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Monde

Royaume-Uni. Dans l’urgence, une gestion aventurière des vaccins

Alors que le Royaume-Uni fait face à un inquiétant pic épidémique et que Boris Johnson a annoncé ce lundi soir les modalités d’un reconfinement, le gouvernement britannique revoit dans la panique sa stratégie vaccinale pour aller toujours plus vite, quitte à faire des paris hasardeux. 2 nouvelles décisions ont été prises pour sa campagne de vaccination : allonger le délai entre l’injection de la 1ère et de la 2nde dose du vaccin et éventuellement mélanger différents vaccins.

lundi 4 janvier

Crédits photo : John Cairns / AFP

La situation sanitaire continue à se dégrader au Royaume-Uni qui fait face à une envolée des contaminations, sans doute due au nouveau variant du coronavirus SARS-CoV-2. Celui ci, recensé en premier sur le territoire britannique, est 50 % à 74 % plus contagieux – mais pour l’instant rien n’établit qu’il serait plus virulent. En tout cas, les chiffres grimpent à une vitesse si alarmante que Boris Johnson a dû annoncer ce lundi soir en catastrophe un « reconfinement » censé être aussi strict que celui de mars et impliquant entre autres la fermeture des écoles

Avec plus de 75 000 morts le Royaume-Uni est un des pays d’Europe les plus endeuillés par le coronavirus. 55 000 personnes en plus ont été testées positives au virus en 24h, dépassant les 50 000 pour le 6ème jour d’affilé selon les données officielles communiquées dimanche. La situation est très inquiétante à l’hôpital, avec 23 813 patients hospitalisés le 28 décembre, ce qui est supérieur au pic de la première vague. 1847 lits de ventilation artificielle étaient occupés par des patients Covid. Environ 500 personnes décèdent chaque jour au Royaume-Uni en moyenne.

Pour faire face à cet afflux de patients, la NHS (l’agence publique de santé britannique) a annoncé le 31 décembre réactiver l’hôpital de campagne géant de Londres qui avait été créé en urgence le 3 avril. Le gouvernement avait aussi, la veille, annoncé un reconfinement d’une grande partie du pays puis la fermeture dès le 31 des commerces non-essentiels, des bars et des restaurants. Londres avait fermé ses écoles primaires, collèges et lycées.

Tandis que tous ces indicateurs s’envolent, les autorités britanniques vaccinent à toute vitesse dans l’urgence, quitte à adopter une stratégie risquée à l’efficacité très contestable. Alors que près d’un million de personnes ont déjà reçu la 1ère dose du vaccin Pfizer/BioNTech et que les premières injections du vaccin d’Oxford/AstraZeneca (moins cher et plus facile à conserver) commencent ce lundi 4 janvier, le gouvernement britannique s’aventure sur un terrain glissant.

Alors que la majorité des vaccins contre le Covid-19 sont censés être administrés en deux injections à quelques semaines d’intervalle, deux décisions drastiques ont été prises dans la campagne de vaccination. D’une part, distribuer la totalité des doses du vaccin Pfizer/BioNTech pour atteindre le plus grand nombre de personnes vaccinées. Et ce, plutôt que de garder ces lots destinés à une seconde injection. D’autre part, autoriser au moment de la seconde injection la combinaison de différents vaccins sous certaines conditions, alors que l’efficacité d’une telle association n’est pas du tout vérifiée scientifiquement

Ces deux décisions sont complètement hasardeuses et révélatrices d’une politique court-termiste qui vire à l’absurde. L’efficacité d’une seule dose n’est pas prouvée, la protection qu’elle offre étant de l’ordre de 50 à 60 % – insuffisante, bien sûr

La justification des autorités britanniques pour repousser la date de la seconde injection, c’est qu’ainsi plus de personnes bénéficient de la première dose, et que cela sert à anticiper les tensions d’approvisionnement. Sauf que les injections de la deuxième dose, celle-là même qui fait l’efficacité du vaccin, seront donc tributaires des nouvelles livraisons de celui-ci. Les personnes les plus à risque passeront à la trappe, voyant leurs deuxièmes rendez-vous reportés.

Les protocoles établis par les différents laboratoires prévoient 3 à 4 semaines de délai entre les deux doses. Et non pas 3 mois maximum, comme le prévoient les nouvelles dispositions. Comme le souligne Paul Loubet, médecin au service des maladies infectieuses du CHU de Nîmes : « Si les demandes d’autorisation de mise sur le marché [des vaccins] ont été déposées pour un schéma avec deux doses, c’est qu’il y a un intérêt de la deuxième dose. ». Eh oui, on ne fait pas n’importe quoi, n’importe comment et la question n’est pas un bête calcul mathématique d’1 dose + 1 dose à répartir selon son bon vouloir. Avec des vaccins aussi récents et un manque de recul sur leur efficacité à long terme, ne pas respecter les protocoles des essais cliniques apparaît comme particulièrement aberrant. Comparer entre les vaccins n’est parfois pas facile et nécessite de consulter les données : les mesure de l’efficacité après la première dose ne sont par exemple pas mesurées le même jour dans les essais selon les fabricants.

Sur le long terme, c’est la durabilité qui prime : non pas pour s’agiter en vaccinant à tour de bras mais pour venir pour de bon à bout de l’épidémie.
Mais ce n’est pas cette logique que choisit le gouvernement britannique, qui s’enferme dans une vision à court terme : vite, il faut vacciner un maximum de monde tout de suite ! Et ce en privilégiant donc plus de personnes « à moitié » vaccinées au lieu de vacciner complètement moins de gens. Et il n’est même pas sûr que cette stratégie freine l’épidémie le moins du monde. Pour vraiment le faire, pour réellement utiliser toutes les deuxièmes doses disponibles et en faire des premières doses, il faudrait, ajoute Paul Loubet, « l’administrer à toutes les personnes à risque (plus de 65 ans et personnes avec des comorbidités), soit des millions de personnes. ».

n travail titanesque, qui va reposer sur un système de santé déjà fragilisé. Encore plus au Royaume-Uni, où les politiques de destruction méthodique de l’hôpital qui durent au moins depuis l’ère Thatcher n’ont pas laissé grand-chose derrière elles, sinon un système exsangue qui s’écroule face à une pandémie qui ne peut que le dépasser.

Quant au mélange de vaccins, auquel il faudrait recourir selon la recommandation de la NHS exceptionnellement si la seconde dose du premier vaccin est indisponible ou si l’on n’est pas en mesure de dire quel vaccin a été injecté la première fois chez un patient, elle se hausse presque au même niveau d’absurdité. Un patient pourrait recevoir une première dose d’un vaccin (mettont le Pfizer) et une seconde d’un autre (celui d’AstraZeneca) : une possibilité qui n’a fait jusqu’à présent l’objet… d’aucune étude sérieuse.Vacciner à tour de bras tout en sachant qu’il n’existe pas la moindre donnée sur l’efficacité d’un tel mélange, voilà donc ce que proposent les autorités britanniques pour leur campagne de vaccination.

Il est certain en tout cas que cela ne suffira pas pour lutter contre le virus, alors que la politique sanitaire de Johnson et des conservateurs est désastreuse depuis le début de l’épidémie. Cela ne compensera pas non plus l’état de délabrement du NHS, inévitablement submergé par le nombre de patients Covid. Comme nous l’écrivions sur Révolution permanente, « Boris Johnson et les conservateurs, tout autant que l’opposition docile du Parti travailliste, ont refusé de mettre en place les mesures nécessaires : fermeture des activités non-essentielles ou reconversion de ces activités comme dans l’industrie pour combattre la pandémie, investissements et embauches massifs dans la santé publique (hôpital, test, traçage aides à domicile), nationalisation du système privé de santé et des moyens de recherche comme les vaccins etc. »

Même avec le confinement strict annoncé ce lundi soir, c’est toujours le refus de freiner véritablement les activités économiques non-essentielles qui prime. Ce reconfinement autorisera à « aller au travail […] s’il n’est pas réaliste de le faire depuis son domicile ». Les cadres pourront donc se reconfiner, mais qu’en est-il des travailleurs de l’industrie ou encore du bâtiment ?

Encore une fois, l’exemple britannique illustre l’improvisation, la logique court-termiste et la volonté de préserver à tout prix les profits qui priment dans la gestion de la crise sanitaire par les capitalistes à travers le monde. De l’Angleterre à la France, la médiocrité de la gestion de la crise est la même quelle que soit le pays, parce que ce sont les mêmes qui décident. Face à cela, l’urgence de reprendre la main pour les exploités et les dominés du monde entier se fait sentir avec toujours plus d’acuité.




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