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Françafrique

Sénégal : de nouvelles révoltes éclatent, au moins 16 morts de la répression sanglante du régime

Depuis le 1er juin, des révoltes ont éclaté au Sénégal contre le régime. Une colère qui fait suite à la condamnation d'un opposant à Macky Sall, Ousmane Sonko, face à laquelle le régime répond, comme en 2021, par une violente répression.

Wolfgang Mandelbaum

5 juin 2023

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Sénégal : de nouvelles révoltes éclatent, au moins 16 morts de la répression sanglante du régime

La « démocratie la plus stable de l’Afrique de l’Ouest » est à nouveau secouée par une révolte populaire, après les heurts qui avaient ensanglanté le pays en 2021, et la répression s’abat une nouvelle fois sur les manifestants. À l’origine des révoltes, la condamnation d’Ousmane Sonko, principal candidat de l’opposition pour les élections présidentielles qui auront lieu l’an prochain, dans une affaire de viol. S’il a été acquitté des charges de ce viol, il a en revanche été condamné pour « corruption de mineur ».

L’affaire judiciaire est qualifiée par Sonko et ses partisans de procès politique, tandis que le président Macky Sall et ses alliés décrivent Sonko comme un forcené salafiste. Macky Sall quant à lui laisse planer le doute sur une éventuelle candidature à un troisième mandat, théoriquement impossible depuis une réforme constitutionnelle qu’il a lui-même proposé en 2016 ; mais Sall, dans un entretien accordé à L’Express, revendique la légalité d’un troisième mandat, parce que la réforme constitutionnelle aurait « remis à zéro le compteur » sur le nombre de ses mandats.

Répression féroce contre les manifestants

Les manifestations ont débuté le 1er juin dernier avec la condamnation de Sonko. Celui-ci est loin d’être le premier candidat d’importance à être écarté des élections en raison d’une affaire judiciaire ; avant lui, les candidats à la présidentielle de 2019 Khalifa Sall et Karim Wade (fils de l’ancien président Abdoulaye Wade) avaient, eux aussi, été empêchés de se présenter à la veille du scrutin, sur des charges sérieuses au demeurant.

Au-delà de leur colère face à ce jugement, les jeunes ont pris la rue pour exprimer leur mécontentement vis-à-vis des conditions de vie de plus en plus difficiles, notamment un taux de chômage élevé (avoisinant les 25 % à la fin de l’année 2021) et de l’incurie du gouvernement dans la gestion de la crise. Les jeunes et les travailleurs aspirent à un changement radical, dans un pays sclérosé par les vieilles logiques de conciliation avec les impérialismes.

La répression à l’encontre des manifestants a été féroce, ce qui n’a pas empêché une grande partie de la bourgeoisie du pays de la soutenir, à coup de vocabulaire classique de diabolisation des manifestants, décrits comme des meutes terroristes et/ou djihadistes, légitimant ainsi la violence à leur encontre. On dénombre au bas mot 16 morts, mais des images inquiétantes laissent présager un bilan plus lourd. De nombreuses vidéos, difficiles à vérifier, montrent des actes de torture, et de manifestants utilisés comme boucliers humains. À cela s’ajoutent des centaines d’arrestations sommaires, notamment pour empêcher les manifestants de témoigner devant les caméras.

La « démocratie la plus stable de l’Afrique de l’Ouest » s’est empressé de couper l’accès aux réseaux sociaux dès le 1er juin, avant de couper dimanche tout le trafic internet mobile, qui représente plus de 99% du réseau total.

L’ombre de la Françafrique derrière la répression

La répression qui s’abat aujourd’hui sur les manifestants est bien entendu sponsorisée par la France, en armant largement les policiers et en exportant son savoir-faire en matière de répression ; une coopération qui va d’ailleurs aller en se renforçant, les deux pays s’apprêtant à signer un accord d’assistance « sécuritaire » lors de l’organisation des Jeux Olympiques de la Jeunesse qui se tiendront à Dakar en 2026. Un accord qui ne laisse présager rien de bon, puisqu’il a été discuté par le ministre de l’Intérieur français Gérald Darmanin lui-même lors de sa visite à Dakar en décembre dernier.

À cela s’ajoute la volonté du ministre français des armées, Sébastien Lecornu, d’augmenter les livraisons de matériel militaire au pays. Il est peu probable que les exactions du gouvernement sénégalais à l’encontre de sa population changent quoi que ce soit, ces ventes d’armes étant officiellement destinées à la lutte contre des groupes djihadistes.

La Françafrique se porte décidément très bien au Sénégal, et n’est pas près de mourir. Les entreprises françaises (Total, Eiffage…) ont déjà la mainmise sur une partie de la production, tandis que les enseignes de supermarché françaises sont très bien implantées dans le pays, et parasitent les commerces locaux. Macky Sall sera d’ailleurs l’invité de Macron au Sommet de Paris sur le Nouveau Pacte financier mondial les 22 et 23 juin prochains, un sommet qui fleure bon la Françafrique 2.0.

Ousmane Sonko : une figure loin de représenter une alternative face au « système »

Face à Macky Sall, Ousmane Sonko est cependant loin d’incarner une alternative pour les travailleurs et les classes populaires sénégalaises. Candidat à la présidentielle en 2019 sous la bannière du Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), Sonko est arrivé loin derrière Macky Sall, président en exercice depuis 2012, mais a bénéficié d’un fort soutien de la part de la jeunesse, soutien qui n’a cessé de se renforcer depuis les élections. Député de 2017 à 2022, actuellement maire de Ziguinchor dans le sud-ouest du pays, Sonko s’est forgé une image anti-système en critiquant une caste de politiciens de métier inamovibles et vendus aux intérêts étrangers, notamment ceux de la France.

Macky Sall, ainsi que ses prédécesseurs depuis Léopold Sédar Senghor, ont toujours affiché une grande proximité avec la France, et n’ont jamais vraiment mis en cause la logique de la politique de la Françafrique ni celle du franc CFA, ce qui explique aussi que la « démocratie » sénégalaise soit sans cesse encensée en France, et présentée comme la plus stable de la région. C’est sur ces bases que Sonko a réussi à initier un mouvement contestataire au Sénégal, mais aussi sur le retour à des valeurs traditionnelles ; entendre par là des valeurs contraires à celles importées par la France et l’Occident dans le pays pendant la période coloniale et perpétuées par Macky Sall et ses prédécesseurs.

Derrière cet anti-occidentalisme de façade se cachent en fait un recours à des valeurs réactionnaires dépolitisantes, s’appuyant bien souvent sur un islam rigoriste, ce qui lui vaut d’être décrit comme un salafiste par ses détracteurs. Ainsi, Sonko a promis, s’il était élu, de durcir la répression de l’homosexualité, dans un pays où celle-ci est déjà passible de 1 à 5 ans d’emprisonnement. Si sa plateforme en 2019 contenait un programme de « promotion de la femme », quoi que cela veuille dire, Sonko a depuis des années surfé sur des sentiments misogynes, notamment dans l’affaire de viol dans laquelle il est impliqué. Plutôt que de nier en bloc et de condamner toute violence sexuelle, Sonko a argumenté que « s’il voulait violer une femme, il ne choisirait pas une guenon frappée d’AVC »... La plaignante subit d’ailleurs depuis des années des attaques incessantes de partisans de l’accusé et ne peut sortir de chez elle sans escorte.

La défense déplorable de Sonko ne doit cependant pas obscurcir la possibilité, plus que probable, que la justice ait été instrumentalisée à son encontre pour l’empêcher de briguer un mandat présidentiel, dans un pays à l’exécutif très fort (modelé sur la Ve République française…) et avec une indépendance de la justice limitée. Quoi que l’on pense du personnage, la jeunesse et les classes populaires sénégalaises ont ainsi de très bonnes raisons de se révolter, vivant sous un régime éminemment corrompu et qui s’encroûte de plus en plus dans une logique bonapartiste. Le positionnement de Sonko comme candidat anti-système est cependant douteux, en ne critiquant que très superficiellement le système semi-colonial qui gangrène le pays et refusant de s’affronter aux fondements des institutions capitalistes du pays. Sonko, ancien député, maire d’une grande ville, entretient par ailleurs des liens étroits avec des secteurs de la bourgeoisie dakaroise et ziguinchoroise.

Des mobilisations qui devront se doter d’une perspective indépendante

Ces mobilisations en même temps mettent en lumière encore une fois les failles de la Françafrique et l’affaiblissement de l’impérialisme français dans la région. Même si Sonko en cas de victoire pourrait entretenir de bonnes relations avec la France et les autres puissances impérialistes, tout en utilisant la rue comme moyen de pression pour obtenir de meilleures conditions de négociation, la révolte de la jeunesse et des travailleurs contre un gouvernement (et un régime) ami de la France est inquiétant pour la bourgeoisie hexagonale. Certains manifestants n’hésitent d’ailleurs pas à s’attaquer à certains symboles de l’impérialisme français comme ses multinationales.

Plus la crise économique et l’inflation dégraderont les conditions de vie des masses laborieuses, plus on verra ce type de révoltes. Le point faible de ces mobilisation et révoltes est dans leur organisation très faible. C’est précisément pour cela que des politiciens soi-disant « anti-système » peuvent apparaitre comme des « alternatives » et contenir l’explosion sociale pour qu’elle n’aille pas trop loin, et ne remettent pas en cause profondément le système capitaliste semi-colonial sénégalais. C’est la question stratégique de la construction d’une organisation révolutionnaire des travailleurs et de classes populaires qui se pose pour la classe ouvrière et la jeunesse au Sénégal, comme dans le reste de la région aux prises avec les puissances impérialistes, à commencer par la France.

En France, où des manifestations de soutien aux révoltes ont eu lieu ce week-end dans différentes villes comme Nantes, Strasbourg ou Paris, il est vital de dénoncer la complicité de l’impérialisme dans la répression de la révolte, mais aussi la façon dont la domination néo-coloniale de la France est à l’origine des maux qui frappent les travailleurs et classes populaires sénégalaises. Une tâche que le mouvement ouvrier doit prendre en charge.

Lire aussi : Entretien avec N’Dongo Samba Sylla : Quelles leçons tirer du soulèvement au Sénégal ?


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