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Politique

retraites à points

Retraites. Non, le système suédois n’est pas un exemple à suivre Mr Berger

Comme on peut le lire dans l’entretien qu’il donne au JDD, pour Laurent Berger, c’est bien l’âge pivot, et seulement celui-ci, qui est inacceptable dans la réforme actuelle. Grand fan du système par points, il estime qu’il ne manquerait juste qu’à mieux prendre en compte la pénibilité du travail pour arriver à construire un système « universel » équitable. Et bien non, Monsieur Berger se trompe (ou cherche à nous tromper)...

lundi 16 décembre 2019

En Suède justement, modèle à suivre selon la macronie, le système est loin de satisfaire les salariés ou les syndicats. La réforme date de 1994 mais ne s’est appliquée qu’à partir de 1998. En vingt ans, pour maintenir le financement en équilibre, à trois reprises, il a été révisé, réduisant d’autant le montant des pensions. En effet, la valeur des points a déjà été modifiée en fonction de l’espérance de vie de la génération du retraité, de la conjoncture économique du pays (des cotisations collectées), et de l’âge de départ à la retraite. Ainsi, la valeur du point est devenue une donnée conjoncturelle. Elle a été réduite de -3% en 2010 et -4% en 2011, avant de remonter +3 et +4% les deux années suivantes, puis de redescendre en 2014.

Le taux moyen de remplacement s’est tassé, passant à 60% pour une carrière complète en 2000 à 53% en 2018. Le système pousse à travailler plus longtemps, car à 67ans, le taux atteint péniblement 60%.

Pour compenser le manque à gagner, les Suédois peuvent s’appuyer sur des ressources complémentaires, à savoir le régime conventionnel et le régime des fonds de retraite privés individuels. Le dernier représente une part marginale des pensions versées (6%) tandis que la retraite conventionnelle rajoute en moyenne 10 à 20% du dernier revenu. L’un dans l’autre, le suédois atteint un taux de remplacement de 70% mais en mobilisant des ressources d’épargne propres ou des ressources ponctionnées sur les salaires conventionnels de branche. Mais ont des système de capitalisation, avec des fonds de pension en cogestion paritaire.

Le système par points brille par les inégalités qu’il reconduit. Les femmes sont pénalisées, en particulier celles nées avant 1945. Un quart des plus de 75 ans perçoivent une retraite de moins de 1150 euros par mois et doivent alors faire appel à des allocations de logement ou du minimum vieillesse. De plus, il n’a rien universel. Ainsi, les points collectés au cours d’une carrière faite de temps partiel ou de cessation d’activité pour prendre le charge l’éducation des enfants pénalisent lourdement les femmes. Leur retraite sont en moyenne inférieures de 600 euros par mois par rapport à celles des hommes. Il ne faut donc pas s’étonner que depuis l’an 2000, la part des personnes âgées de 67 ans ou plus continuant à travailler est passée de 18% à 36%. Le cas de femmes âgées vivant dans la pauvreté est devenu si banal qu’elle a inspirée une série télévisée “Braquage à la suédoise” mettant en scène des mamies qui décident de braquer une banque pour assurer leurs vieux jours…

La prise en compte de la pénibilité serait le point fort du système à points. Rien de cela en Suède. Le seul “acquis” du système étant que les pensions sont devenues flexibles et que les cols bleus peuvent progressivement passer au temps partiel mais sans avoir un âge de départ ajusté.. La confédération syndicale suédoise LO revendique désormais une réforme globale du système à points, une hausse des retraites, une baisse de la charge fiscale et une péréquation de celles-ci sur les salaires des non-retraités.

Les points s’envolent sans jamais revenir

Comme l’explique à juste titre l’économiste Benoît Borrits, le système par points n’a que l’apparence de l’équité. Il est fondé sur un principe où les cotisations des salariés sont converties en points sur la base d’un prix d’achat, lesquels seront ensuite convertis en pensions selon la valeur du point au moment de l’entrée en retraite. Ce système est doublement désavantageux pour les salariés. D’abord, il n’existe aucune garantie d’évolution du prix d’achat du point et de sa valeur liquidative dans le temps. Il peut donc être indexé sur les salaires ou sur le coût de la vie. Ou pas.

Ensuite, la règle « un euro cotisé doit ouvrir les mêmes droits », fondement du régime à points, est tout sauf équitable. En effet, quiconque traite les inégalités de façon égale ne fera que reconduire celles-ci. Par conséquent, selon Benoît Borrits, « un tel système pénalisera les personnes qui ont eu une carrière discontinue, notamment les précaires, et accentuera, dans la retraite, l’inégalité homme-femme. » C’est exactement ce qui s’est passé en Suède.

Dans le système par répartition, les actifs d’aujourd’hui financent via les cotisations les pensions des retraités d’aujourd’hui. Il s’agit d’un contrat social de solidarité intergénérationnelle qui implique que les actifs d’aujourd’hui bénéficieront des mêmes droits au salaire socialisé lorsqu’ils et elles auront atteint l’âge de départ à la retraite.

Certes, ce système n’a pas été à même de répondre à la progressive érosion de l’emploi stable. La précarisation des statuts, le temps partiel, l’intérim et les CDD produisent des retraites insuffisantes. Mais il aurait suffit de considérer que ces formes atypiques de l’emploi ne modifient en rien les droits à la retraite, de considérer ces années de faible ou de non cotisation (chômage) comme équivalents à des années de travail à temps plein pour offrir à ces salaries le droit à des retraites pleines. En règle générale, le chômage est involontaire car il est le résultat d’un changement conjoncturel ou structurel et fait suite à des décisions prises par les employeurs (« investir », « moderniser », « externaliser », « délocaliser », etc.).

La solution ? Faire payer le capital !

Pour financer le manque à gagner, il serait possible de faire surcotiser les employeurs pour les contrats courts (intérim et CDD) tout comme il est envisageable d’élargir l’assiette de cotisations en incluant dans le calcul des cotisations à la sécurité sociale les dividendes sinon une part de la valeur ajoutée (ce qu’on appelle aussi taxer les robots).

Plus on creuse la question plus on comprend que les régimes spéciaux qui permettent des départs anticipés à la retraite existent parce qu’on a pris en compte la dangerosité et les pénibilités du travail (posté, de huit, weekend, etc). Ces salariés (ou fonctionnaires) voient rarement grandir leurs enfants tandis que le rythme de travail tend à réduire l’espérance de vie et notamment celle où on est encore en bonne santé.

Les chiffres que l’on peut retrouver à cet égard sont plus qu’alarmants. Ainsi, travailler régulièrement la nuit (une semaine par mois comme c’est le cas en travail posté), fait perdre huit à dix ans d’espérance de vie. Le travail de nuit est également considéré comme « probablement cancérigène » par le Ministère de la Santé.

Prendre en compte la pénibilité est une clef importante. Les régimes spéciaux offrent un cadre qui permet de réduire l’âge de départ à la retraite sans être pénalise financièrement. Dans le bâtiment, le transport routier, la logistique, les métiers de maintenance (docks, aéroports) comme dans les soins de santé, il y a lieu de baisser l’âge de départ à 55 ans. Dans le secteur de l’assemblage automobile, vu l’intensité du travail, il faudrait même réduire cet âge à 52 ans. Les mesures d’âges répondaient à ce besoin mais leur démantèlement progressif a laissé la place à des réductions d’effectifs laissant les travailleurs âgés sur le carreau.

La réforme des retraites mérite un seul destin, le même que celui du gouvernement : la poubelle ! Qu’il faille reconstruire un vrai système de protection sociale est une évidence, mais cela ne peut être fait que dans le cadre d’un autre gouvernement, au service des intérêts des salarié.e.s et des catégories fragilisées par un capitalisme prédateur.




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