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Monde

"No son 30 pesos, son 30 años"

Soulèvement au Chili : le produit de 40 années de néolibéralisme

Ces journées de mobilisations d’octobre 2019 s’inscrivent dans la continuité des mouvements de ces dernières années et constituent le soulèvement national le plus important qu’a connu le pays depuis la dictature de Pinochet.

mercredi 23 octobre

Crédit photo : AFP

Dans une interview du Financial Times, le président du Chili, Sebastián Piñera, expliquait que le pays était un oasis de stabilité démocratique dans une région en crise. En effet, jusqu’au lundi 14 octobre, le Chili semblait relativement calme en comparaison des émeutes en Equateur ou de la crise politique que traverse le Pérou. Mais ce lundi 14 tout a basculé. En moins d’une semaine, ce qui a débuté comme une réaction face à la hausse du prix des transports à Santiago est devenu le plus grand soulèvement national qu’a connu le pays depuis la dictature.

Une situation insurrectionnelle au Chili

Tout a commencé avec un appel des lycéen·e·s à ne pas payer le métro après l’annonce de la hausse des prix. Le Chili est l’un des 10 pays au monde dont le prix du transport public est le plus élevé en comparaison aux revenus. D’après la Chambre Chilienne de la Construction, les dépenses en transport absorbent 15 % des revenus des foyers. Rapidement, les étudiant·e·s et les travailleurs ont rejoint la mobilisation des lycéen·e·s et les actions de fraude des transports, notamment du métro, sont devenues massives. Le gouvernement a répondu en installant des policiers dans plusieurs stations de métro mais les forces de l’ordre se sont vues dépassées par les masses se ruant dans les stations. La répression s’est amplifiée tout au long de la semaine pour essayer de contrecarrer la puissance du mouvement social. Face à cela les citoyen·ne·s ne se sont plus limité·e·s à refuser de payer le transport mais sont descendu·e·s dans la rue pour dénoncer un système économique qui les exploite et une classe politique qui les opprime. Le vendredi 18, des émeutes ont explosé dans la capitale et dans les régions. Peu après minuit, Piñera a décrété l’état d’urgence. C’est la première fois depuis que Pinochet a quitté le pouvoir en 1990 que les militaires sont déployés pour réprimer la population.

Les médias et le gouvernement se disent surpris par cette insubordination spontanée ; considérant, à l’image du président, le pays comme un emblème de la démocratie et du développement économique. Pourtant, quand on regarde de plus près, les choses ne vont pas bien, dans le meilleur des mondes. La rage du peuple chilien ne s’attaque pas seulement à une hausse des prix des transports, elle vise le système néolibéral imposé par la dictature, approfondi et perfectionné par les gouvernements démocratiques de la Concertación (nom abrégé pour la « Concertación por la Democracia », coalition regroupant des partis dits de gauche et de centre gauche, ayant gouverné de 1990 jusqu’en 2010 avec le premier mandat de Sebastian Piñera)

Le Chili est encore régi par la Constitution de 1980, conçue et rédigée pendant la dictature militaire (1973-1990) par des proches collaborateurs de Pinochet comme Jaime Guzmán. Ce texte ne reconnaît pas de droits sociaux, limite le droit de grève et, sous prétexte de défendre la liberté des individus, établit comme première priorité la défense de la propriété privée. Déjà en 1999, Tomas Hirsch, alors candidat aux présidentielles, pointait le besoin de changer cette Constitution pour pouvoir consolider une vraie démocratie. En 2005, sous la présidence de Ricardo Lagos, certaines modifications ont été faites sans affecter le cœur autocratique du texte mais en lui donnant formellement le sceau de la démocratie. La réforme de 2005 ne satisfait pas la demande d’une Constitution authentiquement démocratique. Ainsi, en 2013, au moment d’une nouvelle élection présidentielle, des millions de citoyens ont inscrit la mention « A.C. » sur leur bulletin de vote pour se prononcer en faveur de la mise en place d’une Assemblée Constituante. Michelle Bachelet, alors candidate pour un deuxième mandat, se montre favorable à la mise en place de cette Assemblée pendant la campagne, sans pour autant la mettre en place une fois élue. Aujourd’hui, la mise en place effective d’une Assemblée Constituante chargée de remplacer la Constitution de Pinochet figure parmi les demandes du mouvement social.

L’envers du miracle économique chilien

Dans la sphère internationale, l’image du Chili coïncide globalement avec celle qu’avançait Piñera au sein du Financial Times. Le Chili ne serait pas seulement un exemple de transition à la démocratie accomplie mais la preuve des vertus des recettes économiques néolibérales. Le discours du « miracle économique chilien » contraste avec la réalité des foyers endettés pour pouvoir subsister, des salaires insuffisants, des retraites misérables et de l’extrême concentration de la richesse. Par ailleurs, suite à la privatisation des services sanitaires, commencée par Eduardo Frei en 1997, puis approfondie par Piñera en 2011, le Chili est le seul pays du monde où l’eau appartient à des entreprises transnationales privées. D’après l’Enquête de Caractérisation Socioéconomique (CASEN) de 2017, le salaire moyen au Chili est de 518.692 pesos (643 euros). Cependant cette moyenne, déjà basse, cache une situation dramatique : 74,3 % des travailleurs gagnent moins de 500.000 pesos (620 euros) et 54,3 % de la population moins de 350.000 (434 euros).

La situation est encore pire dans les cas des retraites. D’abord il faut préciser que le système des retraites aux Chili est un autre des héritages de la dictature. Le système de capitalisation individuelle repose sur les Administrateurs de Fonds de Pension (AFP). Ces organismes sont chargés d’administrer les cotisations des travailleurs. Avec l’argent qui est prélevé du salaire chaque mois les AFP font des placements sur le marché financier. La rentabilité de ces entreprises est extrêmement élevée. D’après Ciper Chile, en 2017 les bénéfices des AFP s’élevaient a plus de 430 millions d’euros ; plus 317 millions euros sont répartis parmi les actionnaires, en dividendes. Les retraités ne touchent pas ces millions gagnés grâce à leurs cotisations. Selon les données de l’organisme qui se charge de contrôler les activités des AFP, la SAFP, 87,5 % des hommes retraités reçoivent moins de 154.000 pesos (191 euros), dans le cas des femmes ce pourcentage monte à 94%. La demande de retraites dignes est une revendication qui n’est pas nouvelle, mais la mobilisation pour exiger une réforme du système de retraites, s’est considérablement intensifiée avec la fondation de l’organisation Coordinadora No + AFP en 2013, qui convoque régulièrement des manifestations où se réunissent des milliers de chiliens qui exigent la fin des AFP. Pour autant la classe politique n’a pas cédé le moindre bout de terrain sur la question. En 2017, Alejandro Guillier, alors candidat du parti socialiste à la présidence, a affirmé qu’il était nécessaire de reformer le système des retraites mais s’est prononcé contre l’élimination des AFP.

Un pays avec une tradition de lutte

La dernière fois que la mobilisation sociale chilienne a eu tant d’échos à l’international c’était en 2011, quand les étudiants exigeaient une éducation publique, gratuite et de qualité. Ce mouvement avait comme antécédent direct le cycle de mobilisations déclenché par les lycéen·ne·s en 2006. A ce moment là, ils ont obtenu du premier gouvernement Bachelet l’abrogation de la loi qui définissait le cadre du système éducatif chilien, promulguée pendant la dictature, et son remplacement par une nouvelle. En revanche, ils n’ont pas obtenu la suppression des frais de concours d’entrée à l’université ou la gratuité des transports communs pour les étudiants. Malgré l’énergie et la créativité qui ont caractérisé le mouvement étudiant de 2011, celui-ci n’a pas obtenu grande chose de la part du premier gouvernement de Piñera. Depuis, les étudiant·e·s se mobilisent quasiment chaque année avec des occupations de facultés et des blocages qui durent parfois plusieurs mois, sans pour autant retrouver l’intensité du mouvement de 2011. Plus tard, pendant le deuxième gouvernement de Bachelet, il y a eu une extension de la gratuité universitaire aux secteurs les plus défavorisés. Mais cette gratuité dépend de prêts accordés par les banques à l’État. Certes, cette extension de la gratuité universitaire a été une conquête du mouvement social, mais la forme qu’elle a prise ne remet pas en cause le fait que l’éducation soit un bien de marché, ce qui était l’objectif principal du mouvement, mais s’inscrit dans une logique d’approfondissement du capitalisme néolibéral. Aujourd’hui, et malgré un mouvement social extrêmement présent et puissant, l’éducation universitaire au Chili repose encore sur un système de crédits, nécessaires pour payer des frais d’inscription à l’université qui tournent autour de 5.000 euros par an et qui se transforment en des longues dettes que les diplômés universitaires, mais aussi ceux qui n’ont pas pu finir leur formation, ont du mal à rembourser.

Comme le disent les manifestant·e·s au Chili, ces évasions, ces barricades et ces grèves ne répondent pas à une hausse de 30 pesos du prix des transports, elles répondent aux 30 ans d’humiliations et exploitations qu’a subi le peuple depuis la dictature. Même si Pinochet a quitté le pouvoir en 1990, c’est encore le capitalisme néolibéral qui commande le pays, et c’est lui la cause de l’actuelle explosion sociale. L’ennemi contre lequel le peuple chilien se mobilise n’est pas Piñera : c’est la dictature du capital que le président ne fait qu’incarner. Le peuple chilien ne vient pas de se réveiller, il lutte depuis longtemps contre une économie qui fait des hommes et des femmes des objets négligeables et de la vie une marchandise. Ces journées d’octobre 2019 s’inscrivent dans la continuité des mouvements de ces dernières années et constituent le soulèvement national le plus important qu’a connu le pays depuis la dictature de Pinochet. 




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