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Politique

Point de vue

Second tour, MondeDeLaCulture et lutte des classes

« L’antidote au MondeDeLaCulture, c’est de sortir de l’isolement ; de participer à la lutte des classes ». Dans un texte pour la revue Ballast, l'écrivaine Sandra Lucbert revient sur le deuxième tour des présidentielles et les appels du MondeDeLaCulture à soutenir Macron. Nous relayons son texte.

vendredi 22 avril

Crédits photo : Bfm

1. Il y a des gens de bonne volonté qui ont décidé de se faire violence — voter Macron, c’est une violence.

2. Un choix à soutenir — avec endurance ; un choix qui veut de la résolution. Esquiver l’homme lui-même, détourner la tête quand il lui prend de se dénuder le poitrail, ne pas s’attarder quand, les yeux roulants, affolé de présences invisibles, il jacte : « Je suis lucide ! Il n’y a pas de front républicain ! »

3. Cette difficulté seule a de quoi éreinter ; mais en face c’est Le Pen, alors on s’astreint. S’il faut cantonner le forcené hors la vue pour pouvoir le choisir (quelle épreuve !), on s’y efforcera. Cette discipline requiert, on y est tout entier : plus de réserve pour des surcroîts exaspérants. Cependant il en vient. Le MondeDeLaCulture, auquel on ne pensait plus, lui, ne s’oubliait pas : voici deux tribunes. L’une dans Libération, l’autre dans Le Monde — voici les Grandes Consciences.

4. Dans Libération, démarrage en côte : « le monde réalisé d’Emmanuel Macron […] nous savons pouvoir y vivre dans le respect des valeurs fondamentales qui sont les nôtres : la liberté, la tolérance, l’hospitalité, la diversité ». Faute d’avoir vécu le même quinquennat que nous, le MondeDeLaCulture en a manifestement adopté le principe directeur : la reconstruction délirante de la réalité. « La liberté » = la loi Sécurité globale, « la tolérance » = les manifestations à mains coupées et yeux crevés, « l’hospitalité » = les tentes lacérées, « la diversité » = la loi Séparatisme.

5. La suite confirme l’hypothèse du délire d’inversion. Avec Macron, le MondeDeLaCulture sait pouvoir compter sur un « monde vivant, imparfait, ouvert, qui porte en lui la différence comme principe actif ».

6. Le renversement halluciné, mais aussi : la grandiosité — une solennité mal emmanchée ; une emphase discordante. La tribune du Monde : une succession d’outrances qui dévaluent tout ce qu’elles prétendent exalter. Le MondeDeLaCulture, haussé sur les pointes, contorsionné en gravité, ose : « Sans illusions, sans hésitation et sans trembler, nous voterons Emmanuel Macron ». L’isoloir, ce maquis.

7. Entre délire et grandiosité, on ne sait plus bien, à force, comment prendre de tels décalages. « Sans trembler ». Faut-il rire ? S’emporter ? D’abord on reste suspendu — ce que fait un trop grand écart avec les coordonnées du réel collectif.

8. À lire la tribune de Libération, malgré tout, on bascule assez vite — et plutôt carrément : de l’hilarité à la fureur. La phraséologie à prétentions croit magnifier : elle ridiculise ; et ici, performance : va jusqu’à déréaliser le fascisme. Le Pen : « Un monde clos, mortifère, subjugué par le fantasme identitaire et le régime du même. » « Le régime du même » : dans quel espace mental déserté peut-on trouver adéquat de qualifier ainsi la réalité fasciste ? Sans aller trop loin, le MondeDeLaCulture aurait pu copier-coller au moins une ligne du programme du RN. Qui lui aurait permis de dire au moins une chose concrète. Le retrait de leurs droits civiques aux étrangers, par exemple — dans la vraie vie, ça ne fait pas le même effet que « le régime du même ». Mais non : le MondeDeLaCulture n’est qu’à son grand guignol. Ce qui compte, pour lui, c’est la pose — le simili (dit Bourdieu). Hors de quoi, tout l’indiffère. Le fascisme lui est essentiellement une occasion : de faire la preuve de son élévation.

9. Dans Le Monde : signataires différents, boursouflure identique. Cinq énoncés scandés par une anaphore en « Rien » doivent édifier les lecteurs, les porter aux vrais enjeux. « Rien ne relie Marine Le Pen à la France de Villon, de Beaumarchais, de Voltaire, de Hugo ou de Camus. » Et puis : « Rien […] n’indique qu’elle a conscience de l’urgence climatique et environnementale ». Et encore : « Rien, dans ses habitudes et ses choix de vie, ne la rapproche des plus modestes autrement que par le cynisme de paroles politiciennes ». Des noms d’auteurs jetés au hasard de poncifs (LaGrandeurDeLaLittérature) ; une préoccupation marquée pour les parterres de leurs résidences secondaires ; un mot navré pour les pauvres, ces rustres qui ne comprennent jamais qu’ils sont manipulés. Soyons pourtant contents, les maquisards d’isoloir étaient bien partis pour : « Rien ne nous protégera plus, avec Le Pen, des assauts de la vulgarité » (le fond de leur pensée).

10. La Bruyère voudrait dire quelque chose au MondeDeLaCulture : « Une chose vous manque […], à vous et à vos semblables les diseurs de phébus ; vous ne vous en défiez point, et je vais vous jeter dans l’étonnement : une chose vous manque, c’est l’esprit. Ce n’est pas tout : il y a en vous une chose de trop, qui est l’opinion d’en avoir plus que les autres ; voilà la source de votre pompeux galimatias, de vos phrases embrouillées, et de vos grands mots qui ne signifient rien. »

11. Manquer de la plus minimale intelligence de la situation, s’en croire pourtant supérieurement pourvus, s’autoriser de son néant pour catéchiser : c’est là le délire d’un groupe particulier. Tout jeu social s’apparente à un délire. Les mœurs des différents groupes empruntent des chemins d’évidence qui semblent aux autres parfaitement saugrenus. Ce qu’explique LUI à MOI dans Le Neveu de Rameau : dans l’ordre social, il y a des idiotismes, des manières de faire qui fléchissent la grammaire collective selon telle ou telle direction.

SORTIR DE L’ISOLEMENT ; PARTICIPER À LA LUTTE DES CLASSES.

12. Les diseurs de « Riens » livrent ici leur idiotisme. Celui d’une classe : la bourgeoisie. Celui d’un de ses sous-secteurs : la bourgeoisie culturelle. J’appelle respectivement ces idiotismes : PFLB, PourFaireLeBourgeois ; et PFLB(c) : PourFaireLeBourgeois(culturel). Soient : les règlements comportementaux qui garantissent des gratifications dans ces mondes-là.

13. Dans ces tribunes, pas un mot qui concerne les réalités matérielles des gens : pas plus celles du capitalisme autoritaire que celles du fascisme. C’est que la classe bourgeoise, elle, est délivrée des inquiétudes de subsistance — elle se consacre aux Grandes Questions. Son racisme social fait le reste : jamais le PFLB(c) ne s’occupe de politique — il faudrait se soucier d’autre chose que de lui, il veut faire la leçon à tout ce qui n’est pas lui. Et quand par extraordinaire un sujet politique le saisit, c’est un malentendu : il n’y voyait qu’un marche-pied. Ainsi le dernier tiers de la tribune du Monde est consacré à « l’honneur » de la France-des-Droits-de‑l’Homme-et-des-Lumières. Trêve de « Rien » ; nouvelle anaphore : « Nous ne pouvons imaginer ». Et que ne peut imaginer le PFLB(c), quand il cherche à se figurer Le Pen au pouvoir ? « Nous ne pouvons imaginer le sentiment du peuple ukrainien envahi, bombardé et massacré, lorsqu’il découvrira que nous avons élu une complice du chef du Kremlin à la tête de notre pays. »

14. PourFaireLeBourgeois(culturel), on vibre à l’international. L’éloignement facilite l’indignation : le Sublime s’atteint mieux à parler pour les autres. Chez soi c’est délicat : on a des intérêts, on veut les conserver — nullement savoir ce qu’il en coûte. On ne souhaite pas se figurer la misère qui monte ; on vit dans 120 m2. Les gilets jaunes ? — je cite ici un intervenant qui s’exprimait sur France Culture : « le samedi j’allumais ma télé en mode pop-corn pour regarder des heurts sur les Champs-Élysées. » Les voilà, les Belles Âmes.

15. Une amie m’a raconté récemment qu’un directeur de théâtre l’avait longuement entretenue de son sentiment vif d’être « au-dessus » des autres. Et des lourdes responsabilités qu’il pensait par là lui incomber — fardeau de la Vigie démocratique. Cette innocence ravie que donne l’infatuation. Le PFLB(c) n’a qu’une passion : partager les prérogatives des puissants. À sa manière ornementale : gardien des Valeurs, il les rappelle au cadran moral. Il participe en imagination à la sphère du pouvoir ; c’est-à-dire qu’il la singe. Il fait siens tous ses énoncés et surtout : adopte sa manière de poser les problèmes. En pleine campagne présidentielle, on n’a parlé que de l’Ukraine ; par conséquent pour repousser Marine Le Pen, le PFLB(c) parlera surtout de l’Ukraine — et de Villon, qu’il ne connaît pas davantage.

16. Au vrai, le MondeDeLaCulture fait le guet, mais pas celui qu’il dit. Il scrute les signes que lui adresse — ou non — le Pouvoir. Il voudrait l’assurance de sa place. Aussi le MondeDeLaCulture se défie-t-il de Le Pen : « Rien ne nous rassure sur l’idéologie qui l’anime encore derrière le discours policé ». Le MondeDeLaCulture, auquel les médias tiennent lieu de pensée, a entendu dire que Le Pen n’était plus si hostile aux Grandes Postures — cependant il aimerait savoir si c’est pour de bon : si elle lui garantirait, elle aussi, sa fonction décorative. Et il lui semble que : peut-être pas. La voilà, la menace fasciste, pour le MondeDeLaCulture.

17. Une des manières de soutenir le vote pour le Horla néolibéral, c’est d’y voir un moment dans le temps long d’une stratégie. C’est au champ culturel — dont je suis — que je m’adresse ici. Bien sûr, il y a les élections législatives, mais plus fondamentalement, il y a : participer à modifier les rapports de pouvoir là où l’on est, sur le terrain de la persévérance matérielle. Que le MondeDeLaCulture soit si obstiné à n’en parler jamais devrait suffisamment nous indiquer que c’est là exactement ce qu’il faut investir. Ces tribunes obscènes pourraient avoir un mérite. Faire sentir l’urgence de s’organiser contre ce qui donne pouvoir à ces gens.

18. Qui sont les signataires ? Des barons engraissés : CDI de chefferie ou cachets astronomiques du cinéma et du show business. Une fraction du champ, donc ; mais qui en dit la vérité d’ensemble. Les barons la portent simultanément à son comble et à son grotesque. Ce faisant : ils nous permettent de l’apercevoir — ils sont notre symptôme. Le champ culturel est livré au capitalisme parce que le champ culturel en général s’estime « au-dessus ». Le champ culturel se croit exceptionnel — on comprend qu’il n’ait aucune intelligence des forces sociales qui le déterminent. Et qu’il soit la chose du néolibéralisme. À tant vouloir eux aussi FaireLesBourgeois(culturels), les agents ordinaires du champ ont perdu jusqu’au ressort d’apercevoir leur propre situation matérielle, même quand elle est désastreuse. Car, barons engraissés mis à part, on est plutôt pauvre dans le secteur culturel. Pauvres mais « exceptionnels »… Le tiers état de la Culture, ça s’achète avec de la verroterie imaginaire.

19. Préférer voir du Créateur et du Génie là où il y a du travail, des statuts, des rapports d’exploitation, c’est se condamner à finir en PFLB(c), à ventriloquer les dominants — c’est œuvrer soi-même à faciliter sa précarisation au bénéfice des captateurs. L’exceptionnalité est une croyance superlativement individualiste. Par elle, le champ culturel s’ajuste spontanément aux directions néolibérales : les régurgite et les subit — même quand il croit les combattre.

20. Les singularités exceptionnelles et l’isoloir, ça va très bien ensemble. Réduire la vie politique au vote et dénier les conditions matérielles de la culture le reste du temps : longue vie au capitalisme financiarisé. Si donc les non-barons du champ culturel cherchaient une idée pour voir au-delà du second tour, ce pourrait être celle-ci : entreprendre de s’occuper eux-mêmes de leurs affaires politiques. À commencer par leurs affaires matérielles ; ce combat qui oppose les producteurs et les captateurs — comme partout ailleurs.

21. Car nous avons nos captateurs : ils ne profitent pas seulement de notre activité, ils s’expriment aussi en notre nom. En notre nom, ils célèbrent Macron, qui se propose de transformer le RSA en travail gratuit. Dans la logique actuelle de la production artistique, 48 % des artistes graphiques et plastiques gagnent moins de 5 000 euros par an. Il y a peu de places de profs : comme revenu d’appoint, il ne reste que le RSA. Du reste, on voit mal pourquoi Macron tolérerait encore longtemps le statut d’intermittent. L’intermittence, c’est comme la Sécu : ça démange les néolibéraux, puisque ça libère les travailleurs du chantage à l’emploi.

22. Il y a tribune et tribune. Il y a MondeDeLaCulture et monde de la culture. Pour se débarrasser du premier, regarder comment ça marche vraiment dans le second, et s’organiser en conséquence. Comment ça marche vraiment : comme tout espace de travail. Ce qu’ont fait, ce que font, par exemple, Art en grève et le collectif La Buse — encore tout récemment dans un autre genre de tribune —, c’est de rappeler d’abord qu’ils et elles sont des travailleurs et des travailleuses comme les autres. L’antidote au MondeDeLaCulture, c’est de sortir de l’isolement ; de participer à la lutte des classes.

23. Art en grève, c’était en 2019, pendant le mouvement contre la réforme des retraites. Des artistes qui ont congédié les singularités exceptionnelles pour rejoindre le plan général des luttes. La Buse a continué depuis : à examiner les conditions de travail des artistes-auteurs pour ce qu’elles sont, et non pour ce qu’on voudrait qu’elles fussent. Et à partir de là, proposer des moyens de repenser le statut, et la notion de travail elle-même.

24. Dans sa tribune de 2022, La Buse explore les voies d’une refonte institutionnelle inspirée du salaire attaché à la personne de Friot. On est loin des postures de Grandes Consciences ; on n’a jamais été si près du vrai combat. Combattre demande de savoir en vue de quoi. Si nous repartons pour cinq ans de Macron à partir du 24 avril, c’est par là : déterminer les conditions de possibilité d’un art qui ne soit plus aux ordres.

25. Lendemain du 24 : pas seulement la fin du vote de cauchemar — commencement de la fin du MondeDeLaCulture.



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