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#Sciencesporcs et affaire Duhamel : Frédéric Mion démissionne de Sciences Po Paris

Au courant des accusations d’inceste contre Olivier Duhamel depuis 2018, et mis en cause pour son inaction face à aux violences sexuelles au sein de son établissement, le directeur de l’institut d’études politiques de Paris a démissionné.

jeudi 11 février

Crédits photo : AFP / Charles Platiau

Depuis mardi, les témoignages affluent sur les réseaux sociaux sous le hashtag #sciencesporcs. Des centaines de témoignages dénoncent une véritable culture de la violence sexiste et sexuelle : comportements sexistes, harcèlement, agressions sexuelles, voire viols sont monnaie courante dans ces établissements réputés, et les victimes dénoncent l’inaction des directions.

Au cœur de cette vague de dénonciation notamment, une enquête pour viol lancée à l’IEP de Toulouse et deux enquêtes pour agression sexuelles à Grenoble, sans compter les multiples incidents non-signalés à la justice, ou signalés à l’établissement en vain. La vague de dénonciation est telle que l’Élysée a convoqué l’ensemble des directeurs d’IEP mercredi soir, mettant ces écoles, dont sont issus une grande partie de la classe politique, sous pression.

Déjà ébranlé par l’affaire Duhamel, Frédéric Mion, directeur de Sciences Po Paris depuis 8 ans, est le premier responsable de ces instituts à « tomber ». Frédéric Mion savait qu’Olivier Duhamel, ex-président de la Fondation nationale des Sciences politiques (FNSP) qui chapeaute Sciences-Po, était accusé d’inceste par son beau-fils, et ce depuis 2018. Le président démissionnaire a donc sciemment caché la vérité et protégé Duhamel. « Frédéric Mion a nié : il a menti à la presse, aux étudiants, à la direction et à l’inspection  » explique Ariane Chemin, grand reporter au journal Le Monde qui a enquête sur l’affaire.

Tous les lundis depuis les révélations de Camille Kouchner, des manifestations de militantes féministes, dont le collectif GARCES (Groupe d’Action et de Réflexion Contre l’Environnement Sexiste), un groupe féministe de Sciences Po Paris, ont eu lieu devant les locaux pour exiger la démission de Frédéric Mion. Leur mobilisation a aujourd’hui payé. L’affaire Duhamel a été un élément déclencheur qui a entraîné une remise en cause de l’institution dans son ensemble, où règnent omerta et entre-soi. À cause de la médiatisation sans précédent de l’affaire, c’était la réputation de cette école prestigieuse qui était en jeu.

Car la dénonciation des violences sexistes et sexuelles au sein des IEP n’est pas nouvelle. Un compte Instagram, PayeTonIEP, dénonçait déjà en 2019 les remarques et comportements sexistes que subissent les étudiantes, mais aussi les nombreuses discriminations et humiliations à caractère raciste, homophobe, etc. dans tous les IEP de France. De la part de profs comme d’étudiants, en soirée, en cours, sur les groupes Facebook, dans les couloirs, les remarques qu’on y lit sont édifiantes : « On a des gros bras pour tenir les filles pendant qu’on les viole » commente un étudiant dans un groupe Facebook consacré à l’organisation d’un week-end d’intégration, « Mesdemoiselles, ne venez pas vous plaindre s’il vous arrive des choses avec les garçons » lance un prof en parlant les soirées étudiantes arrosées.

« À mon arrivée à l’IEP j’ai eu le droit à un beau discours de notre directeur : il nous appelé.es « l’élite de la nation ». Elle est belle l’élite : des violeurs, des agresseurs, des harceleurs mais aussi des homophobes, des transphobes, des racistes, des validistes. Il est nécessaire de nous remettre en question et de stopper cette machine créée par et pour les hommes qui détruit celleux qui ne leur ressemblent pas. » écrit Juliette, étudiante à Sciences Po Toulouse, dans sa lettre ouverte dénonçant le viol qu’elle a subit.

À Sciences Po Aix, Louise témoigne elle aussi d’un viol qu’elle a subit de la part d’un étudiant de sa promotion. Elle le signale à la direction, mais aucune mesure n’est prise. La raison ? Les faits ne se sont pas déroulés dans l’établissement. « Cela excluait toute atteinte portée à la réputation de l’établissement. Le directeur des études m’a donc dit qu’il ne pouvait rien faire » explique l’étudiante au Monde.

Ces écoles, comme le pointe Juliette, forment les « élites » du pays, celles qui seront amenées à y occuper des postes importants, voire à diriger le pays. Des élites qui restent majoritairement masculines, et qui représentent aujourd’hui encore une force réactionnaire et conservatrice face à la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Sandrine Rousseau, qui a dénoncé les agressions sexuelles qu’elle a subi de la part de Denis Baupin au sein des Verts, a expliqué à quel point cette dénonciation a négativement impacté sa carrière dans la direction des IEP. Elle cite notamment Olivier Duhamel, qui avait voté contre sa candidature à la présidence de Sciences Po Lille après ses prises de parole, tout comme… Gérald Darmanin, lui aussi accusé de viol.

La démission de Frédéric Mion n’est qu’une mesure cosmétique. Les violences sexuelles sont un problème endémique dans nos sociétés patriarcales, et sont particulièrement exacerbées dans l’ensemble des écoles prestigieuses françaises, celles qui ont une « réputation » à protéger, celles dans lesquelles il ne faut surtout pas faire de vagues si on veut garder sa place. Dans les facs de médecines, les facs de droit, etc. les mêmes phénomènes se produisent à l’infini.

Face à ce problème structurel, la seule réponse du gouvernement et des institutions aux victimes, c’est la judiciarisation, l’encouragement à aller porter plainte, à aller voir la police, à l’image de ce tweet de Marlène Schiappa.

Quand on sait que les trois quarts des plaintes pour viol n’aboutissent pas, que porter plainte est un véritable parcours du combattant, et qu’en parallèle, sans procédure judiciaire, la parole des victimes est décrédibilisée, ignorée, passée sous silence, une telle réponse n’est pas acceptable. D’autant plus que le ministre de l’Intérieur, à la tête de la police, est lui même accusé de viol, et qu’il a suffit d’une conversation « d’homme à homme » avec le Président de la République pour le convaincre que la parole d’une victime ne disqualifiait pas Darmanin. « Je vis dans la constante peur que tu deviennes un Darmanin » écrit Juliette à son violeur.

Depuis MeToo, la dénonciation des violences sexuelles semble enfin avoir un écho dans la société. S’il est certain qu’il s’agit pour les femmes de dénoncer et lutter pour qu’aucun crime sexiste ou sexuel ne soit tu, impuni, pour qu’il n’y ait pas de nouvelles victimes, il faut bien rappeler que ces crimes sont les derniers maillons d’une longue chaîne de violences patriarcales, qui se maintient à cause de la responsabilité et de la complicité des États capitalistes et patriarcaux, et de leurs institutions, dont Sciences Po est un des meilleurs exemples.




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