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Notre classe

Portraits de profs en grève

Sophie, enseignante : « Face à ceux qui jouent la division et les fausses concessions, la solidarité interprofessionnelle est l’arme la plus efficace »

Alors que les enseignants sont largement mobilisés depuis le 5 décembre pour exiger le retrait de la réforme des retraites ainsi que l'abrogation des réformes Blanquer, Révolution Permanente donne la parole aux professeurs grévistes à travers une série de témoignages.

lundi 16 décembre 2019

Photo : O Phil des Contrastes

Révolution Permanente : Qu’as-tu pensé du discours d’Edouard Philippe ce mercredi ? Ainsi que des promesses faites aux enseignants à savoir une revalorisation salariale et des pensions de retraites qui ne baisseront pas ?

Sophie : Pour être honnête, je ne l’ai pas écouté. Depuis que Blanquer a envahi les médias pour y diffuser sa propagande, je ne supporte plus d’entendre des discours qui ne sont qu’un brassage « d’éléments de langage » attendus. Les personnages qu’ils jouent ne m’intéressent pas. Je me contente des analyses syndicales ainsi que celles que je trouve dans les médias que je choisis.

Dans le monde de l’éducation, Blanquer a très tôt illustré la stratégie de division adoptée par le gouvernement visant à casser les solidarités interprofessionnelles et intergénérationnelles qui se tissent depuis que le début du mouvement de contestation. En effet à la veille du 5 décembre, Blanquer, qui savait via les déclarations d’intentions de grève dans le premier degré qu’il devrait faire face à un taux de grévistes de 75 %, a envoyé un mail ridicule sur la boîte professionnelle des enseignants où il agitait la fausse carotte de… la revalorisation salariale. Il a eu notre réponse le 5 décembre : personne ne lui fait confiance ! La promesse reprise par Edouard Philippe, selon laquelle nos pensions de retraites ne baisseront pas m’apparaît complètement inepte. Comment les pensions ne baisseraient-elles pas si la valeur du point d’indice baisse ? On va peut-être nous forcer à cotiser dans des caisses complémentaires privées ?

Révolution Permanente : Suite à ce discours, le gouvernement a appelé à l’ouverture d’un nouveau cycle de concertations avec les organisations syndicales. De plus, ce vendredi 13, Jean-Michel Blanquer a reçu les syndicats de l’enseignement et a ouvert des négociations bilatérales entre ces organisations et le gouvernement. Qu’est-ce que tu en penses ?

Sophie : Je n’attends qu’une seule chose : qu’un maximum de représentants syndicaux respectent les militants de base et résistent à la tentation du corporatisme. Donc en somme : qu’ils exigent le retrait pur et simple de cette réforme inégalitaire, qui n’est absolument pas universelle. Elle consacre d’ailleurs il me semble, des régimes très « spéciaux » comme celui des anciens présidents de la République et autres sénateurs ou membres du Conseil Constitutionnel. J’attends des syndicats qu’ils exigent que le gouvernement revoit entièrement sa copie pour améliorer le régime actuel. On sait très bien où il y a de l’argent en surabondance qui devrait être redistribué ! C’est tout un système que nous rejetons, c’est une société plus solidaire et plus humaine que nous voulons !

Révolution Permanente : La journée de grève nationale et interprofessionnelle de mardi 17 s’annonce massivement suivie. Comment vois-tu cette journée ainsi que la suite de la mobilisation ? Depuis le 5 décembre, de nombreuses Assemblées Générales inter-degrés votent la poursuite de la grève en reconductible. Cela te parait-il important pour réussir à imposer un rapport de force face au gouvernement ?

Sophie : Je souhaite qu’elle soit dans les faits aussi massive qu’on l’annonce. Je souhaite surtout qu’elle soit visible dans la rue : l’espace public est un bien commun à reconquérir dont on a été chassé par les armes et la violence récemment, à travers la répression policière, et plus insidieusement par le consumérisme. Personnellement je la vois comme une journée d’actions pleines de créativités et de solidarités, avec une manif’ joyeuse et animée. Les personnels de l’Education mobilisés qui se retrouvent régulièrement en AG à Toulouse ont lancé l’initiative d’une chorale informelle pour mettre un peu d’énergie et rassembler dans les cortèges… On va donner de la voix !

Selon moi, la reconduction de la grève votée par des AG d’établissements ou inter-degrés dans l’Education montre un fort degré d’implication dans la lutte et c’est aussi un appel lancé aux autres : aux autres personnels de l’Education, aux parents, aux autres secteurs professionnels qui se savent en position stratégique pour enrayer la machine mais ne veulent pas porter seuls le poids du rapport de force. C’est déterminant car le rapport de force est dans le blocage de l’économie.

Pour un enseignant, le rapport de force peut aussi se jouer dans d’autres formes d’actions. Les gouvernements successifs qui ont orchestré la casse du service public d’enseignement ont fait de nous des agents du tri social. C’est aussi à ce niveau là qu’il faut agir, en refusant le flicage des évaluations nationales, en refusant de remplir pronotes puis parcoursup de notes, en refusant d’être complice de discriminations raciales et sociales contre une modique prime de professeur principal… Pour ce type d’actions, qui auraient le mérite à mes yeux de montrer les vices du système, le droit ne nous protège pas. C’est pourquoi il est impératif que le plus grand nombre agisse.

Révolution permanente : La volonté de coordonner les différents secteurs en grève est de plus en plus forte et dans plusieurs villes des travailleurs à la base impulsent des assemblées générales interprofessionnelles. Que pense-tu de ces cadres ?

Sophie : Il est évident que construire une solidarité interprofessionnelle est l’arme la plus efficace face à des dirigeants qui jouent la division en faisant semblant de négocier avec les « catégories » les plus mobilisées. Il faut que tous ceux qui vont être de plus en plus précarisés à cause de cette réforme se rassemblent. Dans un système qui nous individualise pour mieux nous asservir, je crois que la solidarité a une réelle force de subversion. Cependant, il vaut avec cette question des retraites aller au-delà et travailler aussi à des liens inter-générationnels. Le « faux » arbitrage consistant à retarder la mise en œuvre effective d’un nouveau système de retraite et à diviser les actifs actuels en deux catégories, ceux nés avant et après 1975, est particulièrement vicieux. Et je le penserais même si j’étais née avant 1975.

Révolution Permanente : Pour finir, on ressent qu’il y a un malaise profond depuis plusieurs mois dans l’éducation nationale et que la très forte mobilisation actuelle dépasse le seul cadre de la réforme des retraites. Qu’est-ce que tu en penses ?

Sophie : Dans le monde enseignant, cette réforme des retraites ravive les plaies de 2003. A cette époque-là j’entrais dans la carrière, et on s’était mobilisés massivement et durant plusieurs mois contre l’allongement de la durée de cotisation pour les fonctionnaires, en vain. A l’époque déjà, on savait que la privatisation des services publics était au menu et je me rappelle m’être faite arrêtée par un car de CRS qui n’appréciait pas que je me balade avec le slogan « l’école n’est pas une marchandise ». Meurtris par l’échec humiliant de cette mobilisation, les enseignants ont vu arriver les suppressions de postes par milliers, plus de 100 000 sur la période de 2002 à 2013.

Ajoutons à cela le gel du point d’indice et on a une vision de la « valeur » de l’école publique chez les dirigeants. Ce n’est clairement pas là qu’on veut mettre les moyens. De plus, plus on lui enlève des moyens, plus elle doit se faire « performante » et les enseignants voient leur « mission » prétendue devenir objectivement impossible ! Il faut « produire » pour tes 36 élèves un enseignement sur mesure, en respectant de multiples plans d’accueils personnalisés et autres dispositifs. Tout est construit pour que le poids de la faillite de tout un système scolaire volontairement dégradé repose sur les épaules de l’enseignant à qui l’on prend bien soin de rappeler sans cesse ses devoirs alors qu’on l’entretient dans l’ignorance de ses droits. Ce mal être qui règne depuis des décennies a fait beaucoup de victimes qui sortent peu à peu de l’ombre depuis le geste de Christine Renon qui a libéré la parole chez les enseignants.

Ce qui a mis le feu aux poudres plus récemment, c’est le management et la communication à la Blanquer. Il a réussi à faire l’unanimité contre lui en s’attaquant simultanément au second degré, avec la réforme du lycée, ainsi qu’au premier degré, avec la loi dites « pour une école de la confiance ». Dans toutes ces réformes, il y a une réelle volonté de nous mettre au pas en nous dépossédant de notre liberté et de notre savoir-faire pédagogique. En ce qui concerne la réforme du lycée, elle s’est faite sans aucune concertation, seule une infime partie des enseignants a répondu à un questionnaire biaisé en ligne. Et ce alors que les signes d’opposition, de résistances, d’inquiétudes se multipliaient. Un rejet et des craintes auxquels Blanquer a répondu par des apparitions médiatiques dans lesquelles il niait la réalité et osait affirmer que tous les enseignants approuvaient la réforme. Beaucoup d’enseignants se sont alors mobilisés pour alerter les familles et demander à minima un moratoire afin de clarifier de nombreuses zones d’ombres dont certaines demeurent encore aujourd’hui, à quelques semaines des premiers « partiels » des élèves de Première. On ne sait en effet toujours pas si l’on sera payés ou pas pour la correction, les « banques de sujets » tardent également à ouvrir.

Le ressentiment est grand. Ce nouveau projet de loi aux contours flous mais dont on comprend qu’il va nous enchaîner au travail plus longtemps et nous condamner à plus de précarité exprime donc en réalité la goutte qui a fait déborder le vase. Plus profondément, le malaise dans l’Education Nationale, il est aussi chez des jeunes qui sentent bien qu’il n’y a aucun projet de société viable proposé par les dirigeants qui précarisent et saccagent la planète sans nous donner la moindre possibilité de faire face à la catastrophe annoncée.




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