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Politique

Droit d’information menacé

Soutien à Gaspard Glanz : comment expliquer la (quasi) unanimité de la presse ?

« La police déteste Gaspard Glanz » écrivait Romain Haillard lundi dans Politis. Mais cette haine ne date pas d’hier : le fondateur de Taranis News n’en est pas à sa première garde-à-vue ni abus d’autorité judiciaire. La vraie nouveauté, c’est la commotion quasi généralisée du corps des journalistes autour du cas de Gaspard Glanz, jusqu’ici marginalisé par ses confrères. Réelle solidarité ou crainte légitime de voir son traitement généralisé à l’ensemble des membres de la profession sous une Macronie aux accents toujours plus autoritaires ?

mercredi 24 avril

22 sociétés de rédacteurs et de journalistes ( dont BFM, les Echos, le Figaro, France 2, France 3 National, France info, France inter, le JDD, Libération Médiapart, le Monde, , RFI, RMC ou encore TV5 Monde) ont apporté « leur plein soutien à Gaspard Glanz, empêché de couvrir les prochaines manifestations parisiennes, c’est-à-dire de travailler et d’informer » et ont dénoncé « une fois encore les conditions de travail extrêmement difficiles qui sont les leurs dans le cadre des manifestations de ‘’Gilets Jaunes’’ » dans un communiqué sorti mardi 23 avril. « Les journalistes ne peuvent tolérer de se voir régulièrement pris pour cible par les forces de l’ordre » dénoncent-ils.

Il est vrai, comme l’a souligné David Dufresne dans son décompte hebdomadaire des violences policières « Allo ! Place Beauvau » que près de 79 journalistes ont été victimes de violences policières depuis le début de la mobilisation des Gilets Jaunes. Que les violences policières que subissent les Gilets Jaunes touchent bon nombre de journalistes qui font l’expérience des entraves à la liberté d’informer, notamment lorsque celle-ci s’intéresse de près au recensement des victimes de violences policières, aux abus des contrôles et de la détention judiciaire, et aux comportements agressifs des forces de l’ordre sur le terrain. Les rédactions, après les perquisitions à Médiapart en février dernier, de nouveau sous le coup des foudres du gouvernement dans le cadre des révélations sur l’affaire Loiseau, commencent à avoir de bonnes raisons de s’inquiéter concernant l’exercice du droit fondamental d’informer.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le formidable élan de solidarité des rédactions « mainstream » autour du cas des 48 heures de garde-à-vue de Gaspard Glanz et, dans une moindre mesure de la détention arbitraire durant 8 heures d’Alexis Kraland, autre journaliste indépendant. Car ce ne fût pas toujours le cas. Gaspard Glanz, journaliste indépendant, fondateur de l’agence de presse Taranis News, spécialisée dans la couverture des mouvements sociaux et des violences policières, fait, depuis longtemps déjà, l’objet d’un harcèlement policier. Interpellé lors de sa couverture de la COP21 en 2015, puis de nouveau en juin 2016 dans le cadre de la mobilisation contre la loi Travail, il réalise qu’il est fiché S en octobre 2016, alors qu’il est de nouveau interpellé dans le cadre d’une mobilisation à Calais en soutien aux réfugiés : il se voit alors notifier une interdiction de travailler dans le Nord-Pas-de-Calais et contraint de pointer une fois par semaine au commissariat de Strasbourg, dans l’attente de son procès. A son issue, le tribunal décidera de sa relaxe.

Derrière le harcèlement judiciaro-policier, il y a une volonté de faire plier l’échine et d’empêcher le travail d’un journaliste indépendant qui revendique son engagement aux côtés des mouvements sociaux, comme à Notre-Dame-Des-Landes, et s’attache à mettre à nu les violences policières. Et pour la première fois, sa situation suscite l’émoi d’un nombre important de rédactions. Y aurait-il une crainte de voir le traitement qui lui était jusqu’alors réservé s’étendre au reste de la profession ? De voir la Macronie qui prend en étau le droit de manifester élargir son autoritarisme à celui du droit de presse ?

Le pluralisme médiatique, déjà largement entamé par la concentration des grands groupes de presse et la nomination par la main du gouvernement des directions d’antennes publiques, se trouve aujourd’hui sous les coups de boutoir du pouvoir. Les rédactions indépendantes comme c’est le cas de Médiapart en font déjà les frais. Après les perquisitions politiques de février, les révélations sur la présence de Nathalie Loiseau, tête de liste LREM aux européennes, sur une liste étudiante d’extrême-droite en 1984, valent au journal une pluie de quolibets : l’ancienne ministre des Affaires Européennes a accusé mercredi le site d’information d’être « l’idiot utile du Rassemblement National », s’en est pris aux « petits procureurs journalistes » et a renvoyé Edwy Plenel à son passé de trotskyste.

Au-delà de Médiapart, les choix éditoriaux des rédactions dites « mainstream » sont critiqués par des membres du sérail. Brice Couturier, journaliste et éditorialiste de France Culture et proche du président, déplorait dans les colonnes du Point en février, le « traitement de faveur » dont auraient soit disant bénéficié les Gilets Jaunes dans les médias, en particulier sur les chaines d’information en continu. C’est aussi ce véritable chien de garde de la Macronie qui est depuis mardi monté au créneau pour dénoncer le communiqué de soutien des 23 rédactions au journaliste Gaspard Glanz.

Tandis que la « solidarité grandit autour de Gaspard Glanz » au sein des rédactions comme le titrait l’Humanité, l’espace médiatique fait l’objet d’une véritable opération reconquête de la part des fervents défenseurs de la Macronie. Depuis ce mardi, les articles visant à mettre en doute le statut journalistique de Gaspard Glanz se multiplient : « Gaspard Glanz, journaliste ou black block ? » interroge Aziz Zemouri dans les colonnes du Point ou plus subtilement, sur le site de France Info les « Six choses à savoir sur le passé de Gaspard Glanz » faisant ressurgir ses engagements dans l’Union nationale Lycéenne, sa participation aux manifestations anti-CPE en 2006, et le contenu de sa fiche S.

Gaspard Glanz est-il journaliste ou militant ? C’est la question qui agite la profession depuis l’arrestation du fondateur de Taranis News ce samedi 20 avril. Il y a eu « toute une série de journalistes militants arrêtés dans l’Histoire » expliquait l’historien Patrick Eveno dans un entretien réalisé avec France Culture ce mercredi. Même s’il est clair que l’étiquette de militant, et la supposée incompatibilité des deux statuts, est agitée par toute une frange de la médiacratie pour tenter de le décrédibiliser. Y compris, ironie du sort, par des journalistes qui ont pris publiquement leurs engagements du côté de la Macronie comme c’est le cas de Brice Couturier.

L’ironie veut aussi que l’unanimisme bienveillant de l’espace médiatique, sur lequel « En Marche » et Emmanuel Macron a su compter pour arriver à la tête du pouvoir, commence à se fissurer. Tandis qu’elle est attaquée, la profession sort un peu de cette position surplombante, de cette supposée neutralité journalistique qui sert en réalité à voiler un traitement idéologique des faits sociaux et politiques. Soit en basculant d’un côté, dans la dénonciation et la couverture des pratiques policières qui entravent la liberté d’informer ; soit de l’autre, en niant ces mêmes faits, et en mettant à jour, son rôle de chien de garde idéologique du pouvoir. Si la rupture est loin d’être complète, l’affaire Glanz, et plus largement les Gilets Jaunes, aura eu le mérite de faire momentanément ressurgir les clivages idéologiques et de classe de la profession des journalistes, qui traversent de manière exacerbée le corps social à plus large échelle.




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