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Sartre, le jazz et les bananes

Giuliana Martini

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Sartre, le jazz et les bananes

Giuliana Martini

De la musique, d’un philosophe et des lieux communs

A la différence d’Adorno, pour qui le jazz n’est rien plus qu’une mode sans intérêt artistique, Sartre adorait le jazz. Si, pour le philosophe de Francfort, l’art doit être en mesure de perturber le statu quo, le jazz expression sophistiquée de « l’industrie culturelle » musicale, demeure un genre de tendance, en vogue mais sans art. Comme il explique dans son essai de 1953 « Mode intemporelle, A propos du jazz », c’est précisément l’improvisation, qui condamne, contre toute apparence, le jazz à son destin de musique « fétichisée » dans la mesure où elle laisse libre cours à la standardisation inaperçue tout en entretenant l’illusion de la création sans fin.

Sartre, de son coté, se laisse passionner par les standards.

En témoigne un court article qu’il publie en 1947 sur la revue América où il raconte une soirée passée dans un club de jazz new-yorkais. Invité fin 1944, comme une dizaine d’autres journalistes français, par le Département d’Etat, à visiter les Etats-Unis, il entame entre janvier et mars 1945 un long voyage « coast to coast », de New York à Hollywood en passant par La Nouvelle-Orléans. A cette occasion, il est envoyé spécial du Figaro auquel il confie ses découvertes quotidiennes.

Le jazz en réalité n’est pas vraiment une découverte pour Sartre. On sait que bien avant que son auteur ne parte en voyage transatlantique, le protagoniste de La Nausée (1938), Antoine Roquentin, écoute déjà un standard très connu, « Some of These Days », qui à la fin du roman devient même le remède à son angoisse existentielle : « Quand la voix s’est élevée, dans le silence, j’ai senti mon corps se durcir, et la nausée s’est évanouie ».

Et pourtant, bien que le jazz ne lui soit pas inconnu, l’expérience new-yorkaise bouleverse Sartre comme il l’écrit lui–même. Pourquoi ? Parce que le jazz aux Etats-Unis n’a rien à voir avec sa pâle copie française. Parce que, comme il le dit, « Le jazz, c’est comme les bananes, ça se consomme sur place ». On peut s’interroger sur le pourquoi d’un tel rapprochement : quel rapport entre jazz et bananes ? Et combien de bananes Sartre aurait-il pu consommer sur place ? Quelle place, d’ailleurs ?
Cet incipit allusif ne se laisse pas décrypter facilement, mais Sartre, tout au long du texte, surfe sur des lieux communs au sujet des « réjouissances nationales » : les braderies en France, le vol en Italie, la corrida en Espagne, les combats de coqs en Belgique et ainsi de suite, jusqu’à la sueur des jazzistes sur scène au Nick’s.

Jean-Paul Sartre, revue America, 1947

Nick‘s Bar, New York City

La musique de jazz, c’est comme les bananes, ça se consomme sur place. Dieu sait qu’il y a des disques en France et puis des imitateurs mélancoliques. Mais c’est juste un prétexte pour verser quelques larmes en bonne compagnie. Certains pays ont des réjouissances nationales et d’autres n’en ont pas. Il y a réjouissance nationale quand le public vous impose un silence rigoureux pendant la première moitié de la manifestation et se met à hurler et à trépigner pendant la seconde moitié.

Si vous acceptez cette définition, il n’y a pas de réjouissance nationale en France, sauf peut-être les braderies et ventes aux enchères. Ni en Italie ; sauf peut-être le vol : on laisse faire le voleur dans un silence attentif (première moitié) et puis on trépigne et on crie « au voleur » pendant qu’il s’enfuit (deuxième moitié). Au contraire, la Belgique a les combats de coqs, l’Allemagne a le vampirisme et l’Espagne les corridas. J’ai appris à New York que le jazz était une réjouissance nationale. A Paris il sert à danser, mais c’est une erreur ; les Américains ne dansent pas au son du jazz : ils ont à cet effet une musique particulière qui sert aussi aux premières communions et aux mariages et que l’on nomme : music by Musak. Il y a des robinets dans les appartements, on les tourne, et Musak musique : flirt, larmes, danse. On ferme le robinet, et Musak ne musique plus : on couche les communiants et les amants.

Au Nick’s Bar à New York, on se réjouit nationalement. C’est-à-dire qu’on s’assied dans une salle enfumée, à côté des matelots, des malabars, des putains sans carte, des dames du monde. Tables, boxes. Personne ne parle. Les matelots vont par quatre. Ils regardent, avec une haine légitime, les godelureaux qui vont s’asseoir dans les boxes avec leur chacune. Ils voudraient des chacunes, et ils n’en ont pas. Ils boivent, ils sont durs ; les chacunes sont dures aussi : elles boivent, elles ne parlent pas. Personne ne bouge, le jazz joue. Il joue du jazz de dix heures à trois heures du matin. En France, les jazzistes sont de beaux hommes mats avec des chemises flottantes et des foulards. Si ça vous embête d’écouter, vous pouvez toujours les regarder et prendre des leçons d’élégance.

Au Nick’s Bar, il est conseillé de ne pas les regarder ; ils sont aussi laids que les exécutants d’un orchestre symphonique. Visages osseux, moustaches, vestons, cols demi-durs (au moins au commencement de la soirée) et le regard n’est même pas velouté. Mais les muscles bossuent leurs manches.

Ils jouent. On écoute. Personne ne rêve. Chopin fait rêver, ou André Claveau. Pas le jazz du Nick’s Bar. Il fascine, on ne pense qu’à lui. Pas la moindre consolation. Si vous êtes cocu, vous repartez cocu, sans tendresse. Pas moyen de saisir la main de sa voisine et de lui faire comprendre d’un clin d’œil que la musique traduit votre état d’âme. Elle est sèche, violente, sans pitié. Pas gaie, pas triste, inhumaine. Les piaillements cruels d’oiseaux de proie. Les exécutants se mettent à suer, l’un après l’autre. D’abord le trompettiste, puis le pianiste, puis le trombone. Le contrebassiste a l’air de moudre. Ça ne parle pas d’amour, ça ne console pas. C’est pressé. Comme les gens qui prennent le métro ou qui mangent au restaurant automatique. Ça n’est pas non plus le chant séculaire des esclaves nègres. On s’en barbouille, des esclaves nègres. Ni le petit rêve triste des Yankees écrasés par leurs machines. Rien de tout cela : il y a un gros homme qui s’époumone à suivre son trombone dans ses évolutions, il y a un pianiste sans merci, un contrebassiste qui gratte ses cordes sans écouter les autres. Ils s’adressent à la meilleure part de vous-même, à la plus sèche, à la plus libre, à celle qui ne veut ni mélancolie ni ritournelle, mais l’éclat étourdissant d’un instant. Ils vous réclament, ils ne vous bercent pas. Bielles, arbre de couche, toupie en mouvement. Ils battent, ils tournent, ils grincent, le rythme naît. Si vous êtes dur, jeune et frais, le rythme vous agrippe et vous secoue. Vous sautez sur place, de plus en plus vite, et votre voisine saute avec vous ; c’est une ronde infernale. Le trombone sue, vous suez, le trompettiste sue, vous suez davantage, et puis vous sentez que quelque chose s’est produit sur l’estrade ; ils n’ont plus le même air : ils se pressent, ils se communiquent leur hâte, ils ont l’air maniaque et tendu, on dirait qu’ils cherchent autre chose. Quelque chose comme le plaisir sexuel. Et vous aussi, vous vous mettez à chercher quelque chose et vous vous mettez à crier. Il faut crier, l’orchestre est devenu une immense toupie : si vous vous arrêtez, la toupie s’arrête et tombe. Vous criez, ils grattent, ils soufflent, ils sont possédés, vous êtes possédé, vous criez comme une femme qui accouche. Le trompettiste touche le pianiste et lui transmet sa possession comme au temps de Mesmer et de ses baquets. Vous criez toujours. Toute une foule crie en mesure, on n’entend même plus le jazz, on voit des gens, sur une estrade, qui suent en mesure, on voudrait tourner sur soi-même, hurler à la mort, taper sur la figure de sa voisine.

Et puis, tout d’un coup, le jazz s’arrête, le taureau est estoqué, le plus vieux des coqs est mort. C’est fini. Vous avez tout de même bu votre whisky, tout en criant, sans vous en apercevoir. Un garçon impassible vous le remplace. Vous restez hébété un moment, vous vous secouez, vous dites à votre voisine : « Pas mal… » Elle ne vous répond pas, et ça recommence.

Vous ne ferez pas l’amour cette nuit, vous n’aurez pas pitié de vous-même, vous ne serez même pas parvenu à vous saouler, vous n’aurez même pas versé le sang, et vous aurez été traversé par une frénésie sans issue, par ce crescendo convulsionnaire qui ressemble à la recherche coléreuse et vaine du plaisir. Vous sortirez de là un peu usé, un peu ivre, mais dans une sorte de calme abattu, comme après les grandes dépenses nerveuses.

Le jazz est le divertissement national des États-Unis.

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