche à faire passer l’échec de sa « guérilla parlementaire » à l’Assemblée pour une grande victoire, tentant de redorer le blason d’une bataille institutionnelle impuissante, les Insoumis ne formulent à aucun moment la seule stratégie à même de l’emporter : celle qui vise le blocage de l’économie. De ce point de vue, les sorties à l’Assemblée ou les appels de Jean-Luc Mélenchon à « bloquer tout, bloquer partout » constituent une rhétorique « radicale » qui masque un plan de bataille qui s’inscrit strictement dans le cadre formulé par l’intersyndicale : celui d’une journée de 24h le 7 mars, sans appel à la reconductible.

Le mouvement ouvrier a besoin d’une stratégie à la hauteur pour gagner !

Ainsi, les bisbilles d’appareils et de dirigeants politiques et syndicaux tendent à mettre sous le tapis la discussion stratégique fondamentale : comment construire une grève reconductible large, qui allie massivité et radicalité, pour contraindre le gouvernement à reculer sur sa réforme mais aussi passer à la contre-offensive. De ce point de vue, il est impossible de passer sous silence la façon dont l’intersyndicale, dirigée par Laurent Berger, lutte expressément contre une grève qui durerait plus de 24h. Alors que les mobilisations massives depuis le 19 janvier ont montré l’immense colère à la base, la responsabilité des directions syndicales devrait au contraire être de s’appuyer sur les importants acquis du mouvement et de mettre tout en œuvre pour préparer les conditions d’un départ en grève reconductible à partir du 7 mars !

Dans le même temps, cette perspective doit se construire à la base, par des initiatives auto-organisés depuis les AGs et Interpros, qui cherchent à étendre la grève et à convaincre de sa reconduction. Des initiatives que sont loin d’impulser les directions syndicales, mais pour lesquelles les appels à la reconductible formulés par l’intersyndicale RATP, la CGT Cheminots et SUD Rail ou encore les fédérations CGT des Services Publics et des Transports sont des points d’appui.

Finalement, une telle perspective soulève la question du programme qui permette d’entraîner largement notre classe dans la bataille. Sur ce plan encore, les directions syndicales se refusent toujours à élaborer un cahier revendicatif. A l’inverse, la rue exprime déjà une multitude de colères sur la fin du mois, le travail, les services publics que la réforme des retraites n’a fait que catalyser, et qu’il faudrait cristalliser dans un cahier revendicatif permettant de passer à la contre-offensive et de convaincre les plus précaires de se joindre à un mouvement dur. Autant de tâches qui sont au cœur de la construction d’une alternative à la stratégie actuelle, et qui dépassent de loin le cadre étroit des désaccords tactiques entre Martinez et Mélenchon.


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