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Notre classe

#SansMoiLe11Mai

« Si les élèves rentrent le 11 mai, c’est une bombe virale qu’on met en place »

Enseignant dans un lycée du XIe arrondissement de Paris, Emmanuel a répondu à nos questions suite aux annonces du gouvernement, qui prévoit de rouvrir les crèches et les établissements scolaires à partir du lundi 11 mai.

jeudi 16 avril

Révolution Permanente : Lundi soir, le président la République a annoncé le début du déconfinement pour le 11 mai. Il a en même temps annoncé que les écoles rouvriraient « progressivement » dès cette date. En tant qu’enseignant, quelle a été ta réaction ?
 
Emmanuel : Un mélange de surprise et de colère ! Il est hors de question de retourner au lycée le 11 mai si nous sommes toujours dans les conditions actuelles, et on y sera toujours, puisque le gouvernement est incapable de gérer la situation… On a toujours pas de masques, de gels hydroalcooliques. Et je parle en tant que citoyen de base, même pas en tant que soignant. Si les soignants ont du mal à avoir de quoi se protéger, je vois mal comment nous on va pouvoir en avoir dans un mois.
 
Je suis dans un établissement où les collègues sont très mobilisés, mais on n’est pas les seuls à penser que les 11 mai c’est trop tôt. On va reprendre pour quoi faire en fait ? Du 11 mai jusqu’au 4 juillet, on va essayer de rattraper le temps perdu avec des gamins qui ont peut-être perdu un parent, qui ont perdu un grand-père ? On va faire comme si de rien était ? Et la reprise progressive, ça va donner quoi ? On va prendre la moitié des classes ? On va prendre certains niveaux ? Ça n’a pas de sens.
 
De toute façon, concentrer des jeunes au lycée c’est criminel, ça ne peut que faire repartir l’épidémie. Si on a pas de protections et qu’on concentre des gamins à 35 dans une salle de 20 mètres carrés, ou dans un établissement où aux intercours on a à peine de quoi se croiser dans les couloirs, les gestes barrières c’est pas possible. Y compris avec des masques, c’est démentiel. Oser dire à la télé qu’on allait faire une rentrée progressive en respectant les consignes de sécurité et les gestes barrière, c’est se foutre du monde. Au-delà du fait que nous on risque notre peau en tant que profs, les gamins vont se repasser le virus entre eux, et à quoi ça aura servi ce confinement de deux mois ?
 
RP : Que penses-tu de la raison invoquée par le gouvernement pour rouvrir les écoles, qui met en avant les « inégalités » dans la continuité pédagogique à la maison (Emmanuel Macron) et « l’objectif social » de la réouverture (Jean-Michel Blanquer) ?
 
Emmanuel : Les mecs ils découvrent les inégalités sociales en avril 2020, alors que ça fait deux ans qu’ils les creusent à grands coups de pelles ! Qui va le croire ? Que ce soit Blanquer ou Macron qui nous disent « on va reprendre les cours parce qu’on a peur que les pauvres n’aient pas accès à la même culture, à la même instruction que les autres », c’est indécent. Vous avez tout fait depuis deux ans pour les foutre dans la merde encore plus, les pauvres ! Tout d’un coup vous les découvrez ?
 
Mon établissement est un exemple criant de la manière dont tout est fait pour creuser les inégalités. La moyenne des élèves de l’académie de Paris est d’environ 12,5/20 en Seconde. Quand ils arrivent chez nous, ils sont à 8 ou 8,5/20. Et pourquoi ? Parce que c’est des choix. Ils mettent les élèves des quartiers populaires dans nos lycées, et ils envoient les autres élèves ailleurs, dans les « bons » lycées. S’ils voulaient vraiment que les élèves des quartiers populaires puissent avoir une instruction de qualité, il faudrait avoir commencé à construire des lycées il y a longtemps. Il y une politique consciente de l’Education Nationale pour accroître les inégalités, avec la réforme du collège, du lycée, du bac… Résultat, la continuité pédagogique, c’était effectivement une blague dans des établissements comme le nôtre !
 
En fait, ils nous prennent vraiment pour des cons. On sait très bien que leur problème, ce n’est pas qu’on fasse cours. Leur problème, c’est qu’on garde les mômes pour que les gens aillent bosser. Ce n’est pas l’éducation nationale, c’est la garderie nationale. Pourquoi les facs ne rouvrent pas ? Parce qu’à la fac les gamins n’ont pas besoin d’être gardés. Venir nous raconter qu’il y a des problèmes de santé publique, et que c’est pour ça qu’on ne rouvre pas les cinémas et les bars, et on entasse les mômes dans les écoles ?
 
C’est le MEDEF qui pousse, avec toutes les boites qui veulent rouvrir dès lundi prochain, comme Renault, Toyota, Airbus... Il faut que les parents soient libres pour fabriquer je ne sais pas quoi, dont tout le monde se fout, puisque le problème aujourd’hui c’est de sauver la peau des gens. Mais Macron, lui, ça ne l’intéresse pas la vie des gens. Ce qui l’intéresse c’est l’économie. Et bien tant pis pour l’économie, nous ce qu’on voit c’est la vie de nos parents, la vie de nos enfants, la vie des gens. Et ça vaut plus que leur économie, que leurs profits !
 
RP : Quelles sont, pour toi, les conditions qui seraient nécessaires pour la réouverture des établissements scolaires ? Que comptes-tu faire le 11 mai si elles ne sont pas respectées ?
 
Emmanuel : A l’heure actuelle, il n’y a pas de solution miracle pour que l’Education Nationale redémarre. Ces solutions, il aurait fallu y penser il y a bien longtemps. C’est ce qu’on demande depuis des dizaines d’années, en disant qu’il faut des classes moins chargées, qu’il faut construire des établissements, embaucher du personnel… Comme les infirmières et les soignants dans les hôpitaux, pour gérer il nous faut plus de fric, de moyens pour bosser. Même en temps normal, on en peut plus de travailler dans ces conditions, avec trop d’élèves par classe, etc. Avec un virus par-dessus, on touche au délire, et c’est impossible à transformer du jour au lendemain.
 
Avec mes collègues, on discute pour décider de ce qu’on compte faire lundi 11 mai. Pour moi, non seulement il ne faudra pas qu’on reprenne le travail dans l’établissement, mais en plus, je pense qu’il faut empêcher l’ouverture du lycée. Mais vraiment le bloquer, comme le faisaient les élèves il y a quelques temps. Pour empêcher que l’épidémie continue ou reparte de plus belle. On ne peut pas ouvrir le lycée dans ces conditions, et il faut qu’on fasse preuve de plus de responsabilité que ceux qui nous gouvernent, en disant que les si les élèves rentrent, c’est une bombe virale qu’on met en place.
 
RP : Tu parlais du blocage de ton lycée « il y a quelques temps ». J’imagine que tu fais référence aux blocages contre les E3C, nouvelle épreuve qui a fait évoluer le bac dans un sens plus inégalitaire. Peux-tu dire quelques mots sur la mobilisation dans ton établissement ? Et sur ta réaction suite à l’annonce du maintien du bac au contrôle continu ?
 
Emmanuel : Moi personnellement j’ai fait des semaines et des semaines de grève contre les E3C, je ne vais pas dire que le bac au contrôle continu c’est bien ! Dans mon lycée, on a été mobilisés contre les E3C, contre le contrôle continu, contre le bac de Blanquer… l’annonce du maintien du bac, ça en rajoute une couche.
 
Par rapport aux inégalités sociales, justement, les E3C c’est se moquer du monde. On sait très bien que les conditions de passage sont différentes en fonction des lycées, des régions, des quartiers… Nous, on a des élèves qui ont déjà des difficultés, ça aggrave les choses. Aucun E3C ne s’est tenu dans notre lycée. Les élèves se sont bien débrouillés : pour éviter les problèmes avec les blocages, les flics et le reste, ils avaient discuté en amont et ils ne sont pas venus du tout. Quand le confinement est arrivé, le rectorat était en train de discuter pour délocaliser les E3C et les faire passer le 14 mars. Ils n’ont pas osé maintenir les épreuves, mais c’était à deux doigts. Le jour de la fermeture des établissements scolaires, on avait à peine repris suite aux grèves et aux blocages, je n’avais fait que quelques cours. Pour le deuxième trimestre, je n’avais quasiment pas de notes, donc le contrôle continu...
 
RP : Pour finir, quel est le bilan que tu tires de la crise que nous vivons actuellement ? Comment tu envisages les prochains mois ?
 
Emmanuel : Pour moi, la crise actuelle, c’est l’occasion qu’on rediscute et qu’on se pose la question de comment on en est arrivés là. Quand on voit comment ils ont traité le problème de la grève depuis le 5 décembre, ils continuent… Ils ont la même tactique. C’est : « fermez vos gueules, et c’est nous qui décidons à votre place ». Moi je pense qu’il faut qu’on fasse le contraire. Il faut qu’on prenne les choses en main. J’espère que quand on va sortir de là, on sera nombreux à en avoir pris conscience. C’est ceux qui travaillent qui savent. Nous les profs on sait comment ça se passe. On sait comment il faudrait faire pour la reprise etc. Pas eux.
 
Là, on parle de l’Education Nationale, mais c’est juste le reflet de ce qui se passe dans le reste de la société. Le plus dangereux, ce n’est pas la gestion du virus, c’est le gouvernement, tous ceux qui répercutent leurs idées et leur politique. Avec tous les mensonges qu’ils nous ont sortis en trois semaines, j’espère que les gens vont voir que ces gens-là, il faut qu’ils dégagent tous. Il y a assez de morts comme ça. Là, on en crève de leur politique. Je suis prof, mais je suis aussi militant politique et j’espère vraiment qu’à la sortie, on va retourner la table. Tous ceux qui n’ont pas compris que le système dans lequel nous vivons nous mène à la tombe, je ne sais plus comment le leur expliquer. C’est notre peau qu’il faut sauver de ce système pourri.

Propos recueillis par Tristaine Chalaise




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