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Sri Lanka. Vers la formation d’un gouvernement d’union nationale pour appliquer les plans du FMI ?

Suite à la démission du président ce samedi, un gouvernement provisoire d’union nationale devrait prochainement voir le jour au Sri Lanka. Mais ce gouvernement aura pour mission d’appliquer les plans d’austérité du FMI. Les manifestants ne pourront compter que sur leurs propres forces face à la crise que traverse le pays.

mardi 12 juillet

Crédits photo : DINUKA LIYANAWATTE / REUTERS

Ce samedi, lors d’une nouvelle manifestation à Colombo, capitale du Sri Lanka, après trois mois de manifestations continues, les manifestants ont envahi le palais présidentiel, scandant des slogans dans les couloirs, s’allongeant sur le lit du président, nageant dans la piscine présidentielle ou mimant les négociations avec le FMI pour tourner en ridicule le gouvernement. Face à cette véritable liesse populaire, le président a dû prendre la fuite.

Dans le même temps, les manifestants incendiaient la résidence du premier ministre Ranil Wickremasinga, qui venait de proposer sa démission et la formation d’un gouvernement d’unité nationale pour tenter de calmer le jeu et retarder la chute du président. Finalement, le président, Gotabhaya Rajapaksa, a annoncé par l’intermédiaire du président du Parlement qu’il démissionnerait dans le courant de cette semaine. Le premier ministre, lui, a annoncé qu’il démissionnerait une fois un nouveau gouvernement formé.

Ces promesses de démission font suite à la démission de l’ancien premier ministre en mai dernier, obtenue par le mouvement après une grève générale dans tout le pays. À travers la mobilisation, qui s’est continuée depuis, s’est exprimée une énorme radicalité chez les manifestants, et ce malgré la répression qui a déjà fait plusieurs morts. Les manifestations ont commencé autour du mot d’ordre « Gota must go », exprimant une haine du président Gothabya Rajapaksa, un général ultra-nationaliste élu en novembre 2019, ainsi que de la famille Rojapaksa, véritable clan corrompu à la tête du pays. Mais comme l’explique Ahilan Kadirgamar, sociologue sri lankais, auprès d’International Socialist Journal, le mouvement exprime un ras-le-bol profond de la population qui s’étend à de larges pans de la société Sri Lankaise, principalement dans la classe ouvrière, la jeunesse mais jusqu’aux "classes moyennes".

Vers un gouvernement d’union nationale à la botte du FMI ?

Suite à la démission de Gotabhaya Rajapaksa, les partis politiques présents en Parlement ont accepté que Mahinda Yapa Abeywardena, pourtant un allié des Rajapaksa, assure l’intérim de la présidence jusqu’à ce que le Parlement élise un nouveau président d’ici trente jours. En attendant, c’est la perspective d’une formation d’un gouvernement provisoire d’union nationale qui se profile le plus. Jusqu’alors, malgré les avances des Rajapaksa qui voyaient leur chute se rapprocher, les partis d’opposition refusaient de rejoindre un gouvernement d’unité nationale, ce qui aurait été perçu comme une immense trahison du côté des manifestants. Mais maintenant que le gouvernement est tombé, l’heure est aux concertations et à la recherche de solutions pour calmer la colère. Ainsi, les trois principaux partis d’opposition – Samagi Jana Balawegaya (Pouvoir Populaire Uni, un ancien parti au pouvoir), Janatha Vimukhti Peramuna (Front de Libération du Peuple) et l’Alliance nationale tamoule (TNA) – négocient depuis samedi pour former un nouveau gouvernement.

Si le parti des Rajapaksa pourrait refuser la pression de l’opposition et pousser à ce qu’un de leurs membres soit élu, il est très probable que ce soit l’opposition qui prenne le pouvoir. Et ce d’autant plus que la perspective d’un gouvernement d’union nationale est défendue par plusieurs relais dans la société, à commencer par le clergé bouddhiste, qui cherche à calmer la colère. Par l’intermédiaire du prêtre Ven. Omalpe Sobitha Thero, ce dernier a en effet dénoncé les violences des manifestations, appelé au calme et annoncé que si les partis de l’opposition ne parvenaient pas à un accord, il proposerait cinq membres de la société civile aptes à occuper le poste de président. « Le futur président devrait être choisi d’un commun accord par tous les partis politiques et sur la base des besoins nationaux. Nous demandons à tous les dirigeants des partis politiques de parvenir à un consensus, en laissant de côté les luttes de pouvoir politiques », a expliqué le prêtre.

Les chefs du clergé bouddhistes sont très influents dans la société sri lankaise et avaient appelé à la démission du premier ministre en avril lors de grandes mobilisations. Mais en réalité, il s’agit à tous les niveaux d’une tentative de canaliser le mouvement, qui s’accompagne d’une tentative de sauver leur peau. Upul Abeyrathne, directeur du centre de sciences politiques à l’université de Peradenyia, expliquait ainsi à ce moment-là auprès de RFI : « Les manifestants réclament le renvoi de tout le clan des Rajapakse, y compris le président Gotabaya Rajapakse qui est directement responsable de cette situation. Mais le clergé ne demande que le départ du Premier ministre. Je pense donc que c’est une manière de sauver ce clan qui les a financés et dont ils dépendent. »

Quoiqu’il en soit, comme l’explique Jayadeva Uyangoda, politologue sri-lankais, au Monde, « il faudra organiser de nouvelles élections législatives afin que le Parlement reflète l’opinion de la société et que le nouveau gouvernement ait le soutien de la population pour mettre en œuvre les réformes du FMI. » Et de fait, le rôle du prochain gouvernement sera d’appliquer le plan d’austérité du FMI, qui s’est déjà prononcé pour « une résolution de la situation actuelle qui permette la reprise de notre dialogue » dans un communiqué ce dimanche.

En effet, la dette du Sri Lanka s’élève à 51 milliards de dollars, dont 35 milliards de dette extérieure. En avril, incapable de la poursuivre, le gouvernement a annoncé la suspension du paiement de sa dette extérieure, et depuis, le FMI cherche à imposer de nouvelles conditions. Le Sri Lanka doit ainsi présenter un plan de viabilité de sa dette avant le mois d’août pour potentiellement bénéficier d’un plan de sauvetage de 4 milliards de dollars selon les chiffres du Guardian. Or, comme l’explique Ahilan Kadirgamar, le FMI a déjà imposé une vague d’austérité ces derniers mois, dont les conséquences ont été terribles. « Cela a entraîné une dévaluation majeure, d’environ 200 roupies pour un dollar à environ 350 aujourd’hui. L’augmentation conséquente du coût des importations a été répercutée sur le consommateur. Le résultat est que les prix de l’essence ont doublé, le prix du pain a doublé, le gaz de cuisine GPL a presque triplé », explique le sociologue.

En somme, l’accord de sauvetage qui devra être négocié par le prochain gouvernement se trouve être un véritable plan d’austérité qui comprendrait des réformes structurelles drastiques et profondes telles que la réduction importante des dépenses publiques, la fin des restrictions à l’importation, l’augmentation des impôts indirects ou encore la privatisation ou la vente des entreprises publiques : tant de mesures qui se feront sur le dos des travailleurs et classes populaires du Sri Lanka. En réalité, les travailleurs et la jeunesse du pays ne peuvent pas compter sur un potentiel gouvernement d’union nationale pour sortir de la situation dans lequel le pays est plongé.

Face aux rivalités entre puissances et l’impasse d’un gouvernement d’opposition : la nécessité de poursuivre les mobilisations en toute indépendance

De plus, sur le plan géopolitique, le Sri Lanka pourrait devenir un point de concentration des tensions entre les États-Unis et la Chine. Selon The Guardian, Antony Blinken, secrétaire d’État des États-Unis, a d’ores et déjà expliqué : « Washington suit l’évolution de la situation au Sri Lanka et exhorte le parlement à travailler rapidement pour mettre en œuvre des solutions et répondre au mécontentement de la population. » Et pour cause : d’un côté, les États-Unis suivent d’un œil attentif cette situation explosive qui pourrait se propager à d’autres pays et aboutir à une situation incontrôlable. Mais le géant américain pourrait également en profiter pour se positionner face à la Chine, en renforçant son influence au Sri Lanka.

De l’autre côté, la Chine, qui a financé la rénovation de nombreuses infrastructures au Sri Lanka dans le cadre de son projet des Nouvelles routes de la Soie et qui ont profondément endetté le pays. En lame de fond, la position stratégique du Sri Lanka qui est situé sur une importante route maritime de la zone Indo-Pacifique qui constitue l’un des théâtres principaux du conflit larvé entre les Etats-Unis et la Chine. Au milieu, les travailleurs et la jeunesse du pays qui se retrouvent coincés entre les deux puissances, toutes deux créancières du pays et qui pourraient profiter de cette période d’instabilité politique pour renforcer leur influence sur le pays. Reste à savoir de quelle manière le gouvernement d’union nationale se positionnera dans ce jeu de puissances dans lequel le Sri Lanka constitue un pion. De ce point de vue, il semble impératif que le mouvement se dote d’un programme anti-impérialiste en toute indépendance et refuse non seulement le chantage du FMI mais également les potentielles tentatives de main-mise des États-Unis ou de la Chine.

La révolte au Sri Lanka est l’expression la plus aboutie de la crise mondiale qui se cristallise actuellement autour de la question de l’inflation. Alors qu’en Europe et aux États-Unis, les grèves pour les salaires se multiplient et que des révoltes éclatent dans les pays directement dépendants des importations de blé et de carburant, les manifestants au Sri Lanka nous montrent la voie et prouvent qu’il est possible de relever la tête face aux classes dominantes qui veulent nous faire payer la crise.



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