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Sous-traitance aéro. « La direction menace de faillite, mais refuse de montrer les comptes »

Chez TOFER, sous-traitant aéronautique et pétrolier dans la région toulousaine, la reprise du travail est effective depuis le 23 mars, après 3 jours de fermeture. La majorité des salariés sont de retour, sans masque pour se protéger, alors que deux cas de Covid-19 sont suspectés sur l'usine de 70 salariés. Au mépris de la santé des travailleurs, la direction relance une production non-essentielle, en brandissant le risque de faillite. Pourtant, elle se refuse à dévoiler les comptes aux salariés.

vendredi 10 avril

Entretien avec Ali MECHITOUA, délégué syndical CGT
Propos recueilli par Rafael Cherfy

 RP : Peux-tu te présenter et revenir sur la situation dans l’entreprise depuis l’annonce du confinement le 17 mars ?
 
Nous sommes une petite entreprise sous-traitante de l’aéronautique et de la pétro-chimie, spécialisé dans la mécanique industrielle. Notre usine est à Escalquens aux alentours de Toulouse, sur site nous sommes environ 70 salariés. La société a été rachetée en 2017 par Figeac Aéro. Moi, je fais partie d’une section CGT que nous avons créée il y a 2 ans à peine.
 
Pour ce qui concerne la situation dans la société, dès le lendemain des annonces du gouvernement on a senti beaucoup de crainte et de colère chez les collègues. Ça se sentait vraiment qu’on ne pouvait pas continuer comme si de rien n’était. La direction l’a senti aussi, et a réagi rapidement pour tenter de contenir la colère en convoquant un CSE (Comité Social et Economique) exceptionnel pour le lendemain. Dans ce CSE, il a été décidé de fermer l’usine dès le jour-même (mercredi 18 mars) à 12 h. Mais ça seulement pour 3 jours, la direction s’est alignée sur le calendrier des donneurs d’ordres Airbus et Safran... L’usine a donc fermé mais la reprise a vite suivi. La direction a profité de ces 3 jours pour organiser rapidement la reprise en appelant les salariés un par un pour nous pousser à revenir au travail.
 
RP : Dans quelles conditions s’est passée la reprise ?
 
Déjà il faut savoir que sur 70 salariés de l’entreprise, deux cas de Covid ont été déclarés, mais sans aucune communication de la direction. Nous l’apprenons par nous-même. Ce qui est énorme quand on sait les proportions que cela peut prendre. La reprise du boulot s’est donc faite le 23 mars avec la majorité des salariés qui sont revenus sur site. Mais pour ce qui est de la protection des salariés, c’est vraiment du n’importe quoi. Encore aujourd’hui aucun masque nous a été donné pour travailler ! La direction a mis en place quelques mesures comme les distances de sécurité, la désinfection de certains postes ou encore depuis peu on a une solution hydroalcoolique... Mais tout ça ce n’est rien de vraiment suffisant, surtout que comme je disais, il y avait deux cas soupçonnés de COVD-19 sur notre usine. Clairement la reprise s’est faite au mépris de notre santé.
 
RP : Comment la direction justifie-t-elle la reprise ?
 
L’argument principal qu’ils nous sortent c’est celui du risque de fermeture ou faillite de l’entreprise. Le patron nous dit clairement « on n’est pas sûr de se relever, il faut se serrer les coudes » en insistant bien sur le fait que « ce n’est pas la peine de venir demander des augmentations de salaires ». On est dans une petite boîte sous-traitante, le discours sur « être les meilleurs face aux concurrents » est très présent. Derrière ça, il y a toute la pression mise par les donneurs d’ordre pour avoir leurs pièces rapidement. Safran et Airbus mettent la pression pour suivre le planning de livraison. A côté la direction nous rabâche « qu’on doit être les meilleurs pour prendre les contrats à la concurrence ». Le donneur d’ordre a fait son calendrier et si nous on ne livre pas on est lâché.
 
On sait bien que dans cinq ans la boîte sera toujours là. La direction menace de fermeture, mais pourtant elle refuse de nous montrer les comptes. La direction ne fournit aucune information écrite sur la situation de TOFER, alors même que le CSE doit disposer des mêmes informations que celles transmises par l’entreprise à l’administration pour justifier de sa demande d’indemnisation au titre de l’activité partielle !
 
RP : Du côté des travailleurs, beaucoup de pression se pose. Le chômage partiel reste une perte de salaire, comment réagissent les collègues face à cette reprise ?
 
Il y a toujours beaucoup de peur chez les collègues vis-à-vis du virus, mais aussi on sent la crainte de perdre son poste. Au-delà de la peur, on sent beaucoup de colère aussi, notamment sur les conditions de reprise. Pour ce qui est du chômage partiel, oui ça nous fait perdre environ 30 % de notre salaire. Comme on travaille normalement 39 heures par semaine, et que le chômage partiel couvre 85% du salaire sur une base de 35 heures, on y perd beaucoup. On comprend bien que les collègues reprennent, la pression économique est forte.
 
Pour la direction, la crise sanitaire c’est aussi un prétexte pour nous attaquer nos salaires. On voit clairement qu’on est la variable d’ajustement. La situation leur permet de gérer plus facilement la masse salariale en fonction des commandes. Par exemple les mesures de chômage partiel que propose le gouvernement, ça leur permet de calibrer les effectifs en fonction de la demande, sans payer les travailleurs dont ils n’ont pas besoin sur le moment. C’est pour ça que de nombreux salariés sont toujours au chômage partiel, pas pour préserver leur santé, mais bien parce que ça arrange le patron que leur salaire soit pris en charge par l’état. C’est dans ce sens que l’entreprise a fait une demande 1000 heures de chômage partiel pour chaque salarié. Le but n’est pas de préserver la santé des travailleurs mais bien d’optimiser la gestion de la masse salariale. C’est pareil avec les intérimaires, on est passé d’une dizaine à 2 avec l’arrivée du virus.
 
RP : Après une deuxième réunion de plusieurs syndicats d’entreprises, donneurs d’ordres et sous-traitants de l’aéronautique, quelles sont les perspectives ?
 
La coordination nous permet d’avoir une vision sur ce qui se passe dans les autres boîtes, de ne pas rester isolés. Mais aussi ça nous permet de nous donner une position commune de travail, avec des revendications, des communiqués communs.... On voit comment le patronat s’organise ensemble en se rangeant derrière les donneurs d’ordre avec Airbus, Safran… pour imposer la reprise. Donc en conséquence il faut s’organiser à la hauteur. Nous à TOFER on reste une petite boîte plutôt isolée, comme beaucoup dans l’industrie. Pour avoir un vrai rapport de force c’est vital de se coordonner.




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