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Culture et Sport

Interview-Vidéo. Quand un artiste encourage les mobilisations contre la loi travail

Saïdou (Sidi Wacho) : « Tu sens que la flamme est toujours là chez les gens, ça met du baume au cœur »

Avec sa nouvelle aventure musicale Sidi Wacho, Saïdou s’engage à nouveau du bon côté de la barricade. Avec son premier album « Libre », ce groupe aux sonorités venues d’ailleurs invite les exploités du monde entier à laisser leur peur de côté et à descendre dans les rues. Avec un style inimitable qui mélange hip-hop, cumbia et rythmes balkaniques, Sidi Wacho s’inscrit pleinement dans la culture populaire, celle qui témoigne des conditions de vie de ceux d’en bas, qu’ils aient grandi dans les rues de Santiago du Chili, de France ou d’ailleurs.

mardi 15 mars 2016

C’est dans un café de Ménilmontant que nous avons croisé Saïdou et sa bande, au détour du tournage d’un clip, et en pleine tournée hexagonale. Cette rencontre enrichissante a donné lieu à une interview en deux parties. Dans un premier volet, Saïdou revenait sur le projet musical de Sidi Wacho. Ce deuxième volet est l’occasion d’approfondir sur les sujets éminemment politiques traités dans les chansons de ce nouvel album, tout en recueillant le point de vue de l’artiste sur l’actualité et les mobilisations en cours.

Propos recueillis par Flora Carpentier

Dans tes chansons, tu opposes les prolétaires aux bourgeois… des termes de la lutte des classes, dont on voudrait souvent nous faire croire qu’ils appartiennent au passé. Pour toi c’est important de les réhabiliter ?

Je pense qu’on doit s’inscrire dans la lutte des classes… La lutte des classes est fatiguée, la violence du capitalisme, de l’impérialisme, de la colonisation… C’est vrai que ça rend les choses compliquées, les gens sont fatigués, c’est vrai qu’il ne reste pas beaucoup de temps dans une journée pour réfléchir. Il ne reste pas beaucoup de temps dans une journée pour mener des actions de solidarité après avoir travaillé. Il ne reste pas beaucoup de temps dans une journée pour lire, pour participer à une réunion de quartier. Parce que quand on rentre du travail, on est fatigué. Et toute cette aliénation à la consommation, au travail, évidemment ça empêche les mobilisations. Ça empêche de créer des forces… C’est un cercle assez vicieux en réalité. Des fois j’ai l’impression qu’on est un peu piégés.

Mais il reste quand même des espaces de résistance qui nous donnent un peu d’espoir. On l’a vu mercredi dernier [le 9 mars], il y avait 500.000 personnes dans les rues. Il y a eu des grèves, des manifestations, des assemblées dans les facs, des lycéens en grève... Tu sens que la flamme est toujours là chez les gens, ça met du baume au cœur. Moi ça m’a ému. C’est pas « le grand soir », comme on dit, mais franchement en ce moment on était un peu démoralisés parce qu’il y a peu de grands mouvements sociaux. C’est compliqué pour causer politique, et voir des grands mouvements comme ça qui commencent à prendre, ça soulage, ça motive, ça donne un petit peu d’espoir, ça fait plaisir !

Dans « Sin Miedo », vous appelez à ne plus avoir peur et à descendre dans la rue par milliers. Pour toi, la peur empêche les gens de se mobiliser ?

On est crispés par la peur, en plus là on est en plein état d’urgence, il y a de la répression. On a peur socialement aussi, on a peur économiquement. Parce que la majorité des gens vivent dans des situations précaires, et c’est sûr que quitter son boulot, s’embrouiller avec son voisinage, pour des questions politiques, avec ses amis, plus la répression, ça fait peur tout ça. On peut perdre beaucoup, mais on a beaucoup à gagner aussi. Je crois qu’il faut qu’on surpasse cette peur-là, mais pour la surpasser il ne faut pas être seul, il ne faut pas être isolé. C’est pour ça que les mouvements de masse c’est important. C’est pour ça que les mouvements de masse font du bien à beaucoup de gens, décomplexent, et permettent de lutter contre la peur.

Dans votre album, vous faites référence aux « arracheurs de chemises », c’est un hommage aux prolétaires qui se mobilisent contre leurs patrons, les Air France, les Goodyear ?

Dès que les classes populaires et les dominés se rebellent contre les dominants, contre les patrons, moi je vis des grands moments de bonheur, je jubile. Parce que c’est porteur d’espoir, c’est de l’énergie de contestation. La colère populaire, c’est quelque chose qui a transformé notre société. Tous les droits qu’on a aujourd’hui, ils ont été gagnés par des batailles, qui ont été menées parce qu’il y avait de la rage, parce qu’il y avait de la colère, parce qu’il y avait de l’injustice. Des fois, on nous emmerde avec des termes comme colère, etc. Mais la colère elle a transformé le monde, positivement aussi. La colère contre l’injustice, elle a été synonyme de progrès, parce que les gens se sont battus. Donc la colère, c’est bien.

Tu n’hésites pas à faire référence à la « révolution ». Tu crois qu’une révolution est possible aujourd’hui ? Nécessaire ?

Le terme « révolution », aujourd’hui on essaye de le retourner contre nous et d’en faire un terme « has been », synonyme d’un truc puérile, un truc d’adolescent. Parce qu’il y a toute une campagne de la classe dominante qui a peur de ça, qui a peur d’un mouvement révolutionnaire. Evidemment, ils ne nous laisseront jamais l’espace. En tous cas, ils essaieront toujours de nous empêcher d’occuper l’espace et de créer des mouvements révolutionnaires. Et c’est vrai que dans la tête des gens aujourd’hui, le mot « révolutionnaire » on dirait un truc du passé. Mais quand tu regardes les révolutions arabes, même si ça s’est pas toujours bien passé… quand tu regardes les révolutions sud-américaines qui sont récentes aussi… moi j’ai pas la sensation que la révolution c’est quelque chose d’has been. Au contraire, la révolution c’est le changement. Si on fait le tour, une rotation… la révolution c’est un terme mathématique, on renverse tout. Si faire la révolution ça veut dire tout renverser, alors OK, moi je suis révolutionnaire.




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