Depuis un pays lointain

Sandra Lucbert : "Reprendre l’art au capitalisme"

Sandra Lucbert

Sandra Lucbert : "Reprendre l’art au capitalisme"

Sandra Lucbert

Vendredi dernier, de nombreuses personnalités militantes étaient présentes pour saluer la création d’une nouvelle organisation révolutionnaire en France. Parmi elles, Sandra Lucbert, écrivaine. Retrouvez son intervention.

J’arrive moi aussi d’un pays lointain – ou plutôt : qui s’est éloigné de toute intention révolutionnaire. Je parle depuis la littérature en particulier, et depuis l’art en général. Leur état présent m’impose un détour.

Il y a les moyens de production tout court, et ceux de la production de biens symboliques. La seconde catégorie est en effet seconde. Et néanmoins non négligeable : car il en faut, du travail d’enchantement, pour que le capitalisme conserve son immunité – lors même que les hôpitaux démolis, les profs en voie de disparition, les délestages d’électricité, la sécheresse. Entre tant d’autres choses.

Division du travail hégémonique oblige : il existe un secteur assigné à la manufacture des capes d’invisibilité dont le capitalisme fait grand usage. Le Champ de l’art, aujourd’hui, s’en est fait une spécialité.

Voici un peu plus d’un mois était remis le prix de la Fondation privée Pernot-Ricard, qui récompense des représentants de la jeune création en Art contemporain. La lauréate [1] propose, apprend-on, des « tactiques de résistance » artistique sur des sujets rarement abordés : l’économie du travail et des transactions.

Sa pièce principale s’appelle Agenda. Sur une vitre sans tain au travers de laquelle apparaissent les rails de la gare Saint-Lazare, un dessin. Une main qui jette une pièce en l’air. Le long de la spirale montante, des indications, et deux pièces – réelles et gravées celles-ci. Sur une face, on lit : « Lundi, allez travailler aujourd’hui », sur l’autre : « Dimanche, n’allez pas travailler aujourd’hui ». Et tout en haut : « Lancez cette pièce chaque jour [2] » .

Car bien sûr, c’est comme ça qu’on décide d’aller au travail ou pas : en jetant la pièce.

L’artiste explique : tous les jours je suis allée à la gare, j’ai expliqué aux gens qui partaient travailler, je leur ai proposé de tirer à pile ou face. A chaque fois ça les a amenés à se demander : mais c’est vrai, pourquoi j’y vais ? Depuis l’univers mental de la tactitienne, c’est évident : si les gens vont travailler, c’est parce qu’ils agissent sans réfléchir, en oubliant leur libre arbitre. Quand la pièce tombe sur dimanche, c’est : pas travail. C’est normal, c’es dimanche : le jour où la tactitienne fait ses achats au Carrefour de la gare Saint-Lazare. Et ça, ça n’est pas du travail. La preuve d’ailleurs, il y a des caisses automatiques.
Lauréate de la création engagée. Et de fait, engagée, elle l’est : pour une meilleure diffusion du ravissement bourgeois.

Dans son ordre, l’art est actuellement une force consolidatrice de l’hégémonie : par ce qu’il fait voir (des intentions grandioses sans conséquence), ce qu’il continue de ne pas faire voir (les causes structurelles des maux qu’il prétend déplorer) – et surtout par son geste fondamental : celui de la fausse critique.
C’est là son excellence : le dispositif faux.

Fausse critique, fausse subversion, remises en cause qui ne remettent rien en cause.

Un des systèmes défensifs les plus retors de l’hégémonie : car l’art et ses simulacres de résistance corroborent la fiction selon laquelle le capitalisme fait place à la liberté de pensée. Libres de penser dans les coordonnées du capitalisme, les artistes le sont indéniablement. Leurs productions nous le confirment chaque jour.

Ecoles d’Art, mécanismes du champ, financements privés, reconnaissance par les instances médiatiques aux ordres : tout les dispose, le plus souvent inconsciemment, par corruption bien assimilée, à adopter le point de vue de la bourgeoisie. L’adopter et le sublimer, en semblant d’opposition.

Je vous l’ai dit : j’arrive de loin. Mais j’y arrive.

Quel est le but d’un parti révolutionnaire ? Réarmer la classe ouvrière. De ce que je comprends de vos intentions et qui justifie à mes yeux ma présence ici, ce réarmement n’est pas pour vous synonyme d’ouvriérisme. Il entre dans vos buts, je crois, d’entrainer le plus grand nombre possible de secteurs de la société. Ceux de l’art y compris et d’autant plus qu’en l’état actuel des choses il compte parmi les forces à combattre pour rendre une révolution imaginable. A l’Art qui n’a plus même d’idée de la Révolution, un Parti révolutionnaire la lui met sous les yeux, le force à la regarder de nouveau. Et un autre art s’ensuit.

La filmographie de Jean-Luc Godard raconte mieux que moi cette histoire-là [3]. Il commence fasciné par le cinéma hollywoodien et ses codes, violemment engueulé par Jacques Rivette au début de la guerre d’Algérie parce qu’il dit apprécier le son du klaxon « Algérie Française ». Et puis ça change : ses « années rouges » commencent avec l’opposition à la guerre du Vietnam ; elles finiront à la moitié des années 70. Pourquoi Godard s’est-il déplacé, travaillant dès lors à démanteler le sexisme, l’impérialisme, l’exploitation des travailleurs ?
Parce que la possibilité révolutionnaire apparait et grandit autour de lui : elle le force à voir. Cette possibilité s’articule suffisamment pour qu’il puisse l’intégrer à son effort formel. Alors il l’applique au démontage du régime des images hégémoniques, alors aussi il expérimente des conditions matérielles de création qui s’arrachent à l’industrie capitaliste.

Cette période prend fin quand la possibilité révolutionnaire elle-même s’absente.

Aujourd’hui, vous la faites revenir.

Et si un certain Art finit par suivre, c’est que vous l’aurez forcé à voir de nouveau.

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NOTES DE BAS DE PAGE

[2L’exactitude voudrait que je précise : ces indications sont écrites en français sur le dessin, et gravées en anglais sur les pièces. Pourquoi ce bilinguisme ? Le marché de l’art est international : il parle l’anglais.

[3David Faroult, Godard, invention d’un cinéma politique, Prairies ordinaires, 2018.
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