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Stratégie de pression

Retraites. Pourquoi Martinez et Berger s’opposent-ils à l’obstruction parlementaire ?

A l’Assemblée Nationale, la procédure accélérée voulue par le gouvernement et les milliers d'amendements de LFI font qu’une grande partie de la réforme des retraites ne devrait pas être examinée. Espérant faire pression sur les parlementaires, Berger et Martinez ont dénoncé l'obstruction, insistant pour que l’article 7, portant sur le report de l'âge légal à 64 ans, soit soumis au vote.

Antoine Weil

13 février 2023

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Crédits photo : AFP

Depuis le 6 février, la réforme des retraites est débattue à l’assemblée nationale dans un climat houleux, alors que le temps pour examiner le texte est particulièrement court, le gouvernement ayant choisi de faire passer la réforme via un PLFSS, en utilisant l’article 47.1 pour raccourcir les débats à seulement 50 jours, tout en se laissant les mains libres pour imposer sa réforme par ordonnance ou 49-3. Une offensive autoritaire inédite qui use des mécanismes les plus anti-démocratiques de la Vème République.

« C’est une connerie » : quand Berger et Martinez dénoncent l’obstruction parlementaire

Face à cette offensive, la France Insoumise multiplie les amendements pour entraver l’examen du projet de loi comme elle l’avait déjà fait en 2019 lors de l’examen de la réforme des retraites. Renouant ainsi avec la méthode de la « guérilla parlementaire », le mouvement de Jean-Luc Mélenchon cherche ainsi à retarder l’examen des différents articles du projet de loi pour délégitimer le texte et « faire du Parlement un lieu de résistance » comme l’affirme Alexis Corbière.

Une opposition sur le terrain institutionnel qui n’enchante pas les directions syndicales. Au contraire, ces derniers jours, les leaders syndicaux ne cessent de dénoncer la situation au Parlement et l’obstruction de la gauche institutionnelle Laurent Berger pour la CFDT a ainsi déclaré ce dimanche « l’obstruction n’est pas une bonne solution. C’est une connerie ». Même son de cloche chez Philippe Martinez pour la CGT, qui a invité LFI à « retirer des amendements », pour que l’article 7, qui prévoit le report de l’âge de départ à la retraite de 62 à 64 ans soit examiné et voté à l’Assemblée nationale avant la clôture des débats, le 17 février ; le texte devant être ensuite discuté au Sénat.

Or, si la capacité de l’obstruction parlementaire à créer un rapport de forces face à un gouvernement disposant des nombreux leviers anti-démocratiques de la Constitution est une impasse sur le plan stratégique, les motifs derrière le refus de l’obstruction par les dirigeants syndicaux sont bien plus problématiques.

D’abord, au vu de la responsabilité première du gouvernement dans l’examen en temps limité du texte, on peut s’interroger sur l’opportunité d’une telle offensive des leaders syndicaux contre l’obstruction de la gauche au Parlement. Laurent Berger s’est ainsi offusqué dimanche : « l’obstruction organisée par France Insoumise je suis contre » avant d’ajouter « c’est un spectacle lamentable qui n’a rien à voir avec la dignité du mouvement de la rue ».

Une dénonciation véhémente de la part de la CFDT, qui survient pourtant à l’heure où le gouvernement et Rassemblement national cherchent à s‘en prendre à l’obstruction menée par LFI, au nom du respect des institutions. Aurore Bergé, présidente du groupe Renaissance à l’Assemblée national a ainsi déclaré que « La France insoumise pourrait être rebaptisée La France indigne », avant de justifier la limitation des débats à la chambre : « Nous aurions eu suffisamment de temps s’ils étaient respectueux des débats. Si on avait mis 10, 20, 100 jours de plus, le seul effet aurait été d’avoir un nombre d’amendements exponentiel ». Dans le même sens, Marine Le Pen a estimé que « La Nupes va de plus en plus loin, on a l’impression qu’ils sont dans une fuite en avant qui porte atteinte à la sérénité des débats en hémicycle ».

Or, ces déclarations, avec lesquelles converge malgré lui le dirigeant de la CFDT, visent précisément à masquer l’offensive anti-démocratique inédite que constitue le passage de la loi par un PLFSS et l’usage de l’article 47-1, court circuitant ainsi les débats parlementaires sur la réforme des retraites. Une façon pour le gouvernement de retourner l’accusation alors même qu’il use des leviers les plus bonapartistes de la Vème République. Dans ce contexte, les arguments mobilisés par Berger et par Martinez, qui a lui aussi dénoncé ce lundi l’obstruction sans dire un mot sur l’offensive anti-démocratique de la macronie, sont par ailleurs révélateurs de la logique de l’intersyndicale.

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Des illusions profondes dans la possibilité de repousser la réforme à l’Assemblée

Derrière cette offensive, on trouve l’idée qu’il serait décisif de discuter à l’Assemblée l’article 7 de la loi, portant sur le recul de l’âge de départ à la retraite. Pour Philippe Martinez ce lundi sur BFM TV : « Ce qui est important c’est le cœur de cette réforme, c’est l’article 7. » Laurent Berger lui aussi insiste sur l’importance que cet article soit examiné : « Les gens dans la rue sont responsables, expriment leur rejet des 64 ans, et on ne débattra pas de l’article qui concerne cette mesure ? C’est pas possible ». Une position partagée par certains membres de la NUPES, comme François Ruffin.

Cet objectif repose sur l’illusion qu’il serait possible de défaire une des principales mesures de la réforme des retraites à l’Assemblée. Comme le note Philippe Martinez, toujours sur BFM : « On entend des députés qui disent que la réforme n’est pas terrible, plutôt à droite, même dans la majorité. Il faut qu’ils se positionnent, c’est pour ça que nous allons les interpeller. » Un objectif qui repose sur la conviction qu’il serait possible de faire pression pour convaincre la droite, et qui conduit à un pari dangereux à plusieurs titres.

D’abord, car Macron ne cédera pas sur la réforme clef de son deuxième quinquennat quand bien même l’accord avec LR finirait par capoter du fait des divisions en son sein - divisions qui tendent d’ailleurs à se résorber du fait des nombreuses concessions faites par le gouvernement. En effet, le mécanisme parlementaire mis en œuvre par la macronie au travers le PLFSS rectificatif vise justement à parer à toute éventualité qui le priverait de majorité à l’Assemblée pour passer sa loi. Dans ce cas, il n’hésitera pas, même s’il ne le souhaite pas a priori, à imposer sa réforme par 49.3 ou par ordonnance.

Surtout, ce pari donne une place centrale aux manœuvres parlementaires, semant d’importantes illusions sur la possibilité de construire un rapport de forces sur le terrain institutionnel et main dans la main avec la droite. S’il n’y a pas de problème de principe à profiter des divisions du camp adverse, la politique de l’intersyndicale va beaucoup plus loin en tendant carrément la main à des ennemis mortels des travailleurs, hostiles au 35 heures, aux grèves et favorables à de nombreuses dispositions de la réforme des retraites, pour faire reculer le gouvernement. Ainsi l’espoir placé dans un hypothétique vote contre l’article 7 à l’Assemblée a déjà conduit à une rencontre scandaleuse entre Laurent Berger et le très anti-ouvrier Eric Ciotti il y a deux semaines, faisant de ce dernier un interlocuteur légitime en pleine mobilisation.

C’est par le rapport de forces qu’on fera tomber la réforme : arrêtons vraiment le pays !

Ainsi, la position de l’intersyndicale sur l’obstruction parlementaire témoigne des profondes illusions qui restent au cœur de la stratégie de l’intersyndicale. Celles-ci éclairent d’une autre lumière la menace de « mettre la France à l’arrêt » formulée samedi dernier, qui demeure à ce stade une menace limitée, ayant vocation à renforcer la pression sur des discussions parlementaires.

Cette logique est une impasse qui empêche de préparer sérieusement une grève reconductible large, à même d’entraîner l’ensemble des secteurs de notre classe. C’est cet objectif qui devrait être au centre de la préoccupation des directions du mouvement ouvrier, en cherchant à construire un rapport de forces maximal pour contraindre le gouvernement à reculer sur sa réforme.

Pour cela, il faut que la base des syndicats exige une rupture avec la logique parlementaire qui continue de prévaloir au sein de ses directions, tout en s’organisant dès maintenant pour préparer une grève reconductible à partir du 7 mars Pour cela, les appels de plusieurs secteurs à la grève reconductible sont un point d’appui.


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