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Situation internationale : éléments de caractérisation et perspectives

Claudia Cinatti

Situation internationale : éléments de caractérisation et perspectives

Claudia Cinatti

Qu’en est-il de la crise actuelle, de son rapport au néolibéralisme, aux éléments les plus systémiques et quels sont ses impacts au niveau international ? Il s’agit, ici, de quelques-uns des éléments abordés par le texte sur la situation mondiale présenté, il y a quelques semaines, dans le cadre de la Conférence nationale du Parti des Travailleurs Socialistes d’Argentine, tenue en décembre 2020.

La pandémie a approfondi et aggravé des tendances qui précèdent le coronavirus et qui se sont prolongées au moins depuis le déclenchement de la crise de 2008. Cette crise a mis fin à la longue hégémonie néolibérale qui s’était imposée à l’issue du retournement qui a suivi la phase de lutte de classe de 1968-1981 et s’est renforcée avec la restauration capitaliste dans les ex-Etats ouvriers. L’épuisement du cycle néolibéral a ouvert une nouvelle étape caractérisée, dans ses grandes lignes, par : 1) des tendances à la crise organique (ou crises organiques ouvertes) dans les pays centraux et périphériques ; 2) une polarisation sociale et politique profonde héritée des conditions structurelles du néolibéralisme (inégalités croissantes, perdants de la mondialisation) ; 3) la crise des partis traditionnels qui ont soutenu le consensus néolibéral et l’émergence de nouveaux phénomènes politiques à droite et à gauche ; 4) le retour de la lutte des classes au niveau international, qui a connu une première vague avec le Printemps arabe, les grèves générales en Grèce et le surgissement des “indignés” dans l’État espagnol (pour ne citer que quelques processus) ; et une deuxième vague qui a débuté en 2018 avec la lutte pour l’indépendance en Catalogne et la révolte des Gilets Jaunes en France. Dans cette deuxième vague, des éléments importants de radicalisation se sont développés qui, dans certains pays, comme le Chili, ont ouvert des situations pré-révolutionnaires. Bien que ces processus aient été contenus par une combinaison de répression et de canalisation institutionnelle, les classes dominantes n’ont obtenu que des stabilisations précaires, sans pouvoir résoudre le rapport de force en leur faveur. Une partie de cette situation de lutte des classes et de virages brusques à droite et à gauche s’est également manifestée avec le coup d’État réactionnaire en Bolivie. Cette vague de luttes a été interrompue par la pandémie. Mais tout indique que, lorsque celle-ci sera terminée, une période de fort conflit social s’ouvrira.

Il est encore prématuré de faire des définitions catégoriques sur la dynamique de la situation internationale. Nous ne savons pas encore quand ni comment la pandémie va se terminer. D’autre part, janvier 2021 verra l’installation du gouvernement de Joe Biden aux États-Unis, ce qui, en tant que principale puissance impérialiste, aura des conséquences internationales. Voici donc quelques notes provisoires sur certaines des tendances économiques, politiques et de lutte des classes qui ont commencé à émerger et qui servent de cadre à la réflexion pour penser la dynamique de la situation en Argentine [le PTS est une organisation argentine sœur du Courant Communiste Révolutionnaire dans le NPA, à l’initiative de Révolution Permanente, NDT].

1) Le coronavirus continuera à être un sujet de préoccupation internationale

Près d’un an après son apparition officielle à Wuhan, en Chine, la pandémie de coronavirus, avec ses conséquences économiques, politiques et géopolitiques, restera un facteur majeur de la situation internationale au moins jusqu’à l’année prochaine.

Bien que plusieurs vaccins contre la Covid 19 aient été approuvés en novembre, ce qui constitue une avancée par rapport à l’incertitude des mois précédents, des défis majeurs demeurent, tels que sa production massive, les achats de la part des Etats, les problèmes logistiques liés à la conservation des vaccins (ceux de Pfizer doivent être maintenus à -70°) et la vaccination à grande échelle des populations. De plus, il convient de noter que les vaccins ont été approuvés en un temps record, le seuil minimal de la phase 3 des tests étant contrôlé par les mêmes fabricants, soit par les laboratoires privés, soit par les États qui les produisent (comme la Russie et la Chine). En d’autres termes, bien que ces études aient montré une efficacité acceptable, leur véritable capacité à immuniser et les effets néfastes qu’elles peuvent avoir seront visibles au fil du temps. Au-delà de l’aspect sanitaire, le manque de coopération et de contrôle international aggrave ces difficultés.

À moyen terme, l’existence de vaccins efficaces pourrait commencer à ouvrir une issue à la crise sanitaire, mais dans l’immédiat, la pandémie continue de faire des ravages. Il est clair que du côté de l’hémisphère nord, les grandes puissances occidentales n’ont pas su anticiper la deuxième vague de la Covid-19 avec un vaccin encore en plein développement. Celles-ci pourront difficilement obtenir une immunisation significative de leurs populations avant le printemps prochain. Cela a des conséquences sanitaires, économiques et politiques.

Les États-Unis continuent de figurer en tête du classement des puissances ayant le plus grand nombre de contaminations et de décès (déjà plus de 250.000). Le premier défi que Joe Biden devra relever lorsqu’il prendra ses fonctions en janvier sera sans aucun doute la maîtrise de la pandémie, tant sur le plan sanitaire, avec la gestion et l’extension des opérations de vaccination (qui commencent sous la présidence de Trump avec la logistique du Pentagone), que sur le terrain économique. En tant que président élu, il jongle déjà avec les attentes de sa base électorale pour prendre des mesures sanitaires et éviter les confinements, qui risquent de compromettre la reprise encore faible de l’économie. À cela s’ajoute l’opposition des Républicains, qui risquent de bloquer des mesures telles que les plans de relance budgétaire visant à soutenir la reprise, les fonds destinés à étendre l’assurance-chômage ou les investissements publics dans les infrastructures.

En Europe, la plupart des pays ont été contraints de rétablir des restrictions de circulation et divers types de confinement - bien que plus modérés qu’en mars-avril - avec l’impact que cela implique sur l’économie et les populations. En Amérique latine, qui a été pendant de nombreux mois l’épicentre de la pandémie (avec le Pérou et l’Argentine en tête en termes de nombre de décès par million d’habitants), après un relatif soulagement, les signaux d’alarme ont recommencé à clignoter avec des pics de contagion au Brésil et dans d’autres pays.

Tant la production et l’accès aux vaccins que l’efficacité de l’État dans les plans de vaccination sont traversés par la concurrence entre les différents laboratoires de « Big Pharma » et par des tensions et des différends géopolitiques qui suivent une logique similaire aux guerres commerciales et aux tensions interétatiques de ces dernières années, avec les États-Unis, l’Union européenne, la Russie et la Chine comme principaux rivaux.

Le « nationalisme des vaccins » est, dans le domaine de la santé, la continuation des tendances nationalistes et de plus grande rivalité entre les puissances qui se sont développées depuis la crise capitaliste de 2008. Une course aux vaccins est en cours. Selon la revue Nature, l’Union européenne, ainsi que cinq autres nations (dont le Canada, les États-Unis et le Royaume-Uni, qui a été le premier à commencer à vacciner la population à risque), avaient déjà réservé la moitié de l’approvisionnement en vaccins prévu pour 2021. La Russie a commencé à vacciner pour prendre les devants face aux États-Unis et à la Chine. Conséquence directe de cette situation, les pays les plus pauvres pourraient devoir attendre jusqu’à 2024 pour réussir à immuniser leur population. Tout porte à croire que l’ « Occident » tente de s’accaparer les vaccins dans ses laboratoires et que le reste devra être fourni par la Russie et la Chine (et l’Inde, qui a une grande capacité de fabrication de médicaments). Cependant, l’OMS souligne déjà que cette concurrence pourrait être néfaste au point de retarder la sortie de la pandémie qui ne peut avoir qu’une solution mondiale et non pas nationale.

2) Reprise incertaine. Surendettement. Approfondissement des inégalités

La dynamique encore indéterminée de la crise sanitaire influe directement sur les perspectives de reprise de l’économie mondiale qui, en raison des mesures généralisées de confinement prises par les États dans les premiers mois de la pandémie, a subi une contraction brutale et synchronisée au niveau mondial, sans précédent depuis la Grande Dépression des années 1930.

Depuis la réouverture des économies, la reprise a été inégale et, dans certains cas, meilleure que prévu comme aux États-Unis, qui, après avoir chuté de 1,3 % et 9 % aux premier et deuxième trimestres, ont enregistré une croissance du PIB de 33,1 % au troisième trimestre 2020 (bien qu’en comparaison de la même période en 2019, cela constitue une baisse de 2,9 %) et une légère réduction du taux de chômage, qui stagne à 6,7 %. En Chine, la croissance pour le même trimestre a été de 4,9 % par rapport à la même période en 2019, ce qui implique qu’elle sera la seule grande économie qui terminera l’année avec des chiffres positifs, bien que la croissance de 1,9 % soit très modeste. D’après les prévisions pour 2021, celle-ci retrouvera une croissance autour de 8%.

Cette reprise (en particulier le dynamisme de l’économie chinoise), a fait augmenter les prix du soja et d’autres denrées alimentaires, ce qui pourrait améliorer les perspectives à court terme des pays qui exportent ces produits et du pétrole. Mais ce rebond économique ne doit pas être confondu avec une tendance consolidée à la reprise, au sujet de laquelle il existe plusieurs hypothèses ouvertes : reprise en L (stabilisation à un point bas après la chute) ; en K (dualité où certaines activités et branches se redressent et gagnent et d’autres coulent) ; en V et W (chute et reprise, doublement dans le dernier cas).

Selon la dernière actualisation du FMI, l’économie mondiale se contractera en moyenne de 4,4 % en 2020 et croîtra de 5,2 % en 2021, ce qui signifie que d’ici la fin de l’année prochaine, le PIB mondial ne dépassera que de 0,6 % son niveau de 2019. Pour l’organisation, la sortie de la récession due à la pandémie sera un chemin sinueux. L’OCDE dans son actualisation de décembre a légèrement amélioré ses prévisions après que la disponibilité des vaccins ait été connue. Mais, même dans cette prédiction « optimiste » le PIB mondial devrait se contracter de 4,2 % cette année (et de 5,5 % pour les membres de l’OCDE). Même dans les scénarios les plus optimistes, le PIB mondial ne pourra atteindre en 2022 le niveau de croissance prévu en 2019. Enfin, Oxford Economics s’accorde sur la contraction de 4,2 % du PIB mondial pour 2020 mais revoit à la baisse ses prévisions de croissance pour 2021 (de 5,2 à 4,9 %) en raison de l’impact de la deuxième vague de coronavirus et de la réimposition de restrictions en Europe, et de bataille entre Démocrates et Républicains aux États-Unis qui pourrait remettre en cause les mesures de relance budgétaire.

Outre l’incertitude quant au devenir de la crise sanitaire, l’autre élément critique pour les perspectives économiques est la croissance de l’endettement des États, qui pourrait entraîner une nouvelle crise de la dette dans les pays émergents. Dans les pays avancés, les dettes privées (en particulier celles des entreprises) et les bulles boursières (Wall Street a connu une année record en pleine récession pandémique) sont également des facteurs de crise importants.

Au cours de cette année, les États ont injecté d’importantes sommes d’argent pour soutenir l’économie. Le FMI estime que la relance budgétaire et monétaire dans les pays les plus riches a été équivalente à 20 % de leur PIB, dans les pays à revenu intermédiaire entre 6 et 7 % et dans les plus pauvres ou lourdement endettés (comme l’Argentine) 2 %, ce qui implique une plus grande vulnérabilité face aux récessions prolongées.

Kristalina Georgieva, la directrice générale du FMI, déconseille de mettre fin prématurément aux mesures de soutien budgétaire (qui comprennent des fonds destinés à soutenir les filets de sécurité sociale, mais leur maintien est insoutenable pour une grande partie du monde, en particulier pour les pays dépendants et semi-coloniaux soumis aux programmes du FMI, comme l’Argentine où le gouvernement d’Alberto Fernandez, en pleine pandémie, a déjà commencé à appliquer un programme d’ajustement pour renégocier sa dette.

Comme le souligne l’économiste marxiste Michael Roberts, la bombe du surendettement (public et privé) est antérieure à la pandémie, mais son poids a augmenté de façon exponentielle au point que d’ici la fin de 2020, la dette mondiale sera de 277 000 milliards de dollars, soit l’équivalent de 365 % du PIB mondial. La dette nationale des États-Unis (qui est tout simplement la somme des déficits annuels accumulés) a atteint 23 000 milliards de dollars à la fin de l’année fiscale 2020, représentant 102 % de leur PIB. La dette n’a pas dépassé le montant du PIB depuis 1946, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Des économistes proches de Biden, comme Paul Krugman, qui polémiquent avec l’"austérité" promue par les Républicains contre les gouvernements Démocrates, soutiennent que la dette ne représente aucun problème car la principale puissance impérialiste est financée à des taux proches de 0 ou même négatifs, permettant de la sorte de liquéfier le poids de la dette. Mais c’est une bulle qui peut éclater.

En résumé, même dans les scénarios les plus optimistes, pratiquement personne ne doute que l’économie mondiale, bien qu’elle croisse en 2021, mettra un ou deux ans à retrouver son niveau d’avant la pandémie. Cela ne signifie pas que les nouvelles entreprises et les nouveaux secteurs de l’économie n’ont pas la possibilité d’obtenir de plus grandes opportunités, en fait c’est déjà le cas. C’est le cas d’Amazon, Walmart, Zoom, Facebook et d’autres sociétés qui ont réalisé des profits faramineux pendant la pandémie.

En fait, tant la récession que la reprise accentuent les inégalités non seulement dans les pays arriérés et dépendants, mais aussi dans les puissances impérialistes. Par exemple, aux États-Unis, les cinq premiers milliardaires américains (Jeff Bezos, Bill Gates, Mark Zuckerberg, Warren Buffett et Larry Ellison) ont augmenté leur richesse de 26 % alors que, dans la même période, 25 millions de travailleurs se sont retrouvés au chômage.

La crise a frappé très durement les travailleurs et les secteurs populaires. Selon la Banque mondiale, cette année comptera entre 88 et 115 millions de nouveaux pauvres. Et le Rapport mondial sur les salaires 2020-2021 de l’OIT indique qu’au cours du premier semestre de l’année, les salaires ont baissé dans deux tiers des pays, affectant particulièrement ceux des femmes et des travailleurs à faible revenu. Dans le tiers restant, ce n’est pas que les salaires ont augmenté, mais que beaucoup des emplois les moins bien payés ont disparu.

Cette crise sociale profonde, qui est pour l’instant masquée par les mesures de soutien de l’État et l’impact de la pandémie, est la base matérielle de processus plus aigus de lutte des classes et de radicalisation politique.

3) La présidence de Joe Biden et l’illusion du rétablissement de la situation pré-Trump

La victoire de Joe Biden représente une tentative sénile de restaurer un « centre néolibéral » traversé par de profondes contradictions structurelles qui alimentent, en retour, la polarisation. En ce sens, il est logique de le considérer comme un « gouvernement de transition », c’est-à-dire relativement faible à ses débuts. Le score important de Trump (plus de 73 millions de voix) et son insistance sur la fraude érodent la légitimité de l’administration à venir, qui devra traiter à droite avec les républicains (et la fraction des trumpistes) et à gauche avec une large avant-garde de jeunes qui était à la base du « phénomène Sanders »et qui exprime une tendance à la radicalisation politique et à la lutte des classes. Il reste à voir dans quelle mesure le gouvernement Biden, qui pour l’instant n’a intégré aucune personnalité de la gauche démocrate, pourra jouer un rôle déviation. Mais il probable que cette situation va laisser son flanc gauche à découvert. La formation d’un gouvernement constitué d’anciens fonctionnaires des administrations Clinton et Obama, unis par mille et un liens à l’establishment et à Wall Street, est d’ores et déjà sévèrement critiquée par les secteurs progressistes qui ont été élus au Congrès ou à d’autres postes.

Sur le plan international, la succession à la Maison Blanche a été accueillie avec soulagement par les puissances occidentales, les alliés asiatiques, les gouvernements de centre-gauche ou non alignés avec la politique de Trump en Amérique latine et par l’Église catholique, entre autres. Ces acteurs de la communauté internationale espèrent que Biden rétablira le « multilatéralisme » et les politiques d’accords commerciaux des administrations Obama, après quatre années de tensions commerciales et géopolitiques croissantes. Les premiers gestes de Biden ont indiqué une volonté de revenir sur certaines tendances du trumpisme, à l’image du retour à l’Accord de Paris sur le climat et à l’Accord nucléaire avec l’Iran, bien qu’avec de nouvelles conditions et en incorporant des ennemis du régime iranien comme l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis. Mais surtout, un changement de discours.

Le slogan « America First » peut disparaître de la rhétorique de la Maison Blanche mais, dans l’ensemble, il n’y a pas de conditions matérielles pour rétablir le statu quo pré-Trump. La globalisation néolibérale dans laquelle les alliés et les partenaires des États-Unis ont travaillé pour maintenir le leadership étatsunien tout en récoltant des bénéfices importants appartient au passé. la fin de cycle de l’hégémonie globalisatrice, mise en évidence par la crise capitaliste de 2008, explique en grande partie l’émergence de tendances nationalistes exprimées par le trumpisme ou le Brexit, qui ne sont pas de simples phénomènes conjoncturels.

L’Union européenne a été affaiblie par le Brexit et l’action des partis eurosceptiques. Elle n’a pas pu terminer la négociation du Brexit avec le Royaume-Uni. Parallèlement, la Hongrie et la Pologne, deux pays non-alignés sur Bruxelles, conduits par des gouvernements populistes de droite, qui bloquent l’approbation du budget qui comprend le fonds anti-covid de 750 milliards d’euros, en tablant sur la carte du chantage à l’égard du leadership d’Angela Merkel.

4) Déclin de l’hégémonie nord-américaine et émergence de puissances régionales

Le déclin hégémonique des États-Unis et le repli unilatéral de Trump ont donné lieu à un certain activisme des puissances moyennes ou régionales qui cherchent à jouer un plus grand rôle dans les affaires internationales. Cela peut entraîner le développement de guerres et de conflits régionaux d’ampleur, même s’ils n’impliquent pas directement les grandes puissances. C’est le cas de la Turquie et de la Russie qui, par leur ingérence en Syrie ou la guerre réactionnaire au Haut-Karabakh (où la Turquie a soutenu l’offensive de l’Azerbaïdjan), défendent leurs intérêts tout en évinçant les puissances occidentales des tables de négociation et de la résolution des conflits. En Syrie, l’après-guerre est dirigé par la Russie, la Turquie et l’Iran. Au Haut-Karabakh, le groupe de Minsk a cessé d’exister et ceux qui négocient la "paix" sont la Russie et la Turquie.

Sur un autre plan, les aspirations hégémoniques de l’Iran, résultat indésirable pour les Etats-Unis de la guerre en Irak, s’inscrivent dans ce même processus. Alors qu’Obama a tenté de le contenir en compromettant le régime iranien dans l’accord nucléaire signé par les grandes puissances, Trump est revenu une ligne dure, a réimposé des sanctions et a mis en place un "front sunnite" de pays ennemis de l’Iran, qui a commencé à rétablir les relations avec l’Etat d’Israël. L’assassinat du scientifique iranien, considéré comme le cerveau du développement nucléaire, qui a très probablement été l’œuvre des services secrets israéliens, doit être analysé à la lumière de ces changements géopolitiques dans la région.

Ces tendances à une plus grande rivalité entre les puissances et l’émergence d’autres pôles régionaux qui compliquent les plans des Etats-Unis et d’autres alliés occidentaux sont, en fin de compte, basées sur la concurrence capitaliste, les intérêts divergents des bourgeoisies impérialistes et de leurs Etats qui sapent les institutions "multilatérales" de l’ordre (néo)libéral antérieur basé sur le leadership incontestable des Etats-Unis. Le développement des tendances nationalistes dans les pays centraux, l’exacerbation du conflit entre les États-Unis et la Chine et la prolifération des conflits et tensions régionaux et des crises politiques rendent difficile la tentative de coordination mondiale, qui, non sans contradictions, a empêché la crise de 2008 de se transformer en une grande dépression.

5) La concurrence stratégique entre les États-Unis et la Chine sous l’administration Biden

Il existe plusieurs foyers de tension géopolitique d’ampleur, comme le Moyen-Orient, le Caucase méridional et plus généralement la sphère d’influence de la Russie, sans oublier le fait que les États-Unis n’ont pas encore pu se retirer complètement d’Irak et d’Afghanistan. Mais ce qui surdétermine les relations et les conflits inter-étatiques, c’est la relation entre les États-Unis et la Chine, les deux principales économies du monde.

Sous George W. Bush, la Chine est passée du statut de "partenaire" à celui de "concurrent" stratégique des États-Unis, même si cela ne s’est pas immédiatement traduit par une hostilité politique car l’inertie de la relation "vertueuse" entre les deux pays persistait. Au cours de son second mandat, Obama a tenté de sortir du Moyen-Orient pour consacrer des ressources militaires, politiques et économiques à la région Asie-Pacifique et a impulsé comme principal outil pour isoler la Chine le Traité transpacifique qui a regroupé toutes les économies de la région en un bloc avec les États-Unis, laissant la Chine en dehors.

Trump a adopté une ligne dure contre la Chine, en lançant en 2018 une guerre commerciale qui s’est poursuivie par intermittences jusqu’à aujourd’hui, visant principalement à saper l’avantage technologique de la Chine avec la 5G. Il a rendu le gouvernement de Xi Jinping responsable de la pandémie de coronavirus (qu’il l’a appelé le "virus chinois"). La politique "anti-chinoise" fut l’un des thèmes de sa campagne. Il a approfondi la militarisation de la mer du Sud et a consolidé le "quartet" de sécurité anti-Chine avec l’Australie, la Corée du Sud, le Japon et le Vietnam.

Pour sa part, sous la direction de Xi Jinping et la poigne de fer du Parti Communiste, la Chine a abandonné sa prudence traditionnelle et s’est lancée dans une politique plus agressive, avec des projets ambitieux comme la Route de la Soie, a entamé le réarmement et la modernisation de ses forces armées et a avancé dans la mise en ordre de son propre territoire, renforçant son contrôle sur Hong Kong également comme signal d’alarme à l’égard de Taïwan. Et, profitant du vide relatif laissé par l’unilatéralisme américain, la Chine vient de signer l’accord pour constituer la plus grande association commerciale du monde (30% du PIB mondial) avec 15 pays d’Asie et d’Océanie, connu sous le nom de Partenariat régional économique global (PREG, RCEP pour son sigle anglais).

Sous la présidence Trump, les tensions se sont aggravées au point que Pékin a accusé les États-Unis de pousser à une nouvelle "guerre froide". L’analogie est inexacte car la Chine ne représente pas un système distinct du capitalisme, comme l’était l’Union soviétique malgré sa bureaucratisation, bien qu’il s’agisse d’un capitalisme différent de l’Occident, avec un dirigisme d’État fort. De plus, alors que les États-Unis et l’ex-URSS n’avaient pratiquement pas d’échanges commerciaux, la Chine est l’un des principaux détenteurs de bons du Trésor américain, elle est un maillon fondamental dans les chaînes de valeur des entreprises impérialistes, et malgré la tentative de Trump de découpler l’économie par des droits de douane et des mesures protectionnistes, cela ne s’est pas encore produit.

L’Union Européenne et les alliés de la région Asie-Pacifique (et les entreprises américaines) espèrent que la Maison Blanche abandonne les guerres commerciales qui affectent leurs propres entreprises (étant donné que la Chine est le principal partenaire commercial de l’Australie, du Vietnam, du Japon et de la Corée du Sud, et qu’en 2020, elle est devenue le principal partenaire commercial de l’Union Européenne, supplantant les États-Unis).

Jusqu’à présent, M. Biden a déclaré qu’il chercherait à aligner tous ses alliés derrière les États-Unis pour faire face aux "comportements abusifs" (comme les transferts de technologie) ou aux violations des droits de l’homme, tout en coopérant sur des questions d’intérêt commun, comme le changement climatique. Mais concrètement, on sait seulement qu’elle ne retirera pas immédiatement les droits de douane de 25 % imposés par Trump, qui couvrent près de la moitié des exportations totales de la Chine vers les États-Unis, et qu’elle tentera de mettre en œuvre la "phase 1" de l’accord signé par Trump, selon laquelle la Chine doit augmenter de 200 milliards de dollars l’achat de produits américains. Cette continuité, au moins au début, avec une politique hostile a une base populaire aux États-Unis. Selon un sondage du Pew Research Center, en 2020, 73 % des personnes interrogées avaient une opinion négative de la Chine (ils étaient 47 % en 2017 lorsque Trump a pris le pouvoir).

La contradiction entre le déclin de impérialisme des États-Unis et l’ascension de la Chine est un processus structurel de longue date qui est parti pour rester. Bien qu’aujourd’hui la Chine ne soit pas en train de disputer l’hégémonie mondiale, elle est pour les États-Unis le principal concurrent stratégique, ce qui la place en tête des priorités de la stratégie de défense et de sécurité nationale. C’est pourquoi la nécessité de contenir et de retarder l’essor de la Chine est une politique d’État, bien qu’il y ait des différences tactiques dans la manière de le faire : sous forme de guerres commerciales et des tarifs douaniers comme Trump l’a proposé ou la construction d’alliances comme le Traité transpacifique qui permettrait d’isoler la Chine, comme l’a tenté Obama avec le soi-disant "pivot" asiatique que reprendra probablement Biden. Il ne s’agit pas d’une stratégie "mercantile" axée sur le déficit commercial, mais d’une stratégie globale qui comprend une politique militaire active en mer de Chine méridionale, dans laquelle les États-Unis ont impliqué leurs alliés dans la région (fondamentalement la Corée du Sud, le Japon, l’Australie et le Vietnam) et qui a connu une importante continuité sous Trump.

En dernière instance, cette contradiction structurelle que nous avons souligné plus haut est ce qui explique l’agressivité nord-américaine et pose comme perspective un renforcement des affrontements commerciaux et des tensions géopolitiques.

6) L’Amérique latine : changement de tendance politique, crises organiques et lutte des classes

La défaite écrasante des putschistes en Bolivie a eu un impact régional, affaiblissant objectivement les tendances les plus réactionnaires telles que les gouvernements d’extrême droite de Jair Bolsonoro (Brésil) et Iván Duque (Colombie). Ces gouvernements d’extrême droite, et plus généralement les groupes réactionnaires tels que le Groupe de Lima, ont reçu un coup supplémentaire avec la défaite électorale de Donald Trump, avec lequel ils s’étaient alignés de manière inconditionnelle.

Bien que la politique de Biden pour l’Amérique Latine ne soit pas encore connue, les gouvernements "progressistes" espèrent qu’il aura une politique plus amicale et qu’il permettra une certaine forme de négociation tout en maintenant évidemment les termes de la soumission à l’impérialisme nord-américain. C’est ce que l’on attend, par exemple, du gouvernement d’Alberto Fernandez (Argentine) pour la négociation de la dette avec le FMI. Pour le reste, la politique de Biden à l’égard du Venezuela n’est pas très différente de celle de Trump. Tous deux ont reconnu le leader du coup d’État Guaidó et travaillent à l’émergence d’un gouvernement plus conforme aux intérêts américains, bien que Biden tentera probablement une politique plus efficace en rétablissant les relations avec Cuba (bien qu’à un niveau inférieur à celui du "dégel" d’Obama) et en sollicitant la collaboration du régime cubain pour résoudre la crise au Venezuela, comme il l’avait fait précédemment pour la signature des accords de paix en Colombie. Ses excellentes relations avec l’Église catholique et le pape François influenceront également la politique envers la région qui, sous l’impact du coronavirus et de ses effets économiques catastrophiques, entre dans une nouvelle phase d’instabilité politique, de crise bourgeoise et de conflictualité sociale.
Nous observons en Amérique Latine, dans la lignée de la victoire de Biden comme tentative de rétablir une supposée normalité pré-Trump, le retour de gouvernements de "centre-gauche" comme celui de Luis Arce du MAS en Bolivie, le résultat du plébiscite constitutionnel au Chili en faveur d’une assemblée constituante mais dans les termes de la déviation négociée par les partis du régime, la défaite du bolsonarisme aux élections municipales au Brésil, où la droite traditionnelle du "centrao" (le bonapartisme institutionnel tel que nous le définissons) a été renforcée. Ces phénomènes expriment l’illusion de vouloir reconstruire une sorte de « centre politique » (qui comprend les progressistes et la droite libérale) qui, face aux tendances aux extrêmes, rétablirait une tendance à la de modération.

Cependant, les conditions matérielles rendent extrêmement difficile la stabilisation du "centre" et obligent les gouvernements soi-disant "populaires" à procéder à de sévères cures d’austérité. C’est le cas en Argentine, où la coalition gouvernementale du Frente de Todos appuie le plan d’ajustement requis par le FMI, déjà mis en œuvre par Alberto Fernandez. Cela signifie que, dans la période à venir et en tenant compte des rythmes propres à chaque pays, de larges secteurs de travailleurs, de jeunes, de paysans, de peuples autochtones et de secteurs populaires fassent des expériences de lutte face à leurs gouvernements.

La région est l’une des plus touchées au monde par le coronavirus. Les données de la fin septembre ont montré qu’avec 8,2 % de la population mondiale, l’Amérique latine comptait 28 % de tous les cas et 34 % des décès. Cette proportion n’a probablement pas changé.

Cette crise sanitaire sans précédent a mis à jour les maux structurels propres à la dépendance et à la subordination à l’impérialisme nord-américain et au capital international, a approfondi les inégalités obscènes et a mis en évidence les effets catastrophiques de quatre décennies de néolibéralisme sur les conditions de vie des travailleurs et des secteurs populaires.

Le FMI prévoit qu’en Amérique Latine et dans les Caraïbes, le PIB baissera de 8,1 % en 2020 en raison de l’impact de la récession mondiale synchronisée causée par les confinements au début de la pandémie et sa réfraction locale. L’emploi a déjà chuté de 20 % en moyenne (même s’il convient de noter qu’au Pérou, il pourrait dégringoler de 40 %) au cours des longs mois de la pandémie, à un rythme bien plus accéléré que le PIB. Cela peut s’expliquer par la grande quantité de travail informel (qui touche au moins la moitié de la main-d’œuvre de la région) et l’abondance d’emplois peu qualifiés et à forte intensité de contacts physiques qui ne peuvent être faits par télétravail. Les pertes de revenus, poursuit le rapport, « pourraient effacer une partie des progrès sociaux réalisés jusqu’en 2015 », c’est-à-dire s’éloigner de la timide ascension sociale qui s’est produite pendant le super cycle des matières premières et qui a constitué le noyau dur des gouvernements dits "progressistes" (post-néolibéraux). La conséquence immédiate, déjà observée dans les périphéries des grandes villes, est une augmentation significative de la pauvreté et des inégalités.

Les perspectives futures ne sont pas meilleures. La prévision de croissance du FMI pour 2021 est de 3,6 %, ce qui contraste avec le niveau de destruction actuel qui implique que certains pays – pas tous – ne pourraient retrouver leur PIB pré-pandémique qu’en 2023 et leur revenu par habitant en 2025. Une demi-décennie perdue pour commencer. D’autres organismes ont des prévisions similaires. La CEPAL estime la chute à 9,1 %. Le plus optimiste est la Banque Mondiale qui prévoit une baisse de 7,1 %.

Après une pause imposée par les confinements, le mécontentement se transforme en lutte des classes ouverte. Les mois de grâce que la première vague de la pandémie a accordé à plusieurs gouvernements acculés par les mobilisations de fin 2019 avec le Chili comme pointe la plus avancée, semblent avoir été épuisés.

La crise économique, sociale et politique et les profondes divisions entre bourgeoisies permettent l’émergence de la lutte des classes, sous forme de protestations, de grèves et de révoltes.

Cette situation se trouve particulièrement aiguë dans les pays où le néolibéralisme a connu un plus grand "succès" comme le Chili, le Pérou et, dans un certain sens, la Colombie. Des pays où une génération qui n’a pas vécu les dictatures de Pinochet (Chili) ou de Fujimori (Pérou), ou dans le cas de la Colombie, après les accords de paix avec les FARC, a été éveillée à la vie politique et la lutte dans les rues. La jeunesse qui souffre le plus de la précarisation du travail et du chômage, et qui dans de nombreux pays d’Amérique Latine doit s’endetter pour étudier (comme au Chili, au Pérou et en Colombie) est le protagoniste incontestable des luttes et des révoltes en Amérique Latine (et dans le monde).

Dans le cadre de cette nouvelle vague naissante de lutte des classes, il y a les mobilisations et grèves nationales en Colombie contre les violences policières et le gouvernement Duque, les mobilisations au Guatemala qui ont forcé le Congrès à faire marche arrière sur l’approbation d’un budget adapté à la bourgeoisie amie du gouvernement du président de droite Alejandro Giammattei, les protestations et barrages de routes au Costa Rica contre le FMI et les politiques du gouvernement Alvarado ainsi que les marches contre le FMI en Équateur. Ou la mobilisation massive au Chili un an après le soulèvement contre Piñera. Le processus le plus aigu jusqu’à présent a peut-être été le soulèvement populaire au Pérou dans le contexte d’une crise du pouvoir bourgeois qui semblait se trouver dans une impasse depuis plusieurs mois. Dans ce processus, le plus intéressant du point de vue politique et en termes de revendications, est qu’il semble avoir ouvert une nouvelle dynamique de lutte des classes, comme le montre la grève des travailleurs agricoles début décembre, qui ont remporté une victoire avec l’abrogation des lois esclavagistes adoptées pendant le fujimorisme dans les années 1990.

Bien qu’à un niveau inférieur, en Argentine, les occupations de terres à Guernica et les multiples luttes des secteurs salariés, de la jeunesse précaire, des écologistes, qui dans de nombreux cas ont des tendances à l’auto-organisation, doivent être lues dans cette perspective régionale et plus généralement dans le cadre des tendances de la situation internationale.

7) Post-pandémie et lutte des classes

Bien qu’il existe encore une situation aux contours indéfinis, notre hypothèse est qu’en raison de la pandémie et de ses conséquences, combinées aux crises bourgeoises, se créent des conditions objectives favorables pour le développement de processus de lutte des classes plus intenses et plus radicaux, reprenant à une plus grande échelle les processus qui ont précédé la pandémie.

La révolte populaire aux États-Unis contre les violences policières et le racisme après l’assassinat de George Floyd a pris par surprise la classe dirigeante changeant radicalement la situation. Ce furent des journées de mobilisations de masse à l’échelle nationale (environ 26 millions de personnes y ont participé) qui ont eu un effet contagieux dans différentes parties du monde, de Londres, Paris et Berlin au Brésil et à la Colombie.

En raison de sa dimension historique et parce qu’il s’est produit dans le centre du capitalisme mondial, ce soulèvement populaire, bien que détourné par la suite vers le renouvellement électoral et le vote pour Joe Biden comme moindre mal, a marqué un tournant dans la lutte des classes internationale, qui a commencé à partir de ce moment à prendre un cours ascendant. Au Liban avec les mobilisations massives contre le gouvernement après l’explosion dans le port de Beyrouth. En Inde avec une grève générale massive puis la mobilisation de centaines de milliers de paysans contre les attaques du gouvernement nationaliste de droite Modi. Et en France, où l’on estime à 300 000 le nombre de manifestants qui sont sortis pour répudier la tentative autoritaire du gouvernement Macron d’accorder l’impunité aux policiers avec la loi Sécurité globale. Et en Amérique Latine avec les processus que nous avons signalés au point précédent.

Bien que ces luttes n’aient pas dépassé le caractère de "révolte" dans les conditions créées par la pandémie, elles peuvent ouvrir la perspective de l’intervention de la classe ouvrière avec ses méthodes de lutte et le développement de situations pré-révolutionnaires plus classiques.

Dans un scénario de renforcement de la lutte des classes et de l’expérience politique de larges franges d’avant-garde avec des variantes réformistes "du moindre mal", il est essentiel de prendre des mesures audacieuses pour avancer dans la construction de puissants partis ouvriers révolutionnaires et la reconstruction de la Quatrième Internationale. En ce sens, la proposition de créer un Mouvement pour une Internationale de la Révolution Socialiste gagnera en importance, de sorte que sur la base des leçons programmatiques communes tirées des principaux événements de la lutte des classes, les courants centristes de gauche qui s’orientent dans un sens révolutionnaire ou les secteurs de la gauche du mouvement trotskyste puissent fusionner.

Trad. FB, éd. PM et CM

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