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Notre classe

Retraites. Fermer la porte aux négociations catégorielles, c’est l’ouvrir à la victoire pour tous

Si, après quelques jours de grève, les cheminots ou les salariés de la RATP se sentaient isolés dans la lutte contre la réforme des retraites, il y a fort à parier que leurs organisations syndicales vont se mettre à négocier des miettes pour sauver ce qui peut l’être dans la branche ferroviaire ou du transport parisien. Quels sont les risques et les enjeux d’une telle posture que certains admettent déjà à mots couverts ?

lundi 25 novembre 2019

L’arrogance du gouvernement Macron, véritable catalyseur du « tous ensemble »

Depuis le temps que les gouvernements successifs établissent comme priorité de piller les droits des salariés, cela faisait longtemps qu’un Président de la République ne s’était pas attaqué aussi frontalement à l’ensemble du monde du travail et de la jeunesse. En dehors de la police et des militaires, épargnés en préparation de la répression indispensable à l’exercice du pouvoir contre les masses, et bien sûr, leur propre régime ultra avantageux, celui des parlementaires, tout le monde est touché par la réforme. Il faut comprendre que c’est une occasion de faire enfin front et de se battre unis sur un même sujet clairement identifié.

Macron et Delevoye ont bien tenté la division : d’abord en invoquant leur souci de rétablir « l’équité » en supprimant les régimes spéciaux, qu’ils pointaient constamment du doigt pour justifier la réforme. Mais l’argument a pris du plomb dans l’aile depuis. En effet piller les pensions de la majorité des travailleurs, en s’appuyant sur le fait que cela permettrait de déplumer davantage les 3% les mieux lotis actuellement, n’est pas une idée qui tient sur la durée. Elle est encore présente dans les discours et il faudra continuer à pointer du doigt la forêt qu’ils tentent de cacher derrière l’arbre.

Puis le gouvernement a tenté d’opposer les générations entre elles, en suggérant un plan B. Une « clause du grand-père » qui aurait condamné la jeunesse à subir les méfaits de la réforme, tout en épargnant (temporairement) ceux qui travaillent déjà. Mais la colère et l’indignation de tous face à la mesquinerie d’une telle proposition a fait faire marche arrière au président sur cette question et à se préparer à un affrontement dur, tel un général dans une guerre.

Le sectarisme et les visions catégorielles ont la peau dure

Ainsi la nécessité de lutter contre la réforme, à partir du 5 décembre, fait enfin l’unanimité. Chez les cheminots, la CGT a mis du temps à rejoindre le mouvement de grève reconductible, et tout comme pour la CFDT qui vient seulement de s’accrocher au train de la grève, ce n’est que la pression constante de la base qui a permis de créer, à la SNCF, ce "front" intersyndical. Et déjà, le spectre des négociations se glisse doucement dans les esprits et dans les discours de certaines organisations syndicales. Après des années de défaites, certains ne croient plus vraiment en la capacité de faire plier le gouvernement. Voici donc un terrain favorable à l’idée qu’il faudrait « au moins limiter la casse pour nous, si jamais ça ne débraye pas partout ». Et n’en doutons pas, cela sera bien un enjeu des directions syndicales, qui utiliseront les miettes pour diviser les grévistes et surtout comme « faire valoir » de leur action syndicale lors des prochaines élections professionnelles.

Négocier les régressions : la stratégie de l’échec en deux points

Le piège qui se cache derrière cette tentation du moindre mal est double. Premièrement, accepter aujourd’hui cette stratégie comme une potentielle sortie de conflit affaiblit énormément le mouvement de grève, notamment avec le pouvoir de blocage qu’ont les salariés des transports. Une grève se gagne avant tout avec la solidarité de ceux qui la mènent. Ceux qui lutteront à la base ne pourront pas se priver de cette arme formidable et devront œuvrer à la construire et à la renforcer, dans les Assemblées Générales, les comités de grève ou de mobilisation, dans les rencontres ou coordinations interprofessionnelles, dans les actions, dans les écrits et dans leurs têtes. Ce qu’ils défendront demain c’est le droit à la dignité dans la vieillesse de l’ensemble de la population et les générations futures. Cela dépasse de loin le cadre exigu de la défense des conquêtes sociales des uns ou des autres.

Deuxièmement, en imaginant que les cheminots soient épargnés sur certains points de la réforme, cela creuserait encore l’écart entre leur régime de retraite et les autres. Que pourront faire quelques 150 000 cheminots quand, au prochain quinquennat, le pantin en charge de servir le capital décidera d’en finir avec les spécificités liées au travail dans le chemin de fer ? Et oui, mettre sa force de blocage au seul service de sa propre défense ne peut mener qu’à un isolement fatal. Pour ceux qui n’auraient pas souvenir de la grève de 2003, à laquelle les cheminots ont refusé de participer car « pas concernés », pour se retrouver seuls et sans soutiens en 2007, quand ils ont été attaqués de plein fouet et ont voulu défendre leur droit...

La mise en scène médiatique des divisions du monde du travail

« Des années qu’on nous crache dessus dans les médias avec leurs sondages débiles et leur micro trottoir, pourquoi je me battrais pour ces gens-là ? ». S’il y a bien une chose que craint le pouvoir c’est l’unité des travailleurs de tous les secteurs et de la jeunesse dans la lutte. Et les médias principaux, au service du pouvoir (ce n’est plus à démontrer), font le nécessaire pour mettre en scène la division. Un exemple : une distribution de tracts aux usagers, tout se passe bien, beaucoup de soutien, à part deux mécontents qui insultent les grévistes, le soir à la télé ce sont les deux énervés qui passent pour symboliser le rejet des cheminots.

Il suffira donc d’arrêter de regarder la réalité au travers des écrans qui la déforment et de prendre la température, en direct, dans les gares et dans la rue. Les cheminots pourront alors constater le soutien d’une large partie de la population et, inversement, les travailleurs du privé, des autres corporations, et les jeunes, pourront constater, en allant à la rencontre de la plupart des cheminots mobilisés, qu’ils se battent pour l’avenir de tous, et pas seulement pour défendre leur pré-carré.

Diviser pour mieux régner : l’art des patrons et des gouvernements successifs

Pour comprendre comment fonctionne l’ennemi, il n’y a rien de mieux que l’écouter. François Fillon, dans son livre « La France peut supporter la vérité » paru en 2006, fait une affirmation très éclairante : « La SNCF et la RATP avaient été en 1995 le fer de lance de la résistance à la réforme Juppé. En laissant, momentanément, de côté la réforme de leur retraite, nous les isolions et augmentions nos chances de passer malgré l’opposition des fonctionnaires. Ce n’était pas très juste vis-à-vis de l’ensemble des salariés. Mais il n’est pas interdit de faire de temps en temps preuve d’un peu d’habileté ». En 2003, Chérèque obtient un accord sur les carrières longues. En 2010 à la SNCF, les agents de conduite gardent leurs 5 ans de bonification s’ils sont embauchés avant 2009. En 2016 la réglementation du travail bien supérieure à ce qui se pratique dans la branche ferroviaire est maintenue par un accord d’entreprise SNCF. Mais l’obtention de ces points partiels, dans le contexte de grèves qui pouvaient aller beaucoup plus loin, trahit le sens même de la lutte : construire un avenir meilleur pour tous. La preuve, cela n’a pas du tout empêché l’entreprise publique de sombrer année après année en entraînant les cheminots avec elle dans une dégradation constante de leurs conditions de travail et dans une remise en cause de l’ensemble des acquis, comme nous pouvons le voir aujourd’hui avec la mise en place du pacte ferroviaire.

A chaque fois la division, à chaque fois le sacrifice d’une portion des salariés (souvent les plus jeunes), à chaque fois la négociation qui a divisé les grévistes et a fait mourir la lutte à petit feu. Il est clair que cette année à nouveau, il faut s’attendre à ce genre de manœuvre et c’est dès le début du mouvement qu’il faut s’organiser à la base en Assemblées Générales, en comités de mobilisation ou de grève, par dépôt, gare, ligne, atelier, lieu de travail ou d’étude, pour décider nous-mêmes des mots d’ordres et des modalités de lutte interprofessionnelles.

Une alliance et un programme pour gagner

En ce sens, la question des mots d’ordre capables de rassembler largement, au-delà même des agents de la SNCF et la RATP devient une question cruciale. La détestation du bulldozer Macron est de plus en plus grande, et différents secteurs se mobilisent pour des vrais problèmes de société qui concernent, en réalité, non seulement leur seule corporation, mais bien l’ensemble de la société. C’est le cas des hospitaliers qui luttent depuis des mois pour défendre la santé de tous. C’est le cas aussi des enseignants qui se battent de manière acharnée contre les diffamations du ministre Blanquer et pour l’éducation de nos enfants. C’est le cas également des gilets jaunes qui battent le pavé chaque samedi depuis plus d’un an maintenant contre, entre autres, la précarité et les bas salaires, ce qui touche par ailleurs aussi de nombreux secteurs du privé. En ce qui concerne la jeunesse, elle commence aussi à se réveiller après avoir vu un de leurs camarades s’immoler par le feu pour contester une société qui ne leur offre aucun avenir, ni à eux-mêmes ni à la planète.

C’est précisément dans les problématiques de tous ces secteurs qui se mobilisent aujourd’hui qu’on doit aller chercher les réponses pour construire un véritable mouvement d’ensemble capable de faire reculer le gouvernement Macron et toute sa politique. Il faudra donc acter dès le départ que l’issue de ce conflit sera la même pour tous, c’est ainsi que cette dernière ne pourra être que victorieuse. Car rien, même pas les plus puissants, ne résistent à l’alliance entre le monde du travail, du public comme du privé, et la jeunesse, unis et solidaires.




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