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STM Crolles : « Face à la mise en danger des salariés, nous n’excluons pas d’appeler à la grève »

Chez STMicroelectronics à Crolles, la direction tente de maintenir coûte que coûte la production. Entretien avec David Majewski délégué syndical CGT qui revient sur la lutte pour mettre en veille les unités de production et protéger les salariés.

jeudi 2 avril

Crédit photo : STMicroelectronics

RP : Pourriez-vous revenir sur la situation du côté de STMicroelectronics depuis le début de l’épidémie en France ?

David Majewski : A partir de mi-mars, quand les cas ont commencé en France à se multiplie et avant la mise en place du confinement, la direction a commencé à déployer quelques mesures. De notre côté, notre position était de réduire drastiquement les effectifs, mettre en place le télétravail. En Italie on avait déjà des unités de fabrication où des accords avaient été mis en place pour réduire les effectifs de 100 à 70%, et on s’était inspirés de ça. On voulait donc un accord d’entreprise pour n’avoir que 30% environ des effectifs dans les salles blanches [salle où l’on produit des semi-conducteurs et où l’air est filtré pour limiter les poussières et les particules] avec maintien de salaire afin de produire, sécuriser les lots en cours et arriver petit à petit à mettre en veille les unités de fabrication.

On n’a pas été écoutés par la direction. Or on a commencé à avoir des cas suspects, et avec les premières annonces du Président, puis du confinement, cela a généré des tensions, beaucoup d’anxiété dans l’entreprise. Il y avait de plus en plus de personnels en télétravail, notamment chez les ingénieurs et cadres, mais dans les unités de fabrication on avait toujours autant de monde. Il faut savoir qu’à STM on est environ 1900 salariés en production – opérateurs et techniciens, répartis en 5 équipes 7j/7 et 24 heures / 24.

RP : La politique de l’entreprise était de maintenir la production coûte que coûte

DM : Oui, c’est toujours le cas, ce qu’ils veulent c’est produire au maximum en s’adaptant aux effectifs. Quand il y a eu les mesures de fermeture des écoles, avec les personnes en garde d’enfant(s), les personnes à risque, cela a affecté les effectifs et ça les a obligés à ouvrir des négociations pour faire un accord d’entreprise afin de réduire les effectifs. Ça pouvait sembler aller dans notre sens, mais en réalité l’accord proposé et signé par la CFDT et la CFE-CGC, n’est pas contraignant, il dit seulement que les effectifs « pourront » être baissés jusqu’à 50%, sans aucune obligation. Or, actuellement cette cible n’est pas respectée, on reste autour de 55-60%, avec centralement les intérimaires, les plus précaires, les bas salaires, et ceux qui n’ont pas de solutions d’arrêts qui travaillent. En fait, pour la boîte c’était juste un coup de comm’, mais derrière l’objectif reste de maintenir la production le plus possible. Pour nous cet accord et son application mettent en danger les salariés.

RP : Dans vos tracts vous revendiquez l’arrêt de la production qui n’est pas essentielle

DM : Notre position c’est de mettre à l’arrêt les unités de fabrication et de maintenir les salaires des travailleurs. Mais en parallèle, comme on a eu des cas « suspects » et de contamination, et que la direction ne faisait que le minimum, nous avons déclenché une procédure de Danger Grave et Imminent. L’inspection du travail a donc fait un rapport de plus de 10 pages qui pointe ce qu’on avait relevé sur les possibilités de contamination et de propagation du virus dans la boîte. La procédure a donc été maintenue à Crolles.

Cette procédure a permis d‘appuyer des droits de retrait mais aussi d’imposer de nombreuses mesures complémentaires (de gel hydroalcoolique supplémentaire, désinfection et espacement des zones de travail, prise detempérature, espacement dans sas d’habillage en tenue spécifique, roulements à la cafétéria. etc..). Même si elles améliorent la sécurité, pour nous elles restent insuffisantes, par rapport à la mise en veille des unités de fabrication, puisqu’il y a encore du beaucoup de monde (200 à 300 personnes) qui se côtoie sur le site et que les mesures barrières ne peuvent pas être respectées en totalité, surtout pendant 8 à 12h de travail.

L’inspectrice du travail l’a encore rappelée le 26 mars. La direction communique et implique énormément les salariés sur les mesures barrières à respecter de façon individuel, mais en revanche elle se dédouane énormément de sa responsabilité, qui est prioritaire, celle d’assurer la santé collective.

RP : Dans un récent communiqué, les syndicats patronaux du semi-conducteur revendiquent justement que leur activité doit être reconnue comme essentielle, en expliquant que : « pendant la pandémie, l’industrie des semiconducteurs se concentre sur la santé et la sécurité de ses employés et la continuité de ses activités de recherche, de conception et de fabrication ». Qu’en pensez-vous ?

DM : Comme certains pays sont en train d’arrêter les activités non-essentielles, comme en Italie, en Espagne, le patronat sent le danger arriver et se fédère pour défendre leur activité comme essentielle.

Or, c’est vrai que dans notre activité nous produisons en partie pour le médical, mais en réalité ça ne représente pas une grosse capacité de production ! Par exemple, sur Crolles, notre principal secteur d’activité ce sont des semi-conducteurs pour l’automobile ou la téléphonie ! Ils mettent en avant l’exemple du matériel médical pour se justifier essentielle et en même temps de continuer l’ensemble de la production qui n’est pas essentielle.

RP : Justement, STM fait partie des entreprises qui devraient contribuer à produire des respirateurs

DM : On a effectivement entendu ces annonces hier. De notre côté on sait que si on doit réaliser un produit de A à Z, il nous faut environ 3 mois. Donc s’il faut lancer une puce pour les respirateurs, elle ne sortirait pas avant juillet, donc bien au-delà de la nécessité d’urgence à laquelle il faut faire face. A mon avis, le plus probable est qu’il prenne des composants que l’on fabrique déjà, voire qui sont déjà en stock.

Après pour les respirateurs on ne l’a appris que hier matin, et aujourd’hui on a eu un CSE concernant la procédure de DGI, on a interrogé la direction, mais pour l’instant on n’a pas beaucoup plus d’infos. En revanche on sent bien qu’il s’agit plus de communication, et on se demande même si leur objectif ce n’est pas – au cas où leur activité devrait être reclassée en non-essentielle – d’avoir des arguments pour défendre le maintien de la production.

RP : Cette crise fait ressortir les limites des droits des salariés pour défendre leur santé face à une telle situation, et à l’inverse le pouvoir des employeurs à imposer le travail, en fonction des rapports de force locaux.

DM : C’est clair ! Avec la mise en place des CSE et la disparition des CHSCT on a eu une réduction drastique des élus du personnel. Or avec cette crise, entre ceux qui sont en télétravail, ceux qui sont en garde d’enfants, ceux qui ont été placés en personnel à risque, on se retrouve parfois à n’être que deux ou trois à pouvoir aller sur le site.

Quand on a fait notre procédure de DGI et que les salariés ont commencé à faire des droits de retrait, les salariés ont été face à beaucoup de mensonges, de fausses informations, de pressions de la part des managers, des ressources humaines, qui affirmaient par exemple que les droits de retrait n’étaient pas justifiés, que la Préfecture ne les avait pas validés, etc… Aussi, ils encourageaient les salariés à se mettre en maladie plutôt que d’assumer leur responsabilité. Attitude que nous avons condamnée : ce n’est pas à la solidarité collective de payer à la place des employeurs ! Mais comme les managers et ressources humaines sont sur place et que, nous, notre présence syndicale est réduite avec moins d’élus qui peuvent être sur le site, c’était très difficile de défendre les salariés.

Par ailleurs on a appris que sur l’Isère, les médecins ont reçu la consigne de ne pas arrêter les gens comme à l’accoutumé. De même, notre procédure de DGI pourrait amener de mettre en demeure le site de STM Crolles mais depuis que le dossier est remonté dans des strates supérieures de l’inspection du travail, de la DIRRECTE et des institutions, c’est silence radio ! On voit qu’on a affaire à tout un système bien verrouillé, sous contrôle du gouvernement.

RP : Cette volonté de maintien de l’activité est par ailleurs appuyée par le gouvernement qui couvre les entreprises

DM : Quand on voit les mesures qu’ils prennent, les injonctions… Tu ne peux plus avoir de vie sociale, pas sortir à plus d’1km de chez toi, mais tu dois continuer à travailler et côtoyer des centaines de personnes sur notre site. Chez STM à Crolles ils sont encore 200 à 300 par poste pendant 8 à 12 heures, donc on voit bien à quel point l’économie passe avant la santé des ouvriers et techniciens, car la plupart des ingénieurs et cadres sont protégés et heureusement pour eux par le télétravail. Or on voit partout comment dans le monde du travail, les intérimaires, les ouvriers, les techniciens, « les invisibles » ou « sans dents » sont en train de payer un lourd tribut. Il commence à y avoir des morts, de nombreux contaminés. De notre côté, chez STMicroelectronics, rien qu’avec les chiffres de la direction qui sont incomplets, on est passés depuis le 13 mars de 26 cas suspects à 51.

RP : Après le DGI et les droits de retrait, que comptez-vous faire pour tenter d’imposer la veille des unités ?

DM : Comme dit précédemment, aujourd’hui y a des salariés qui sont protégés dans le monde du travail par le télétravail, ceux qui sont en arrêt pour garde d’enfants, ceux qui sont personnes à risque et temporairement ceux qui ont exercé leur droit de retrait. Pour les autres, au vu des rapports de l’inspection du travail, de la situation critique en France de nos hôpitaux, et de la chaine de santé, on n’exclut pas de faire un appel à la grève dans les prochains jours face à la mise en danger que constituent les conditions de travail actuelles, en y intégrant aussi l’opposition aux attaques par ordonnances du gouvernement. Pour protéger ces gens qui n’ont pas d’autre arme, on pense faire un appel à la grève pour les couvrir en cas de besoin.

Par ailleurs, on sait qu’en Lombardie il y a eu une grosse journée de grève le 25mars ! Ils ont été classés en activité non-essentielle mais les décrets sont tellement flous que l’usine de STM a pu continuer à produire. Face à ça, pas mal de salariés se sont mis en grève. Nous sommes en lien avec eux, notamment à travers la CGIL, mais aussi au niveau européen et mondial sur l’ensemble de STMicroelectronics.




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